Le SPGB et les guesdistes

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Traduction de l’article d’A. Buick précédemment publié en anglais.

Lorsque le Parti Socialiste de Grande-Bretagne (SPGB) a été fondé en 1904, comme scission de la Social Democratic Federation qui avait initié la diffusion des idées de Marx en Grande-Bretagne, le principal sujet de désaccords dans le mouvement social-démocrate international était le « ministérialisme » : les socialistes devraient-ils participer « à un gouvernement bourgeois » ? En 1899 un membre important de la section française, Alexandre Millerand (par la suite Président de la République), avait accepté un ministère dans un gouvernement radical de centre-gauche. Ceci a entraîné une division dans un mouvement français plutôt atone, la montée au créneau des « guesdistes », le parti marxiste Parti Ouvrier Français (P.O.F.) étant connu d’après son membre le plus important : Jules Guesde, quoiqu’un autre membre, Paul Lafargue, gendre de Marx, était plus connu encore hors de France.

Les guesdistes avaient scissionné vingt avant auparavant des réformistes, qu’ils appelaient « possibilistes », ces derniers les taxant en retour d’être des « impossibilistes » (c’est probablement là l’origine du terme). Ils se sont implacablement opposés aux socialistes participant à un gouvernement du capitalisme et en 1902 se sont réunis avec d’autre sociaux-démocrates anti-ministérialistes pour former le Parti Socialiste. Les ministérialistes, menés par l’orateur parlementaire Jean Jaurès, se sont regroupés dans le Parti Socialiste Français qui était un parti purement et simplement opportuniste et réformiste.

La question avait été portée à l’ordre du jour du Congrès de l’Internationale à Paris en 1900 où l’on vota une résolution, proposée par Kautsky, qui, tout en s’opposant comme principe général à la participation socialiste à un gouvernement capitaliste, laissait la porte ouverte à celle-ci dans des circonstances exceptionnelles. Naturellement, les ministérialistes ont plaidé que la situation en France en 1899 avait été exceptionnelle. Les guesdistes n’étaient pas satisfaits et au congrès suivant de l’Internationale, tenu à Amsterdam en 1904, ont fait voter une résolution plus fermement anti-ministérialiste. Le SPGB était représenté à ce congrès (quoique n’ayant pas aimé siéger comme élément d’une seule délégation britannique, aux côtés des représentants de l’ILP et de la SDF desquels il s’était justement détaché) et a applaudi cette résolution.

Plus tard dans la même année, un membre du SPGB a obtenu une entrevue à Paris avec Paul Lafargue, principalement au sujet des implications de la guerre russo-japonaise qui venait d’ éclater. Tout cela fut publié dans l’édition de novembre 1904 du journal mensuel du SPGB, le Socialist standard. Dans son article ce membre, après avoir rondement condamné l’attitude de Jaurès, commentait :

« Ce n’était pas pour rien que nos camarades du Parti Socialiste de la France ont porté la résolution au dernier congrès international, qui s’est déclaré contre le compromis et l’intrigue avec les partis capitalistes. Les socialistes de France ont lutté et mènent la même bataille contre la trahison et la folie de l’opportunisme, que nous-mêmes du Parti Socialiste de Grande-Bretagne menons dans ce pays. »

Le Socialist standard appelait toujours les guesdistes « nos camarades français » en 1908. Les numéros de janvier et de février 1905 ont publié une traduction de la brochure de Guesde Le problème social et sa solution.

Bien que les guesdistes aient réussi à faire passer une forte résolution anti-ministérialiste à Amsterdam cela s’avéra être une victoire à la Pyrrus car le congrès avait également voté que toutes les organisations affiliées dans un pays devraient prendre des mesures pour s’unifier. Le SPGB l’a refusé en Grande-Bretagne et par la suite (conférence de 1907) a décidé de ne pas être représenté au prochain congrès social-démocrate international à Stuttgart en 1907, mais d’essayer d’entrer « en communication avec les représentants connus de cette politique intransigeante dont les [militants du] SPGB sont les représentants en Grande-Bretagne » en citant « Ferri, Michels, Guesde, Lafargue et d’autres ». Les guesdistes sont cependant allés vers la fusion en 1905 du Parti Socialiste de la France et du Parti Socialiste français pour former un parti avec le titre un peu lourd de « Parti Socialiste unifié (section française de l’Internationale des ouvrière) » ou, en français, de SFIO, nom par lequel il a été connu jusqu’aux années 70.

