Le collectivisme bureaucratique de Bruno Rizzi (Souyri, 1979)

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Compte-rendu par Pierre Souyri, dans la série Marxisme et révolutions russes, paru dans les Annales (N° juillet-août 1979)

Bruno RIZZI, L’URSS : collectivisme bureaucratique. La bureaucratisation du monde, 1° éd. 1939, Paris, Champ libre, 2° éd. 1976, 107 p.

Cette réédition d’un livre dont il ne restait dans le monde que de très rares exemplaires possédés par des particuliers, est la bienvenue, même si l’éditeur a arbitrairement décidé de ne publier que la moitié de l’ouvrage de Rizzi sous prétexte que la dernière partie du livre contient de lourdes erreurs qui affaiblissent l’homogénéité de la pensée de son auteur. Cette demiréédition permet enfin de restituer à B. Rizzi le mérite qui est le sien : celui d’être un des premiers initiateurs de la théorie de la nouvelle classe que devaient répandre dans le grand public divers auteurs — Burnham n’est que le plus connu – – qui hâtèrent leur renommée en pillant sans vergogne, et sans jamais le citer. Rizzi qui, lui, resta un inconnu. Car ces pages écrites par un émigré italien, qui maîtrisait mal la langue française et ne pouvait pas toujours s’exprimer en toute clarté, ne manquaient pas d’idées nouvelles et originales. Aucun éditeur ne voulut pourtant prendre en charge le manuscrit de Rizzi qui dut faire éditer à son compte un livre que les nazis allaient faire mettre au pilon lorsqu’ils occupèrent la France. Le destin de ce livre, refusé par les éditeurs français, détruit par les nazis puis détroussé et défiguré par un sociologue américain qui allait utiliser quelques-unes des idées de Rizzi pour les besoins de la guerre froide, symbolise assez bien la situation misérable de ces marxistes marginaux qui s’interrogeaient sur la nature de cette « société devinette » que constituait, à la fin des années trente, la Russie stalinienne. Et les censures n’étaient pas qu’extérieures : pour s’engager dans la voie qui fait l’originalité de Rizzi, il fallait aussi rompre avec le marxisme traditionnel et à un niveau profond, puisqu’il s’agissait d’admettre que les contradictions du capitalisme ne débou-chaient pas sur le socialisme mais sur un nouveau système d’exploitation historique-ment stable dont la Russie stalinienne constituait déjà le modèle achevé.
Sans doute. Rizzi n’était-il pas le premier a apercevoir qu’entre la société stalinienne et les sociétés occidentales, un processus de convergence était concevable. Bordiga et l’extrême gauche italienne voyaient dans l’étatisme stalinien le creuset où se formait une deuxième bourgeoisie russe beaucoup plus vigoureuse que celle qui avait existé avant 1917, et se dégageant progressive-ment de la gangue du système stalinien, cette deuxième bourgeoisie modèlerait finalement un nouveau capitalisme russe qui serait à l’image du capitalisme avancé de l’Occident. L’extrême gauche germano-néerlandaise définissait, au contraire, le système stalinien comme un capitalisme d’État et celui-ci leur apparaissait comme le futur des sociétés occidentales que leurs crises et leurs convulsions conduisaient à leur tour vers une étatisation toujours plus accentuée de l’économie. Le capitalisme d’État qui avait surgi en Russie de l’atrophie de la société bourgeoise pouvait naître dans les pays avancés du déclin et du délabrement de l’économie bourgeoise. Mais pour les théoriciens germano-hollandais, le passage au capitalisme d’État ne conduisait pas au-delà du capitalisme ; il ne constituait qu’une métamorphose du capitalisme lui-même. La thèse centrale du marxisme qui fait du prolétariat la seule force historique capable d’être le fossoyeur du capitalisme n’était pas remise en cause. Dans la théorie de Rizzi, au contraire, le « collectivisme bureaucratique » apparaît comme la négation et le dépassement du capitalisme. C’est la bureaucratie, et non pas le prolétariat, qui met un point final à l’histoire du capitalisme.

Rizzi a esquissé une analyse souvent pertinente de modalités suivant lesquelles s’opère l’exploitation du travail dans la société bureaucratique et il a en tout cas parfaitement aperçu que les nationalisations, l’étatisation de l’économie, la planification ne constituaient, en aucune manière, un premier pas vers l’établissement d’une société sans classe. Il montre même que. tout au contraire, la monopolisation des moyens de production par l’État, renforce démesurément l’assujettissement des travailleurs à la classe dominante. L’État bureaucratique — qui a le pouvoir de décider seul du montant des salaires et des prix, et d’interdire les déplacements de la main-d’œuvre d’une entreprise à l’autre, qui endoctrine ses sujets « à l’usine, à la maison, à l’école, au syndicat, au théâtre, à la campagne » et les contraint à idolâtrer servilement le régime et son chef dispose, pour contrôler et manipuler la force de travail, de moyens incomparablement supérieurs à ceux de l’État bourgeois traditionnel. Aux yeux de Rizzi qui fait parfois de surprenantes comparaisons entre le totalitarisme stalinien et le despotisme de l’Empire romain, le prolétariat soviétique n’est même plus un prolétariat au sens marxiste du terme : il est tombé au rang d’une population d’esclaves agenouillés devant l’État divinisé.

Rizzi qui a pourtant le mérite d’avoir compris que le régime stalinien ne resterait pas une sorte de monstre historique unique en son genre — ce que Trotsky et les social-démocrates se refusent à admettre — s’est certes largement trompé sur la géographie des « révolutions bureaucratiques ». L’expérience a montré que le fascisme n’avait pas profondément altéré les sociétés bourgeoises qui n’avaient pas atteint le degré de décrépitude irréversible que leur prétait Rizzi. Lorsque les appareils de domination fascistes s’écroulèrent, les bourgeoisies occidentales réapparurent comme les forces dominantes de la société et le pronostic de Rizzi se trouva infirmé en ce qui concerne les pays avancés qui opposèrent à la poussée des forces bureaucratiques des barrages demeurés infranchissables jusqu’à ce jour. Mais cette poussée n’en a pas moins existé et elle reste encore forte. Elle s’est exercée avec plus de puissance encore dans les pays de la périphérie, là où n’existent que des bourgeoisies atrophiées et décadentes qui s’embourbent dans le parasitisme et la corruption. C’est effectivement dans cette partie du monde qu’ont surgi des régimes qui, en dépit de leurs particularités nationales, reposent comme celui de la Russie sur la centralisation étatique de la propriété et la planification. Rizzi a surestimé l’homogénéité du processus de bureaucratisation du monde, et il a mal apprécié la localisation de son développement. Mais à tout prendre, il a vu plus loin et plus clair que la plupart de ses contemporains.

Pierre SOUYRI

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3 Réponses to “Le collectivisme bureaucratique de Bruno Rizzi (Souyri, 1979)”

  1. Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Says:

    […] Bataille socialiste Le collectivisme bureaucratique de Bruno Rizzi (Souyri, 1979)L’ombre de Lénine (1943)Pour une union mondiale des tendances révolutionnaires (Rubel, […]

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  2. From the archive of struggle no.43 « Poumista Says:

    […] était une classe dominante de substitution (1967) * L’ombre de Lénine (1943) * Pierre Souyri: Le collectivisme bureaucratique de Bruno Rizzi […]

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  3. La nature du capitalisme d’Etat russe (SPGB, 1985) « La Bataille socialiste Says:

    […] Le collectivisme bureaucratique de Bruno Rizzi (P. Souyri, 1979) […]

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