La nature du capitalisme d’Etat russe (SPGB, 1985)

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Paru dans le Socialist standard de novembre 1985. Traduit de l’anglais par S.J. pour la B.S..

Quelques mois avant que le commencement de la deuxième guerre mondiale fut publié à Paris, dans un tirage à 500, un livre intitulé La bureaucratisation du monde. Son auteur était Bruno Rizzi (qui signait simplement « Bruno R. »), un voyageur de commerce italien qui était venu de Milan à Paris en 1938. Rizzi avait été membre du parti communiste italien et était un sympathisant trotskyste, sans jamais n’avoir été membre d’aucune organisation trotskyste.

Ce livre, en dépit d’être fréquemment mentionnée au cours de toutes les discussions marxistes sur la nature de la société russe, seulement est juste devenu disponible en anglais avec la publication d’une traduction de sa première partie sous le titre Bureaucratisation of the World. The USSR: Bureaucratic Collectivism, avec une introduction utile et instructive d’Adam Westoby (Tavistock Publications, £9.95).

Le thème principal du livre était que le capitalisme était remplacé dans le monde entier par un nouveau système social appelé « collectivisme bureaucratique ». C’était, comme le capitalisme, une société divisée en classes basée sur l’exploitation des producteurs mais une dans laquelle les capitalistes avaient été remplacés comme classe d’exploitation par une bureaucratie qui possédait collectivement les moyens de production via l’état. Ainsi Rizzi écrivait :

« La propriété de classe, qui est en Russie une réalité, n’est pas précisément enregistrée chez les notaires. La nouvelle classe soviétique d’exploitation n’a pas besoin de tout cela. Elle détient le pouvoir d’État, et cela vaut bien plus que les vieux titres de la bourgeoisie. Elle défend sa propriété avec des mitrailleuses, avec un gros appareil tout-puissant, pas avec des gribouillages de légalité » (p. 64)

« En URSS, selon nous, ce sont les bureaucrates qui sont les propriétaires, parce que ce sont eux qui détiennent le pouvoir. Ce sont eux qui contrôlent l’économie comme la bourgeoisie le faisait. Ce sont eux qui récupèrent la plus-value, comme le fait toute classe d’exploitation, fixant les salaires et les prix. Je le répète, ce sont les bureaucrates. Le ouvriers ne comptent pour rien dans la gestion de la société. Pire, ils n’ont rien à défendre dans cette propriété nationalisée d’un type particulier. Les ouvriers russes sont toujours exploités, et ce sont les bureaucrates qui les exploitent » (p. 69)

« Dans la société soviétique les exploiteurs ne s’approprient pas directement la plus-value, ainsi que fait le capitaliste en encaissant les dividendes de son entreprise, mais ils le font d’une manière indirecte, à travers l’État, qui s’approprie toute la plus-value nationale et puis la répartit entre ses fonctionnaires. Une bonne partie de la bureaucratie,  à savoir les techniciens, les directeurs, les spécialistes, les stakhanovistes, les profiteurs, etc., sont, en quelque sorte, autorisés à prélever directement leurs émoluments très élevés, dans l’entreprise qu’ils contrôlent. De plus ils jouissent, eux aussi, ainsi que tous les bureaucrates, des « services » étatiques payés avec la plus-value, ces services étant, en U.R.S.S., très importants et très nombreux, en l’honneur des formes de vie « socialiste » » (p.75)

Rizzi indiquait que la transition au collectivisme bureaucratique était parachevée en Russie, et était sur le point de l’être en Allemagne nazie et en Italie fasciste, qu’elle avait aussi commencé dans les vieilles démocraties capitalistes avec par exemple le New Deal en Amérique.

Une copie du livre fut envoyée à Trotsky au Mexique. Ce qui l’intéressa ne fut pas tant la caractérisation de la Russie comme nouvelle société de classes – ce qu’il n’acceptait pas, considérant toujours la Russie comme un « État ouvrier », dégénéré certes, mais « État ouvrier » tout de même – que l’analyse de Rizzi de ce qui pourrait advenir si, lors de la chute du capitalisme, la classe ouvrière ne parvenait pas à instaurer le socialisme. Trotsky considérait un tel échec comme un possibilité purement théorique, mais reconnaissait que dans une telle éventualité, le  mouvement trotskyste devrait mettre à jour ses perspectives politiques car il serait confronté à la perspective du remplacement de l’ancien capitalisme par une nouvelle société bureaucratique de classes décrite par Rizzi. La classe ouvrière n’ayant pas instauré le socialisme après la seconde guerre mondiale, Trotsky aurait du actualiser son analyse, et on peut de façon plausible envisager que s’il n’avait été assassiné par les agents de Staline en 1940, il aurait pu en arriver à considérer la Russie comme un « collectivisme bureaucratique ».