Au début les guesdistes pouvaient dominer la direction du parti unifié mais bientôt les réformistes rangés derrière Jaurès ont pris le dessus, reléguant les guesdistes à une tendance minoritaire dans la SFIO. En 1907 les guesdistes lançaient leur propre publication, Le Socialisme. Le SPGB a espéré que les guesdistes se détacheraient d’une SFIO dominée par le réformisme et qu’ils formerait leur propre parti indépendant. Un article sur « l’International » commentait en décembre 1907 le congrès de la SFIO d’août:

« En France il y avait jusqu’au congrès international en 1904 à Amsterdam, un corps de vrais révolutionnaires – les guesdistes. Mais suite à l’unité ces combattants révolutionnaires ont fusionné avec les réformateurs, les disciples de Jaurès, il y a environ deux ans (…) que les réformateurs ont, au moins temporairement, embobiné les guesdistes ; mais d’après les démarches au dernier congrès du parti, il y a quelques semaines, il y a déjà de nombreuses et mauvaises blessures qui ne peuvent que mener à une scission à l’avenir. »

Cela ne s’est jamais produit et les guesdistes sont restés dans le SFIO. Tout en considérant qu’il s’agissait d’une erreur, le SPGB a continué de les considérer comme de « vrais révolutionnaires ». En 1908 le Socialist standard a publié cinq articles traduits de Le Socialisme et un sixième de Lafargue. Quatre articles provenant de ce journal ont été publiés les années suivantes, jusqu’en novembre 1912. Les traductions étaient faites par des membres francophones du SPGB, au moins deux travaillaient en France à l’époque.

Ce qu’était le guesdisme

Pourquoi le SPGB a t-il été amené à considérer les guesdistes comme de « vrais révolutionnaires » et « nos camarades français » ?

Premièrement, leur marxisme. Les guesdistes ont été les premiers à diffuser les idées marxistes en France, et au cours d’une même période (années 1880 et 1890),  plus ou moins de la même façon que la SDF en Grande-Bretagne. Ainsi, certains des articles choisis pour être traduits portaient sur des aspects de théorie marxiste. Trois d’entre eux étaient des traductions d’articles de Charles Rappoport sur les sujets historiques et philosophiques : « Evolution & revolution » (juillet 1905), « The Society of To-morrow » (septembre 1908) et « Fatalism and Historic Necessity» (publié à la une en avril 1911). Un autre article théorique, sur «The Evolution of Society», par le guesdiste Edouard Fortin, parut dans le numéro de septembre 1905. Un article de Lafargue, en mai 1908, traitait de « The Law of Value and the Dearness of Commodities ». En février et mars 1912 le Socialist standard a publié une traduction d’un article de 1882 de Lafargue sur «Socialism and Nationalisation » expliquant que la nationalisation était une réforme capitaliste et non le socialisme. En fait, bien que le SPGB ait eu autant de militants parlant l’allemand que le français et que la social-démocratie allemande était généralement considérée comme le plus marxiste des partis, hormis une traduction du programme d’Erfurt de Karl Kautsky (publiée dans le Socialist standard et puis en brochure) la plupart des articles sur la théorie marxiste étaient traduits du français et non de l’allemand.

Deuxièmement, leur position sur la tactique socialiste. C’était « l’expropriation économique de la classe capitaliste par leur expropriation politique » ; en d’autres termes, que le chemin vers le socialisme passait par la conquête du pouvoir politique par la classe ouvrière. Pour cela, disaient les guesdistes, la classe ouvrière  devait s’organiser dans un  Parti Socialiste de masse et c’était le « premier devoir des socialistes » (titre d’un article de Charles Vérecque, traduit dans le Socialist standard de juin 1908) de construire un tel parti par la propagande et l’organisation incessantes. Les socialistes étaient là, dans une expression peut-être malheureuse de Guesde, pour agir en tant que « sergents recruteurs » pour ce parti. « On ne répètera jamais assez », écrivait Vérecque, « que ce qui éloigne le prolétariat de son émancipation est son ignorance. S’il pouvait comprendre il se libérerait. La nouvelle forme de société est prête à se dessiner sous sa direction et à son avantage. Son consentement est la seule chose qui manque. La tâche quotidienne des socialistes est donc de préparer les ouvriers pour la mission historique qu’ils doivent accomplir. »

« Le vote, » écrivait Guesde dans l’article “Legality and Revolution” publié dans le Socialist standard de  février 1908, « quand il existe, est révolutionnaire quand il organise la France du travail contre la France du capital sur la base de candidatures de classe ».

