Les erreurs du P.O.U.M. (Ignacio Iglesias)

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Extrait de Trotsky et la Révolution espagnole (1974).

Nous ne voulons pas affirmer, en commentant l’attitude de Trotsky envers le P.O.U.M., que celui-ci mena toujours une politique correcte. Non, il se trompa parfois, de même que toutes les organisations se sont trompées au long de l’histoire. En dépit de la mythologie créée autour du parti bolchévik – par les soins de ceux qui en furent les principaux acteurs, pour essayer a posteriori de justifier leur supériorité sur les autres partis – , nous savons qu’il connut lui aussi ses errements et ses erreurs. Sa trajectoire ne fut pas une ligne droite et ses virages ne furent pas systématiquement calculés. Lénine lui-même le reconnaît dans sa Maladie infantile du communisme: « Toute l’histoire du bolchévisme, avant et après la révolution d’octobre, est pleine de cahots, d’arrangements et de compromis. » Trotsky le savait, mais sa dialectique toute personnelle le mettait à l’abri de possibles critiques: « Marx a commis des fautes, Lénine a commis des fautes, le parti bolchévik dans son ensemble en a commis aussi. Mais ces erreurs furent corrigées à temps, grâce à l’exactitude de la ligne fondamentale » (Escritos sobre España, p. 153). Il existe donc une ligne fondamentale, sorte de fil conducteur qui mène à la certitude absolue et grâce auquel les erreurs ne sont qu’accidentelles et passagères. Il faut croire que cette ligne fondamentale n’est à la portée que du bolchévisme-léninisme, du fait que les autres partis naquirent en portant la marque du péché originel. répétons que tout cela est pure mythologie. Jamais n’a existé, ni existe, ni existera un modèle unique et universel de parti ouvrier, et moins encore un parti idéal – avec une ligne fondamentale et une politique juste – , capable de conduire le prolétariat, de la même façon qu’une nurse conduit l’enfant par la main, lui ordonnant ce qui doit être fait et ce qui est interdit, jusqu’au socialisme. Il me semble qu’il est temps d’en finir une fois pour toutes avec ce bavardage.

Oui, sans doute le P.O.U.M. commit des erreurs avant et après juillet 1936, mais pas celles en tout cas que signalent Trotsky et les trotskystes. Erreur, je crois, de ne pas avoir saisi l’occasion de la réintégration des syndicats oppositionnels – les « trentistes », c’est-à-dire les syndicalistes « purs » -, décidée au Congrès de Saragosse (mai 1936), pour faire de même avec les syndicats de la F.O.U.S., contrôlés par les militants poumistes, ou en tout cas de ne pas l’avoir tenté immédiatement après le 19 juillet, car l’entrée dans l’U.G.T. ne servit qu’à donner à cette dernière un lustre qu’elle n’avait pas ni ne méritait pas en Catalogne, et dont le stalinisme tira rapidement bénéfice. Ce fut une erreur, à mon avis, d’avoir désigné Nin conseiller à la Généralité alors qu’il était indispensable au secrétariat politique du P.O.U.M. de même que l’étaient, pour la direction du parti, plusieurs des militants envoyés au front. Ce fut également une faute de ne pas préparer l’organisation à la clandestinité quand s’achevèrent les journées de mai, ce qui permit à la répression de frapper nombre de militants inavertis. Mais, surtout, je considère que l’erreur capitale – qui ne fut pas seulement celle du P.O.U.M. mais de toutes les autres organisations et partis, à commencer par le trotskysme lui-même – fut de juger l’Union Soviétique et le Parti Communiste d’Espagne suivant des critères déjà dépassés. En effet, dans les milieux révolutionnaires les plus avancés prédominait alors l’opinion que l’U.R.S.S. continuait d’être un État ouvrier, qu’il avait lieu de critiquer objectivement mais qu’il fallait défendre. Le P.O.U.M. partageait ces points de vue. De ce fait, l’analyse des activités du Parti Communiste d’Espagne était superficielle; il paraissait avoir abandonné son aventurisme irresponsable des années 1931-1935, pour      tomber en 1936 dans un démocratisme vulgaire, et sa politique était considérée comme une suite ininterrompue d’erreurs. En réalité, l’erreur consista à croire que le stalinisme espagnol commettait des erreurs: les changements brusques de sa politique correspondaient aux besoins extérieurs de l’État soviétique. Au cours de notre guerre civile, on estima que le Parti Communiste d’Espagne faisait la politique des républicains bourgeois, alors qu’il menait sa propre politique, c’est-à-dire celle de l’Union Soviétique. Ce n’était pas les républicains qui utilisaient les communistes, c’étaient les communistes qui utilisaient les républicains.

Toutes ces erreurs du P.O.U.M. – sauf pour ce qui concerne la dernière, qui ne pouvait en être une pour Trotsky puisqu’il la partageait – ne lui apparurent point, et il n’y fit jamais allusion. Son intérêt, sa passion et sa constante irritation se portèrent sur d’autres questions, plus aisément polémiques, donc plus superficielles., auxquelles il appliqua ses schémas de la révolution russe sans vouloir en démordre. En fait, il est permis de se demander si roide intransigeance ne cachait pas une réelle incapacité d’aller au fond du problème, qui était celui de la nouvelle classe sociale qui était née au sein de l’État soviétique. Ses critiques, parfois justes, n’offraient aucune perspective et finissaient par être lettre morte; en d’autres occasions, elles se transformaient en pure abstraction, en irréalité. A ne pas pouvoir ou vouloir affronter la réalité soviétique, la crise du communisme était pour lui une crise de direction; il suffisait donc de déloger Staline et une demi-douzaine de bureaucrates qui le secondaient pour que le mouvement communiste internationale et l’État soviétique récupèrent la bonne sève bolchevique.

Du même auteur:

Milicien du POUM (octobre 1936)

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3 Réponses to “Les erreurs du P.O.U.M. (Ignacio Iglesias)”

  1. Bernhard T. Says:

    Lire:

    Against Apologists for the Treachery of the POUM, Then and Now. Trotskyism vs. Popular Frontism in the Spanish Civil War
    (sera bientôt publié sur l’internet en français et espagnol)

    http://www.spartacist.org/english/esp/61/spain.html

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  2. Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Says:

    […] La Batalla numérisée * Ignacio Iglesias: Les erreurs du P.O.U.M. (1974, Auszug aus Trotsky et la Révolution espagnole) * Karl Marx: Lettre sur Proudhon (1865) * […]

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  3. From the archive of struggle, no.41: Anarchist poster special « Poumista Says:

    […] La Batalla numérisée * Ignacio Iglesias: Les erreurs du P.O.U.M. (1974, Auszug aus Trotsky et la Révolution […]

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