L’oeuvre éthique de Karl Marx (Rubel, 1982)

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Thèses et postulats (Aux camarades du Socialist Standard)

1. Si l’on considère l’ÉTHIQUE comme la négation de l’idéologie et de la morale bourgeoises, d’une part, et comme l’anticipation intellectuelle et pratique des valeurs humanistes qui présideront aux rapports entre individus dans la communauté mondiale libérée des institutions aliénantes actuellement dominantes (économiques, politiques, idéologiques, etc.), d’autre part, on est amené à concevoir l’Oeuvre de Marx comme un ACTE ÉTHIQUE. Comme tel, cette oeuvre est une des contributions les plus importances à une transformation radicale de la destiné humaine : le passage de l’humanité du stade préhumain à stade humain, de la préhistoire humaine, l’histoire créée par l’homme.

2. ACTE ÉTHIQUE, l’œuvre de Marx se fonde sur la démonstration scientifique de la chance offerte à l’espèce humaine de pouvoir choisir entre un suicide collectif rendu possible par les conquêtes techniques échappant à la maîtrise rationnelle de l’homme et un épanouissement de la vie humaine grâce à l’utilisation raisonnable des ressources terrestres et des conquêtes techniques dues aux progrès de la science.

3. ACTE ÉTHIQUE, l’enseignement et la praxis de Marx s’inspiraient d’une vision conjoncturelle du développement et de l’expansion rapides du mode de production capitaliste à l’échelle mondiale, donc de la prolétarisation croissante des masses laborieuses, en dépit des immenses progrès des sciences et des techniques, donc des chances de l’émancipation matérielle et intellectuelle de l’humanité. C’est en prenant conscient de ces chances que le prolétariat des pays industriellement développés devaient, en se constituant en partis politiques, procéder à la « conquête de la démocratie », soit par la voie légale (suffrage universel), soit la lutte révolutionnaire (grève générale et prise en main autogestionnaire de l’appareil de production).

4. ACTE ÉTHIQUE, la théorie de Marx ne s’offrait à la classe la plus nombreuse et la plus pauvre comme la révélation définitive de l’esclavage prolétarien et de l’émancipation humaine, mais comme un instrument d’auto-éducation révolutionnaire, dans la tradition de l’enseignement et de la praxis des grands réformateurs sociaux dont Marx s’est reconnu le disciple. Lecteur et étudiant insatiable, il a lui-même fourni une définition de sa vocation intellectuelle et littéraire, en même temps qu’il a reconnu les limites de son originalité théorique, lorsqu’il a fait cet aveu : « You’ll certainly fancy my dear child, that I am very fond of books, because I trouble you with them at so unseasonable a time. But you would be quite mistaken. I AM A MACHINE CONDEMNED TO DEVOUR THEM AND THEN, THROW THEM, IN A CHANGED FORM, ON THE DUNGHEAP OF HISTORY » (à sa fille Laura, qui venait d’épouser Paul Lafargue, le couple passant leur « lune de miel » à Paris ; lettre datée du 11 avril 1868, donc quelques mois après la parution du Capital.

5. A l’école d’Épicure, de Spinoza et de Leibniz, mais aussi des matérialistes français et anglais, Marx a su construire sa propre Weltanschauung qu’il ne concevait nullement comme un nouveau système de pensée, une nouvelle philosophie ou une nouvelle science. Il n’exigeait pas des travailleurs d’étudier la Logique de Hegel avant de se mettre à l’étude du Capital. Bien qu’inachevée, son œuvre maîtresse s’entend parfaitement comme un ensemble de thèses scientifiques et critiques visant à « révéler, en dernière analyse (der letzte Endzweck), la loi économique du mouvement de la société moderne » (Préface du Capital), d’une part, et comme un ensemble de normes et de postulats éthiques dérives de l’observation empirique des efforts et des combats auto-émancipateurs des esclaves modernes, victimes non des capitalistes mais du capital, d’autre part. L’objet de l’analyse scientifique est. le « règne de la nécessité » ; l’objet de la vision éthique est le « règne de la liberté » (cf. Livre III, chap. 48 de l’éd. Engels).

6. En adhérent non à une quelconque idéologie socialiste ou communiste, mais à la cause de l’émancipation ouvrière et humaine, Marx a d’emblée formulé son credo ÉTHIQUE par l’énonce d’un « impératif catégorique » foncièrement différent de celui propose par Kant: « The criticism of religion ends with the teaching that man is the highest being for man, hence with the categorical imperative to overthrow all relations in which man is a debased, enslaved, forsaken, despicable being…» (Deutsch-Franz Jarhrbücher, 1844). Devenu membre de la Ligue des communistes et chargé par celle-ci de rédiger son statut et sa charte, Marx a juge bon d’exprimer le sens de cet impératif sous la forme d’un appel à l’union, tel qu’avant lui les leaders du mouvement chartiste l’avaient lancé aux travailleurs britanniques, mais en lui prêtant un horizon mondial :

« Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! »

