La guerre de Finlande

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Il y a 70 ans, la Russie stalinienne envahissait la Finlande. A cette occasion nous publions un extrait du livre d’A. Rossi (pseudonyme d’Angelo Tasca): Les communistes français pendant la drôle de guerre 1939-1940 (1951).

Carte du conflit

L’intervention soviétique en Pologne détermine le grand tournant du Parti communiste français (…). Au début de décembre [1939], il se produit en Europe un autre événement, qui va pousser le Parti encore plus loin sur la voie du « défaitisme révolutionnaire »: c’est l’agression de l’U.R.S.S. contre la Finlande. Dans les deux cas, l’U.R.S.S. est en jeu et la réaction communiste est acquise à l’avance. Il peut sembler plus difficile de justifier la nouvelle intervention soviétique: en Pologne – avaient affirmé les partisans de Moscou – l’U.R.S.S. n’était entré qu’au moment où l’État polonais était déjà en pleine désagrégation sous les coups de boutoir de l’offensive allemande; elle y a « libéré » des territoires qui appartenaient auparavant à la Russie tsariste et les majorités biélorusses et ukrainiennes qui les peuplaient. Tel n’est pas le cas pour la Finlande, pays en paix avec tous, jouissant d’une assiette politique et économique solide et n’ayant pas à ses frontières de minorités à « libérer ». Mais ce serait mal connaître la nature des liens qui unissent les partis communistes à leur « patrie soviétique » que d’imaginer qu’ils puissent être gênés d’une façon quelconque dans leur mobilisation en faveur de la guerre que l’U.R.S.S. vient de déclencher contre la Finlande, sans même prendre la peine de la lui déclarer.

Le prétexte choisi par le Gouvernement soviétique pour l’ouverture des hostilités est l’ « incident » classique que tous les agresseurs inventent ou utilisent, sans autre effort d’imagination. Des obus finlandais seraient tombés, le 26 novembre, en territoire soviétique, tuant et blessant quelques soldats. Le jour même, Molotov, commissaire du peuple aux Affaires étrangères, proteste et demande dans une note que « le Gouvernement finlandais retire sans retard, dans l’isthme de Carélie, ses troupes de la frontière, à une distance de 20 à 25 kilomètres (…) » En répondant le lendemain, le Gouvernement d’Helsinki conteste formellement, avec des données qui paraissent valables, l’affirmation de la note soviétique, propose une enquête commune sur l’incident et se déclare disposé à un « déplacement mutuel des troupes à une certaine distance de la frontière ». Le 28, Molotov réplique en dénonçant le traité de non-agression qui lie l’U.R.S.S. à la Finlande et en rompant, le 29, les relations diplomatiques avec ce pays. Le 1° décembre, l’Armée rouge traverse la frontière. E supposant même que l’incident invoqué par Molotov fût réel, il existait entre l’U.R.S.S. et la Finlande un traité qui permettait, qui exigeait qu’il fût réglé par des moyens pacifiques : le traité de non-agression et de règlement pacifique des conflits de janvier 1932, prorogé en 1934 jusqu’à la fin décembre 1945. Ce traité prévoyait, à l’article 5, que « tous les litiges, de quelque nature ou origine qu’ils soient », seraient réglés entre les deux parties « exclusivement aux moyens pacifiques », et en les soumettant à une « commission mixte de conciliation », dont la procédure était fixée par un accord d’avril 1932.

(…) entre la dénonciation soviétique du traité de non-agression et l’offensive militaire contre la Finlande, il ne se passe qu’un jour et demi.

