Jean Colly (1858-1929)

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Extrait de La Chevalerie du Travail française (Maurice Dommanget, 1967), illustré par nos soins.

Enfant gardien de cochons (carte postale)

Né le 10 février 1858 à Unieux, dans la Loire, localité industrielle proche de Roche-La-Molière, Firminy et Le Chambon-Feuguerolles (arrondissement de Saint-Etienne), Colly perdait son père à 14 mois et sa mère l’abandonnait. Recueilli et élevé par un miséreux de 70 ans, il vécut sept ans avec lui, le plus souvent de la charité, roulant sa bosse dans les prés et les bois où Honoré d’Urfé plaçait ses Bergeries. resté seul à 8 ans, par suite de la mort du vieux, les paysans ont pitié de lui; ils en font un gardeur de cochons et de vaches auquel ils donnent le surnom de Jean-Loup. Pendant quatre ans le petit, armé de sa gaule, traîne de ferme en ferme menant dans cette contrée du Forez la même vie que celle de Benoît Malon quinze à dix-sept ans plus tôt. Ce fut son apprentissage de la liberté et de la vie. A cette rude école, le nez au vent, il apprit bien des choses qui ne peuvent figurer dans les livres de classe. Entré à 12 ans à l’usine de son pays natal, il en sort pour devenir mineur et ensuite mitron (…). A 18 ans, Colly travaille comme ajusteur-armurier à la Manufacture de Saint-Etienne. Il y fait sa première grève alors que le stéphanois Sébastien Faure, le futur orateur anarchiste et athée (…) porte encore la soutane et la barette des prfès de la Société de Jésus. Puis, quatre années durant, Colly est soldat du feu aux pompiers de Paris où, blessé à deux reprises, on le cite à l’ordre du régiment. En quittant l’armée, il devient cheminot à titre d’employé au matériel à la Gare de Lyon. Sa jeunesses tourmentée, son séjour dans la Ville Lumière, sa soif d’instruction en ont fait un militant. Aussi, à la grève des chemins de fer de 1891, il fait partie des délégués qui présenteront les revendications au tout-puissant Noblemaire, directeur du PLM. Jean-Loup n’est pas un mouton; plein de feu, il ne mâche pas ses mots: « Monsieur, déclare le baron du rail, je suis le directeur de la plus importante compagnie de chemins de fer du monde. Jamais un home ne m’a parlé sur le ton que vous employez. » — « C’est peut-être, répond Colly, que vous vous trouvez pour la première fois en présence d’un homme. »

Convoi de St-Lazare à Bercy escorté par les militaires pendant la grève des chemins de fer de 1891

Noblemaire, directeur des chemins de fer PLM

Colly est naturellement révoqué. Aussitôt il rédige sur la grève une brochure de propagande qui est vendue au profit des victimes du conflit. Elle se termine par un appel au groupement et le cri de guerre si cher au cœur des prolétaires du temps: « Vive l’émancipation des travailleurs par les travailleurs eux-mêmes! » Mais il faut vivre et ce n’est pas le débit d’une brochure à 15 centimes qui peut nourrir les cheminots sur le pavé. Colly, pour sa part, devient tour à tour employé d’imprimerie, typographe, régleur de convois mortuaires. Il s’installe même à son compte puisque le même numéro du Prolétaire annonçant sa brochure Historique de la Grève générale des Ouvriers et Employés des Chemins de Fer Français, on trouve une réclame en faveur de sa « Fabrique de couronnes en tous genres (…) ».

Désormais enraciné dans le quartier de Bercy, Colly en devient conseiller municipal au 2° tour des élections de 1896. Il est passé alors à la Confédération des socialistes indépendants (…). Pendant quatorze ans, à l’Hôtel de Ville, l’ancien Jean-Loup, fidèle à ses humbles origines, combat opiniâtrement les trublions nationalistes et les requins de la finance qui mettent en coupe réglée les services publics de la capitale. Il devient même vice-président de l’Assemblée et, un moment, il est secrétaire de la Fédération des conseillers municipaux socialistes de la Seine, jouissant de la sympathie d’une organisation comme le PSR qui le traite de « vaillant camarade et ami ». Entre-temps, après le Congrès de Wagram, on le retrouve au Parti socialiste français, toujours avec Briand, et il travaille activement sur le plan anticlérical. Il y a, du reste, une Libre Pensée active dans le XII°. Aussi le compte-t-on en 1901 avec Chauvière et Adrien Veber parmi les membres du comité de patronage du monument La Barre, et en 1906 quand on inaugure la statue, c’est lui qui préside la cérémonie (…). Une remarque à faire, c’est que Colly quoique plus orateur que rédacteur ne prit la parole dans les congrès du PS après l’unité qu’au Congrès de Saint-Étienne (11-14 avril 1909). Ce fut pour y soutenir les insurrectionnels de La Guerre sociale, à ses yeux les  » meilleurs éléments du parti ». Il s’éleva contre les exclusions proposées contre eux et profita de son intervention pour assener quelques dures vérités aux modérés et à ceux installés, trouvant trop tendre la position du parti à leur égard.