Troisièmement, et à la suite de cette position de base, leur opposition implacable aux notions anarchistes de la minorité d’« action directe » et de « grève générale ». Au sein de ce qu’on pourrait la gauche de la social-démocratie d’avant-guerre – les anti-révisionnistes, anti-ministérialistes, et anti-réformistes résolus – les guesdistes et le SPGB étaient presque les seuls à prendre une telle position. D’autres comme Rosa Luxembourg et Anton Pannekoek ont été influencés par ces idées, bien qu’ils aient parlé d’« action de masse » et de « grève de masse » pour se distinguer des anarchistes. En Amérique Daniel De Leon a adopté le syndicalisme industriel « pour prendre et tenir » les moyens de production plutôt que « l’expropriation économique de la classe capitaliste par leur expropriation politique ». Il y eut bien aussi, en fait quelques-uns des membres fondateurs du SPGB, notamment E.J.B. Allen, qui est devenu un « syndicaliste industriel » pour le « syndicalisme révolutionnaire ».Cette tendance était représentée dans la SFIO par Gustave Hervé (et dans le parti italien par Benito Mussolini).

La position des guesdistes, partagée par le SPGB, fut exposée dans un article de Paul-Marius André traduit dans le Socialist standard de du novembre 1908. Intitulé « les deux possibilismes », elle expliquait que les anarchistes d’action directe étaient semblables à bien des réformistes et gradualistes parlementaires en ce qu’eux aussi, n’étaient pas disposer à militer dans ce travail de longue haleine visant l’adhésion majoritaire au socialisme et la construction d’un Parti Socialiste fort qui pourrait ainsi conquérir le pouvoir et supprimer le capitalisme, mais voulaient plutôt « quelque chose maintenant » – des réformes ; la seule différence entre les réformistes parlementaires et eux étant qu’ils utilisaient l’action « directe »  plutôt que « parlementaire » les obtenir. C’était non seulement une stratégie réformiste inefficace, mais qui mettait inutilement les vies de la classe ouvrière en danger.

Le Socialist standard de l’époque a publié un certain nombre d’articles, certains écrits par des membres résidant à Paris, enregistrant l’échec de la tactique des chefs anarchistes du principal groupement syndical français, la CGT, pour appuyer le point de vue guesdiste : ce n’était pas l’action syndicale (industrielle) qui permettrait d’exproprier la classe capitaliste mais l’action politique lorsque les socialistes auraient gagné suffisamment de soutien de la classe ouvrière pour s’emparer de l’Etat.

Étaient-ils de vrais les révolutionnaires ?

Mais les guesdistes étaient-ils de « vrais révolutionnaires » comme les considérait le SPGB ?

Alors que le SPGB était une organisation de quelques centaines de travailleurs et de travailleuses, les guesdistes comptaient des milliers de membres, plus d’une douzaine de députés et administraient un certain nombre de collectivités locales, notamment Lille, la troisième ville de France. Cela s’en est ressenti dans leur attitude envers les réformes, là où le parti guesdiste avait une réelle influence. Sur le papier, les guesdistes considéraient que, tant que le capitalisme perdurait, les problèmes de la classe ouvrière continueraient de sorte que les réformes ne puissent être davantage que des palliatifs et des impasses faisant dévier de la lutte pour la conquête des pouvoirs publics afin d’exproprier la classe capitaliste et faire des moyens de production la propriété publique de la société, cela seul fournissant le cadre dans lequel ces problèmes pourraient être résolus.