Aussi bien, l’incident que les « provocations » finlandaises ne sont relevés qu’après l’échec de la tentative soviétique d’imposer à la Finlande un pacte d’ « assistance mutuelle », avec cession de bases militaires, analogue à celui qui avait été arraché aux trois pays baltes immédiatement après le deuxième voyage de Ribbentrop à Moscou. La propagande communiste et soviétique de l’époque a expliqué que la Finlande avait refusé les propositions « très raisonnables » de l’U.R.S.S. sous la pression de l’Angleterre et de la France. Lorsque les pourparlers finno-soviétiques sont encore en cours, L’Humanité dénonce déjà ceux qui excitent la Finlande réactionnaire à refuser le règlement amiable proposé par Moscou » [1]. Au moment où la guerre commence, un manifeste soi-disant du Parti communiste finlandais accuse le Gouvernement d’être « à la solde des capitalistes étrangers » et appelle les travailleurs à aider activement l’Armée rouge [2]; les provocateurs du conflit, ce sont les « dirigeants finnois » qui, « excités par leurs patrons de Londres et de Paris, ont repoussé les propositions de l’U.R.S.S. et pris la responsabilité d’allumer un foyer de guerre » [3]. « Pourquoi cette guerre ? », demande un tract du Parti. Un homme de la rue serait tenté de répondre : « Parce que l’U.R.S.S. a attaqué la Finlande. » Ce serait trop simple, répond le même tract, les maîtres actuels de la Finlande, ce sont les capitalistes internationaux, grands acheteurs de bois et métaux de la Finlande [4] ; parce que, comme en Pologne, l’exploiteur capitaliste a vu le danger pour lui de la communauté des frontières, créant la communauté d’idées des ouvriers et des paysans avec l’Union Soviétique, terre de liberté, pays sans banquiers, sans profiteurs, sans crise et sans chômage, qu’ils veulent abattre ; parce que, pour sortir de la crise qui les étrangle, les capitalistes ont déclenché la nouvelle guerre impérialiste pour un nouveau partage du monde, ayant pour cela la complicité des chefs traîtres socialistes et réformistes, à la Blum, à la Jouhaux, à la Tanner »[5]. On saisit ici, sur le vif, un des procédés de la propagande communiste qu’on pourrait appeler du « brouillage » : on verse dans la cervelle du militant ou du catéchumène une série d’ « arguments «  qui n’ont entre eux que de faibles liens, mais dont chacun peut se rattacher, par la voie d’images ou de sentiments, à du « déjà entendu », et puis on secoue le tout, de sorte que les arguments, en perdant leur spécificité, échappent à tout ce qu’il peut y avoir entre eux de contradictoire et concourent à une sorte de bruit obsédant qui les absorbe et les domine. Puisque ce procédé se présente ici presque à l’état pur, comme si on l’avait préparé dans un laboratoire, il vaut la peine de s’y attarder quelque peu. La guerre russo-finlandaise serait le résultat de la volonté des « capitalistes internationaux » de continuer à acheter le bois et les métaux de Finlande. Mais, si telle est leur volonté, n’ont-ils pas, au contraire, tout intérêt à ce que la Finlande reste neutre, comme elle désire vivement le rester ? La guerre ne peut qu’interrompre, compromettre leurs achats. A moins qu’on ne veuille dire que la Russie, une fois la guerre gagnée, gardera pour elle le bois et les métaux finlandais. Mais dans ce cas, c’est la Russie qui se battrait pour des buts sordides… L’ « exploiteur capitaliste » veut la guerre pour éviter la communauté des frontières entre lui et l’Union soviétique. Mais avec la Finlande et la Pologne, la communauté de frontières existait déjà, et la guerre, quelle qu’en soit l’issue – et que la frontière se déplace un peu à l’est ou à l’ouest – ne pourra éviter cette communauté. Pour le cas de la Pologne, ce ne sont pas les « capitalistes internationaux » qui l’ont attaqué, mais l’Allemagne hitlérienne d’abord, la Russie stalinienne ensuite. Il résulte donc que Hitler n’a rien de commun avec ces « exploiteurs capitalistes » puisqu’il ne craint point, lui, de se donner une frontière commune avec la « terre de liberté »…

Aucun des documents publiés jusqu’à présent ne légitime l’hypothèse que, entre le début d’octobre et la fin novembre 1939, il y ait eu une intervention de Londres ou de Paris à Helsinki pour conseiller la résistance. Une telle hypothèse a surtout contre elle le fait que la Finlande (…) n’avait aucun besoin d’être « excité » pour se refuser à la mainmise soviétique. (…) La Finlande proclame, le 1° septembre, sa ferme volonté d’observer « une stricte neutralité » pendant la guerre qui vient d’éclater ; elle n’a aucun désir de transformer son territoire en un champ de bataille et pense n’y avoir aucun intérêt, position qu’elle a en commun avec les autres pays du Nord (Norvège, Suède, Danemark).