La popularité croissante de Colly dans le XII° devait trouver sa consécration aux élections législative du 24 avril 1910 où il recueillait 5866 voix au premier tour dans la 2° circonscription, alors que Dubreuilh n’avait eu aux élections précédentes que 3602 voix. Au deuxième tour Colly fut élu.

Les événements n’allaient pas tarder à lui préparer le terrain où il pourrait donner toute sa mesure. Elle se déroula six mois plus tard, mettant aux prises Briand devenu président du Conseil et naturellement la classe ouvrière, en une bataille qui trouva sa répercussion à la Chambre. Là, l’ancien cheminot révoqué, l’ex-CTF [Chevalier du Travail] Colly se trouva particulièrement qualifié pour rappeler à ‘ancien grève-généraliste et CTF [Briand] un certain nombre de souvenirs qui ne pouvaient que lui être désagréable. Il faut bien dire que jusqu’à cette grève Briand, malgré sa tortueuse politique d’apaisement, était ménagé par le groupe parlementaire socialiste dans lequel il bénéficiait toujours de vieilles et solides amitiés, soigneusement entretenues par ces menues satisfactions que le pouvoir permet de donner aux élus. Du reste, il est significatif que, quand il avait constitué son cabinet, une moitié seulement du groupe avait voté contre, l’autre moitié s’étant abstenue. Cette attitude assez piteuse avait renforcé au sein du PS et de la classe ouvrière le courant anti-parlementaire que La Guerre sociale représentait et dont Gustave Hervé s’était fait l’écho à la tribune du Congrès de Nîmes (6 février 1909). André Morizet a très bien analysé l’état d’esprit des révolutionnaires et plus généralement des ouvriers du rang devant un groupe parlementaire enlisé d’une part dans « les mêmes fictions ridicules, le même formalisme bourgeois, les mêmes traditions bêtasses » que les fractions bourgeoises de l’Assemblée et, d’autre part, attaché aux basques de Briand, Millerand, Viviani, ce « trio de renégats » comme disait Hervé. Certes, beaucoup d’ouvriers admiraient le discours parfois éclatant prononcés par leurs élus (…): ils en étaient fiers. Mais ces discours académiques, ces passes d’armes au fleuret moucheté ne leur disaient rien au fond. Ce qu’ils réclamaient, c’est la lutte à outrance, l’obstruction. Selon le mot d’Hervé, ils voulaient « qu’on crache à la figure de Briand le mépris du prolétariat ».

Tout de suite après la fin malheureuse de la grève des cheminots, quand le prolétariat meurtri était encore exaspéré sous le coup des violences de Briand, Colly symbolisa cet état d’esprit et il n’est pas exagéré de dire qu’il représenta « un moment de la conscience ouvrière ». « Enfin, s’écrièrent les ouvriers dans un sentiment de délivrance, nos députés ne sont pas comme les autres! » Colly, en véritable frère au Parlement exprimait leur dégoût et leur colère et ils notaient avec satisfaction que l’énergie est contagieuse puisque Colly parvenait à entraîner tout le groupe parlementaire dans une sorte de révolte collective, prolongeant dans l’hémicycle le mouvement d’indignation populaire.

Une de l'Humanité du 26 octobre 1910

Les 25, 27 et 29 octobre, Colly est, pour ainsi dire, au centre des débats soit qu’il prononce un discours véhément, soit qu’il harcèle l’ancien camarade d’interruptions vengeresses et de lazzi percutants, soit qu’au paroxysme de l’exaspération, il essaie de lui donner une correction, ce qui serait advenu si quinze députés ou huissiers ne l’avaient maîtrisé. Il suffit de se reporter à ce que Suarez, laudateur de Briand, dit méchamment de Colly quand celui-ci monte à la tribune pour se rendre compte que l’exposé en style direct de l’ancien vagabond a frappé juste. Après avoir traité Colly de « spécialiste de l’interruption et du coup de main », Suarez écrit:

« Provocant, grossier, insolent, il se baladait habituellement dans l’hémicyle, les mains au fond des poches, à la recherche d’un bon coup à donner ou à recevoir. Mais ce jour-là, il avait un discours à placer et quelques bonnes insultes en réserve. »