Cependant, à la différence du SPGB, ils ont préconisé des réformes. Ainsi, leurs députés, maires et conseillers n’avaient pas été élus sur un programme socialiste ferme mais sur un programme de socialisme et de réformes. Ce qui signifiait qu’en pratique ils étaient prisonniers d’électeurs de mentalité réformiste, tout comme Jaurès et ses partisans. C’est bien pour cela qu’à la fin, ils ne furent pas prêts à quitter la SFIO dominée par les réformistes et à s’organiser hors d’elle et contre elle, comme le SPGB l’espérait. Il y restèrent, avec pour résultat ce que décrivait un article du Socialist standard d’octobre 1910 sur le congrès de Copenhague de la social-démocratie internationale (le même qui présentait la séparation définitive du SPGB d’avec l’Internationale, décrite comme conquise par les éléments pro-capitalistes) :

« En France, les guesdistes, qui malgré leur faible nombre, ont eu un énorme pouvoir pour l’édification socialiste, sont absorbés par les disciples réformistes de Jaurès et de Vaillant ».

Une autre position erronée, ou au moins ambiguë, des guesdistes était leur attitude à l’égard du patriotisme. C’était une question qui avait été discutée dans le SFIO suite à la campagne anti-militariste et anti-patriotique lancée par Hervé. Quoique Hervé n’ait pas été guesdiste, les membres du SPGB qui suivaient les affaires françaises se rendaient compte que certaines de ses vues sur cette question étaient alors semblables aux nôtres. Ainsi, le Socialist standard de juin 1907 a publié une traduction :

« Les ouvriers sont déshérités et maltraités dans tous les pays. Toutes les nations sont à cet égard égales, ou presque, particulièrement à notre époque où le régime capitaliste uniformise de plus en plus conditions de vie matérielles, intellectuelles et politiques pour la classe travailleuse dans tous les pays ; et maintenant que l’introduction du système capitaliste en Russie obligera le tsarisme lui-même à accorder aux ouvriers russes les bases de la liberté politique. Aucun pays aujourd’hui n’est à ce point supérieur aux autres que les ouvriers de ce pays devraient se faire tuer pour sa défense. »

L’article était conforme à cette position, mais se concluait en désaccord avec Hervé sur la question de savoir si en cas de déclenchement de la guerre, les ouvriers devraient ou pas  tenter un soulèvement armé pour essayer de renverser le capitalisme ( « plutôt l’insurrection que la guerre », écrivait-il), précisant que cela « conduirait  au paradoxe de faire la paix par la guerre », avec des ouvriers sacrifiant leurs vies dans une action « stérile et sanglante » . L’article précisait également que puisque le militarisme était le produit du capitalisme la seule manière d’en finir avec lui était d’en finir avec le capitalisme ; les efforts des socialistes devraient viser cela plutôt que le seul antimilitarisme.

Guesde et les guesdistes firent les mêmes deux remarques pendant la discussion dans la SFIO, mais ils n’ont pas  rejoint Hervé  dans la dénonciation du patriotisme. Ce qu’impliquait ce refus de dénoncer le patriotisme n’est apparu clairement que lorsque la première guerre mondiale ait éclaté. Guesde lui-même est entré dans le  gouvernement français de guerre. Ajoutons qu’Hervé a fait volte-face, devenant un patriote et un nationaliste ardents, partant combattre dans l’armée. Jaurès, assassiné avant que la guerre  ne commence, est entré dans l’histoire en tant que héros pacifiste, quoiqu’il ne puisse y avoir aucun doute que s’il avait survécu il se serait  mis au service du drapeau français et  aurait rejoint le cabinet de guerre à la place de Guesde. Évidemment, cela a complètement discrédité Guesde et les guesdistes auprès du SPGB.

Après la guerre, certains guesdistes, Charles Rappoport par exemple, sont passés au parti communiste. D’autres sont restés à la SFIO (notamment Guesde, qui est mort en 1922 à l’âge de 77 ans) et ont incarné en France un courant du marxisme anti-léniniste qui a survécu jusqu’à il y a quelques années.

Guesde à son bureau

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Une Réponse to “Le SPGB et les guesdistes”

  1. Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Says:

    […] (POF)/ Comité révolutionnaire central (CRC): Ni Ferry, ni Boulanger ! (1889) * A. Buick: Le SPGB et les guesdistes (2008) * Socialist Standard: La nature du capitalisme d’Etat russe […]

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