Dès le premier accord secret germano-soviétique de Moscou, le partage des zones d’influence laisse la Finlande à l’U.R.S.S. [6]. Staline dispose donc sur la Finlande d’une hypothèque analogue à celle que Hitler lui a consentie sur la Pologne orientale, les Pays baltes, la Bessarabie, et il n’est pas homme à garder dans un coffre et laisser périmer de telles lettres de crédit. Il les réalise les unes après les autres, avec une rapidité et une rigueur qui déconcertent Hitler, qui ne savait pas avoir affaire à un créancier aussi implacable et aussi pressé. La Pologne est partagée à chaud, car la ligne de démarcation prévue est celle même sur laquelle s’arrêtent les deux armées ; les trois pays baltes doivent subir le traité d’ « alliance mutuelle » exigé par Moscou dans les quelques jours qui vont du 28 septembre au 10 octobre ; le 5 octobre, le Gouvernement soviétique demande que les représentants finlandais viennent conférer avec lui. Si la Finlande s’était résignée, à l’instar des trois autres gouvernements, il n’y aurait pas eu d’incident de frontière, ni de « provocation ». Molotov aurait prononcé un discours en se félicitant de l’accord et en frémissant d’indignation contre les « calomniateurs » qui attribuaient à l’U.R.S.S. l’intention d’intervenir dans le régime intérieur de la Finlande et de violer son indépendance nationale [7] ; mais en juin 1940, ou peu après, la Finlande aurait partagé le sort de l’Estonie, de la Lettonie et de la Lituanie ; elle serait devenue, comme elles, une « République populaire », et ensuite une République soviétique incorporée dans l’U.R.S.S.

(…) Hitler ne s’est certainement pas résigné sans déplaisir à laisser, en 1939, la Finlande à Staline, mais les avantages que lui assure la complicité de Moscou dans la guerre contre la Pologne, et surtout dans son conflit avec les puissances occidentales, sont assez décisifs pour justifier le sacrifice à ses yeux. (…) De son côté, pour payer le prix des accords de Moscou, l’U.R.S.S. intensifie, pendant la campagne de Finlande, son concours à l’Allemagne hitlérienne sur tous les plans : elle continue à appuyer sa « campagne de paix » ; elle conclut, le 11 février 1940, un accord économique par lequel Staline tient la promesse d’une « aide généreuse » qu’il a faite au Reich en guerre ; elle reconnaît le nouvel État slovaque en recevant son ministre à Moscou et en expulsant le représentant de la défunte Tchécoslovaquie, Fierlinger ; elle proteste contre le blocus anglo-français imposé à l’Allemagne et exerce sur la Turquie une pression croissante pour l’amener à briser les liens qui l’unissent encore à l’Angleterre et à la France.

Entre-temps, la guerre se poursuit sur le front finlandais. Mais y-a-t-il vraiment une guerre entre l’U.R.S.S. et la Finlande ? Pendant quelques semaines, Moscou le nie. Cales maîtres du Kremlin ont affiché une extraordinaire trouvaille : c’est, peut-être, l’exemple le plus parfait d’hypocrisie diplomatique dans l’histoire de tous les temps, qui cependant n’en manque point. Ils mobilisent les communistes finlandais émigrés en U.R.S.S. depuis de longues années (…) et ils fabriquent en toute hâte un « gouvernement populaire », qu’on dit installé à Térioki – la première ville occupée par l’Armée rouge – mais dont les principaux membres continuent à vivre à Moscou, en attendant que l’avance soviétique les amène au pouvoir. A la tête de ce gouvernement est placé O.V. Kuusinen, qui a quitté la Finlande depuis environ vingt-deux ans, et qui est l’un des secrétaires de l’Internationale communiste. Ce gouvernement fantôme est utilisé à fond : son caractère factice est, en l’espèce, plutôt un avantage. Dès le 1° décembre, le jour même où les troupes traversent la frontière, il lance un appel à l’U.R.S.S., en l’invitant à « accorder à la République démocratique de Finlande tout le concours nécessaire des forces de l’Armée rouge », et un appel au peuple finlandais, en lui demandant de se soulever contre le Gouvernement d’Helsinki et de former des corps de volontaires pour aider l’armée « libératrice ». Avec une rapidité qui serait surprenante si on ne savait pas que tout est réglé sur place à Moscou, le 2 décembre le soi-disant gouvernement de la République démocratique de Finlande conclut avec le Gouvernement soviétique un traité d’assistance mutuelle et d’amitié et accepte de céder à la Russie les bases militaires et les territoires que le Gouvernement d’Helsinki lui avait refusés ; le « traité » entre en vigueur immédiatement. (…) Lorsque au début de décembre les représentants des États-Unis et de la Suède interviennent à Moscou dans le sens de l’apaisement et de la médiation, Molotov leur répond sans sourciller que l’ancien gouvernement n’existe plus et que l’U.R.S.S. reconnaît uniquement le « gouvernement » Kuusinen.

