La grève des services publics (Rubak, 1946)

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Article de Simon Rubak paru dans Masses N°1 (25 janvier 1946)

La grève des services publics du 12 décembre dernier eut pour cause la réelle misère des fonctionnaires qui sont les plus mal rétribués de tous les travailleurs. Elle ne fut qu’une grève d’avertissement et devait en cas de non satisfaction aboutir à une grève générale illimitée. Elle a été par son ampleur et son acuité le premier grand conflit social en France depuis la Libération.

Ampleur et puissance du mouvement: le mot d’ordre de grève n’a été lancé qu’après une longue et irrésistible poussée de masse unanime des agents et fonctionnaires qui réussirent d’abord à vaincre la passivité maussade des directions syndicales.

Deux millions et demi de grévistes, soit à peu près le quart des effectifs de la C.G.T. et plus du sixième de la masse totale de la population active de la France se jeta dans la lutte avec une ardeur comparable à celle qui anima les grands mouvements de 1934 et 1936. Le rôle même des Services Publics, vital pour le pays, accrut encore la portée de la grève.

Il semblait que toutes les conditions étaient requises pour un plein succès. Pourtant, en face de ces revendications modestes et puissantes, le Gouvernement prit une attitude tranchante de patron de combat.

Il se contenta des manoeuvres classiques de division, sans prendre la peine d’invoquer, pour le refus, des raisons valables ni même sérieuses.

Le chef du Gouvernement mit son point d’honneur dans l’artifice comptable d’un équilibre budgétaire des recettes et des dépenses. Il fit allusion à la course infernale des prix et des salaires, sachant autant que quiconque, que les incidences des augmentations de traitements sur les prix des marchandises sont toujours insignifiantes et lointaines, et que la hausse des salaires est toujours conséquence et non cause d’une hausse des prix.

En réalité l’obstination hautaine dans le refus a eu de tout autres causes. Il s’agissait de décourager la poussée revendicative des travailleurs et de mettre en difficulté les partis ouvriers au pouvoir, obligés de se désavouer vis-à-vis des fonctionnaires. Mais surtout il fallait rassurer la réaction et les puissances financières de l’intérieur et de l’extérieur.

Si ces raisons de petite politique ont provoqué le raidissement du refus, ce sont aussi des raisons de petite politique qui ont entraîné les flottements de la C.G.T. et la dérobade des partis. On ne peut négliger de rappeler ici la subordination de la majorité de la C.G.T. au parti communiste. Le fait que L’Humanité fut hostile à la grève donne un sens particulier aux propos de Raynaud au meeting du Vel d’Hiv.

Neumeyer laisse entendre que l’action a échoué dans ses buts parce qu’elle s’est fourvoyée sur le terrain politique. C’est en grande partie vrai. Mais comment éviter la politique dans un conflit où le patron est l’État, c’est-à-dire, plus concrètement, le Gouvernement? On pourrait plus utilement retourner l’argument et dire qu’il y a eu échec faute d’une juste appréciation de l’impuissance positive et – dans une large mesure – de la dégénérescence de l’esprit révolutionnaire des partis ouvriers.

Ceux-ci, en effet, ne pouvaient entrer en conflit avec leurs propres ministres. Leur rôle était celui d’arbitres cherchant une conciliation par concessions réciproques.

Qu’est-ce à dire? sinon qu’une fois engagés dans le ministérialisme, ces partis sont mis dans l’obligation d’abandonner, dans une part essentielle, la cause même pour laquelle ils se sont créés: à savoir la défense intégrale des travailleurs.

On dira peut-être que si le Chef du Gouvernement poussait son intransigeance jusqu’à la menace de démission, les ministres des partis ouvriers avaient le devoir d’user de la même arme. Mais on touche là au point critique où toute la politique du pays est en jeu. C’est une question qui déborde alors le cadre de cette chronique, mais se trouve et reste posée par le conflit non résolu des services publics.

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Foule devant Saint-Lazare pendant la grève © LAPI / Roger-Viollet

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2 Réponses to “La grève des services publics (Rubak, 1946)”

  1. Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Says:

    […] Simon Rubak: La grève des services publics (1946) * Julius Martov: Le Marxisme en Russie (1908) * Jules Guesde: Le livre rouge de la justice […]

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  2. From the archive of struggle, no.39: Trotsky in Glasgow special feature « Poumista Says:

    […] Simon Rubak: La grève des services publics (1946) * Julius Martov: Le Marxisme en Russie (1908) * Jules Guesde: Le livre rouge de la justice […]

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