Quelles insultes? Colly n’a fait qu’évoquer ses souvenirs et relire les passages devenus classiques du discours de Briand, Salle Japy. Et il en tirait la conclusion que Briand s’était montré un agent provocateur puisqu’après avoir préconisé la grève générale il en poursuivait les exécutant. Simple constatation. Dans tout l’exposé de Colly il n’y a qu’une insulte, c’est quand il qualifia de « gredinerie » la conduite de Briand, tandis qu’Henri Buisson président de séance le rappelait à l’ordre et que, blême à son banc, « l’aventurier » affectait l’impassibilité: « Oh! monsieur le Président! laissez dire! »

Mais Briand n’en avait pas fini avec Colly ayant regagné sa place et qu’appuyaient ses amis désormais à son unisson. Tout au long de sa réplique, Briand dut subir l’affront permanent de toutes sortes d’interruptions faites d’un ton gouailleur et que l’Officiel n’a pas retenues. Les unes étaient d’ordre personnel:

 » — Aristide, tu te rappelles quand je te prêtais cent sous…

— Aristide, tu peux revenir nous taper d’une cigarette, ce ne sera plus le même tabac. »

Mais c’est quand impridemment mais forcément Briand parla de sabotage et d’organisation secrète qu’une voix lui cria:

 » — Et les Chevaliers du Travail? »

Il fallait qu’on en arrivât là et pour la première fois, grâce à un président du Conseil qui en avait été membre, la Chevalerie fut mise en cause au Parlement. Dès lors, sur ce thème, les interruptions se succédèrent. Quand Briand lut les circulaires de sabotage du temps de la grève des postiers on entendit: « Le voilà rajeuni de quinze ans! » — « Et l’art de renverser les omnibus. Tu l’as pratiqué boulevard Saint-Michel, aux troubles du quartier. » Enfin quand Briand, au sujet des attaques des jaunes, parla des atteintes à la liberté syndicale, Colly se faisant rappeler à l’ordre une fois de plus, lui cria: « Aristide! tu l’as faite autrefois la chasse aux renards. »

Jaurès, dans son discours du 29 octobre, lors de la suite des débats, devait aussi mettre en cause Briand en tant que CTF par des allusions discrètes et fines. Mais si son exposé parut « assez terne » c’est parce que Colly avec toute sa rancoeur d’ancien CTF avait planté profondément ses griffes dans la peau de son ancien « frère ».

Toute interruption si brillante soit-elle ne pouvait dès lors que paraître superflue.

La Guerre sociale, pour des motifs qu’on ignore, n’orchestra point comme on pouvait s’y attendre les éclats de Colly à la chambre. Mais tout le pays socialiste en fut secoué et Colly acquit une immense popularité. On le réclamait partout comme orateur et de vieux militants se souviennent de l’effet simplement produit par son nom sur une affiche et du plaisir qu’ils éprouvaient à l’entendre encore déshabiller publiquement Briand. Colly avouait du reste, de bonne grâce, que dans les conditions où il était né et avait vécu, il n’y avait pas « grand mérite » de sa part à se conduire en véritable député révolutionnaire. Il en était même arrivé sur la base des déconvenues provoquées par les résultats de la « discipline républicaine » du second tour à s’élever contre les élus métis ayant un pied dans le radicalisme et un pied dans le socialisme et qui, finalement, donnaient au parti une « représentation réformiste ». Dût le parti subir un préjudice électoral – qu’il estimait compensé par une confiance accrue dans le monde du travail – il repoussait cette tactique. Il sentait bien – il en fit la confidence – que personnellement il pouvait payer de son mandat le sacrifice demandé; c’est ce qui arriva. Il fut battu au deuxième tour des élections législatives de 1914, à 135 voix près, mais élu ensuite comme conseiller municipal du quartier de la Gare. Puis la guerre vînt. Colly, passé au Parti communiste, fut élu conseiller municipal du quartier de la Gare (XIII°), puis réelu le 5 mai 1929, deux mois avant de mourir. Ses obsèques, le 6 juillet 1929, se terminant au colombarium du Père-Lachaise, donnèrent lieu à une importante manifestation.

Photo extraite de La France socialiste (Encyclopédie socialiste)

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2 Réponses to “Jean Colly (1858-1929)”

  1. Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Says:

    […] POUM en 1939 (1989) * Benjamin Péret: Lettre à “Noir & Rouge” (1957) * Maurice Dommanget: Jean Colly (1858-1929) (1967) * Socialist Party of Great Britain (SPGB): Marx & Keynes (1971) * Alfred Rosmer: La […]

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  2. From the archive of struggle, no.40: Yale Yiddish special « Poumista Says:

    […] POUM en 1939 (1989) * Benjamin Péret: Lettre à “Noir & Rouge” (1957) * Maurice Dommanget: Jean Colly (1858-1929) (1967) * Socialist Party of Great Britain (SPGB): Marx & Keynes (1971) * Alfred Rosmer: La […]

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