Cet appel de 1848 constituera implicitement, près de vingt années plus tard, la conclusion du Capital formulée dans les trois pages du chapitre intitulé : « Tendance historique de l’accumulation capitaliste ; » C’est par deux passages extraits du Manifeste communiste que ce se termine ce chapitre où Marx met en parallèle l’accroissement de la misère, de l’oppression, de l’esclavage et de la dégénérescence (Entarturg) d’une part, et la révolte (Empörung) de la classe ouvrière sens cesse grossissante, instruite (geschult), unie et organisée par la mécanique même du processus capitaliste de la production d’autre part. Voilà le type même de raisonnement à deux faces, le jugement empirique de l’observateur lucide allant de pair avec la conception éthique du comportement révolutionnaire et de la volonté émancipatrice des esclaves conscients de leur état de servitude.

7. Marx s’est refusé à « prescrire des recettes (à la Auguste Comte ?) pour les gargotes de l’avenir » (Postface à la 2ème éd. du Capital, 1873), de même qu’il n’a jamais prétendu avoir inventé une nouvelle morale à l’intention des esclaves du capital. S’il est vrai d’affirmer, avec Engels, que « la véritable mission de Marx fut de coopérer… au renversement de la société capitaliste et des institutions d’État créées par elle ; donc de coopérer à la libération du prolétariat, il est faux de prétendre que Marx « a été le premier à donner (au prolétariat moderne) la conscience de sa propre situation et de ses besoins, la conscience des conditions de son émancipation », Par cet éloge hasardeux prononce devant la tombe de Marx, Engels est devenu le premier responsable de l’idéologie marxiste, donc d’une nouvelle superstition politique, dont Kautsky et Lénine deviendront les principaux représentants. Ce fut le prolétariat britannique qui, le premier, prit conscience de son esclavage et des conditions de son émancipation, et ce n’est pas en tant que maître, mais en tant que disciple de ce prolétariat que Marx a choisi de coopérer au mouvement d’émancipation du prolétariat moderne, en mettant à son service non seulement les fruits de ses études, mais son énergie de militant. ACTE ÉTHIQUE, ce choix a réduit la vie de Marx à la carrière d’un. paria intellectuel, en marge de la société officielle, quémandeur perpétuel dépendant surtout des largesses de son ami Engels. Ce n’est pas en maître et fondateur mais en disciple et paria qu’en avril 1856 il évoqua devant un auditoire de travailleurs anglais les « symptoms of decay, far surpassing the horrors recorded of the latter times of the Roman empire », pour rappeler que « the English working men are the first born sons of modern industry » et que « they will then, certainly, not be the last in aiding the social revolution produced by that industry, revolution which means the emancipation of their own class all over the world, which is as universal as capital-rule and wages-slavery ».

Près de 125 années après cet appel qui est comme une profession de foi les « symptoms of decay » se sont changés en certitude d’un monde en déclin, sans qu’apparaissent à l’horizon les fossoyeurs du capital et de l’État.

M.R. (Maximilien Rubel), Paris, le 13 février 1982

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8 Réponses to “L’oeuvre éthique de Karl Marx (Rubel, 1982)”

  1. Aubert Says:

    Faire porter à Engels le chapeau pour Kautsky et Lénine…et pourquoi pas pour Guy Mollet!

    Engels (et Marx) ont salué en leur temps, les Chartistes, Blanqui, la commune de Paris et même Proudhon en partie.

    L’oeuvre de Marx fut et demeure essentiellen e serait-ce que parce qu’elle parmit à Rubel de ce faire un petit nom en gagnant modestement sa vie.

    (Je sais que je suis injuste, mais y a des choses gonflantes.Mieux vaut philosopher en ignorant de petites conneries sans conséquences).

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  2. lucien Says:

    Ce texte est disponible en espagnol avec la réponse du SPGB dans le Socialist standard de septembre 1983 à l’adresse:
    https://bataillesocialiste.files.wordpress.com/2008/07/rubel-spgb2.pdf

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  3. Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Says:

    […] (1898) * Socialist Labor Party of America (SLP): What Socialism Means (1951) * Maximilien Rubel: L’oeuvre éthique de Karl Marx (1982) * Marceau Pivert chargé de mission (juin 1936 – février 1937) * Maximilien Rubel: Pour […]

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  4. From the archive of struggle no.43 « Poumista Says:

    […] (1898) * Socialist Labor Party of America (SLP): What Socialism Means (1951) * Maximilien Rubel: L’oeuvre éthique de Karl Marx (1982) * Marceau Pivert chargé de mission (juin 1936 – février 1937) * Maximilien Rubel: Pour […]

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  5. jemdem Says:

    Quelqu’un sait-il d’où vient ce texte? Quelle en est la référence exacte?

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  6. lucien Says:

    Ce texte nous a été fourni par le SPGB.

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  7. jemdem Says:

    Tu sais s’il a été publié ailleurs que sur la toile en français ou en anglais? Je cherche une référence bibliographique complete, est-ce que bataille socialiste est le seul a l’avoir publié (en dehors de sa version espagnol) ?

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