(…) Molotov va encore plus loin: lui qui vient de protester et qui protestera encore contre le blocus britannique appliqué à l’Allemagne, annonce, dans une note du 8 décembre, aux représentants diplomatiques à Moscou, qu’à partir de ce jour le Gouvernement soviétique institue le blocus des côtes finlandaises «  à la demande du gouvernement de la République finlandaise » elle-même [8].

Cette farce sinistre pousse les communistes français à souligner, plus que le caractère « défensif » de l’initiative militaire soviétique, son rôle « libérateur ». Dès le début de décembre, le Parti adresse un message de félicitations au Parti communiste de l’U.R.S.S. qui, « répondant à l’appel du peuple finlandais et de son gouvernement populaire », leur prête le concours de « la glorieuse Armée rouge libératrice des peuples »; un autre message va au Parti communiste finlandais: il exprime la conviction qu’ «avec le concours de son armée populaire, en collaboration fraternelle avec la glorieuse Armée rouge, le peuple finlandais recouvrera son indépendance, établira les bases d’une indissoluble amitié avec l’Union Soviétique (…) ».

Les dirigeants communistes insistent sur cet aspect « dynamique » des événements finlandais, qui leur ouvre de radieuses perspectives: « Il n’est pas un ouvrier, affirment-ils, qui ne salue avec joie l’aide de l’Armée rouge au prolétariat si exploité et si brimé de la « République » de Finlande et l’instauration d’un nouvel État populaire » [9]

(…) La guerre de Finlande constitue une expérience importante de « défaitisme » communiste, et elle offre un antécédent encore plus important de la politique soviétique des « démocraties populaires ». C’est à propos de la Finlande que la technique de l’utilisation de ce genre de régime pour l’expansion politique et militaire de l’U.R.S.S. est appliquée pour la première fois. La tentative n’a pas réussi, mais tout était prêt pour une évolution analogue à celle qui se produira après 1945 dans les pays de l’Europe centrale, orientale et balkanique soumis à la tutelle de Moscou. Si le gouvernement populaire avait pu s’installer à Helsinki, la « République démocratique » de Finlande aurait été proclamée et le Parti communiste finlandais serait devenu le Parti unique au pouvoir. Le programme qu’il diffuse dans son premier appel est exactement le même que celui qui sera adopté, au début, par les différents gouvernements « populaires » dans les années qui ont suivi Yalta et Potsdam [10] (…)

Extrait de "Trait d'Union", le journal stalinien destiné à la propagande parmi les soldats, numéro de mars 1940

Notes :

[1] L’Humanité N° 4 du 7-11-1939.

[2] L’Humanité N°10, 6-12-1939.

[3] L’Humanité N°12, mi-décembre 1939.

[4] La Une de l’Humanité de la fin janvier 1940 explique que les capitalistes font la guerre « pour le nickel » finlandais de Petsamo.

[5] Tract ronéotypé : La Finlande, de janvier ou février 1940. Tanner, leader socialiste finlandais, est le ministre des Affaires étrangères de son pays qui, dans les conversations de Moscou, a résisté le plus énergiquement aux prétentions soviétiques.

[6] Le cas du « changement politico-territorial » prévu à l’article premier du premier protocole secret, s’applique à tous les États de la Baltique, formellement désignés : Finlande, Estonie, Lettonie, Lituanie (voir le texte dans A. ROSSI, Deux ans d’alliance germano-soviétique, p. 52).

[7] Dans un discours du 31 octobre 1939, Molotov dit, au sujet des pactes conclu avec les trois États baltes : « (…) nous déclarons que le bavardage sur la soviétisation des pays baltes n’est profitable qu’à nos ennemis communs et aux provocateurs antisoviétiques de toute espèce… »

[8] Les documents cités ici se trouvent tous dans les Cahiers du bolchevisme de janvier 1940.

[9] L’Humanité N°11, vers le 10 décembre. les conditions de vie des ouvriers finlandais, qui disposaient de syndicats libres, étaient à cette époque et sont restées considérablement supérieures à celles des ouvriers soviétiques.

[10] Ce programme est reproduit dans L’Humanité du 6 décembre 1939.

Une Réponse to “La guerre de Finlande”

  1. From the archive of struggle, no.40: Yale Yiddish special « Poumista Says:

    […] in Nazi Germany (1981) * René Le Bras: Un ouvrier parle du système Bedaux (1948) * Angelo Tasca: La guerre de Finlande (1951, Auszug aus Les communistes français pendant la drôle de guerre […]

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