L’idée que la Russie de Staline travaillait pour la classe ouvrière était si absurde que vers la fin des années 30 elle a commencé à être contestée au sein même du mouvement trotskyste. En France, Yvan Craipeau a suggéré que la Russie pourrait être une nouvelle société de classes avec une bureaucratie collectivement propriétaire et  classe exploiteuse. En Amérique, James Burnham a défendu le point de vue que bien que la Russie ne soit pas capitaliste, elle ne pouvait plus être décrite comme un « État ouvrier ». Rizzi a suivi la discussion au sein des trotskystes français, y puisant plusieurs de ses idées et arguments.

La discussion fut particulièrement virulente dans le parti trotskyste américain où elle s’est ajoutée à la question relative à la « défense inconditionnelle de l’URSS » (qui était une conséquence logique de la caractérisation de l’État russe comme ouvrier). Burnham, Schachtman et d’autres ont rejeté ce mot d’ordre défendu par Trotsky et ont été exclus du mouvement trotskyste en 1940.

Burhnam, ayant perdu ses illusions trotskystes, a poursuivi en écrivant son best-seller The Managerial Revolution,  publié la première fois en 1941, expliquant que les capitalistes avaient été remplacés en tant que classe dirigeante par les managers. Schachtman et ses partisans ont pour leur part continué à se considérer trotskystes et ont formé une nouvelle organisation, le Workers’ Party, qui, malgré une minorité menée par Raya Dunayevskaya et C.L.R. James qui considérait la Russie comme capitaliste d’État, a définit la Russie comme ne relevant ni du capitalisme ni du socialisme, mais du collectivisme bureaucratique. Le Workers’ Party, qui s’est par la suite rebaptisé en Independent Socialist League, a continué comme organisation indépendante poursuivant l’analyse bureaucratique de la Russie jusqu’en 1958.

Beaucoup ont dit que  Burnham avait plagié Rizzi, Rizzi le premier. C’est sûr que Burnham, tout comme Rizzi, a perçu le monde, derrière la Russie stalinienne, l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste, évoluant vers une nouvelle société de classes basée sur la propriété d’état où les ouvriers étaient exploités par une classe qui détenait et commandait la production. D’un autre côté, il semble évident que Burnham n’a jamais lu La bureaucratisation du monde, il est peu probable que Trotsky lui ait communiqué sa copie, mais il est bien plus probable qu’il ait découvert la théorie de Rizzi par les références qu’en donnait Trotsky dans ses lettres et articles.

Trotsky, nous l’avons noté, avait composé avec la possibilité théorique de ce qui adviendrait si, dans la chute du capitalisme, la classe ouvrière échouait à instaurer [le socialisme] et avait concédé que Rizzi aurait alors raison: le monde se dirigerait vers le collectivisme bureaucratique. Burnham, qui dans son dépit en était venu à considérer la classe ouvrière comme incapable d’instaurer le socialisme, a conclut de même que le monde se dirigeait vers une nouvelle société de classes basée sur la propriété d’état des moyens de production.

Burnham a cependant  appelé cette nouvelle société une « société managériale  » et non un « collectivisme bureaucratique ». C’est révélateur, et c’est une raison de conclure que Burnham n’a pas simplement plagié Rizzi. Burnham a rejeté l’expression « collectivisme bureaucratique » en soutenant que la nouvelle classe dirigeante ne serait pas formée par les bureaucrates politiques mais plutôt par les managers industriels, qui étaient directement impliqués dans la production. Dans le dernier chapitre de son livre, il distinguait sa théorie de celle de la « révolution bureaucratique » se référant à Rizzi. Par ailleurs, Burnham suggéra que la Russie pourrait être une sorte d’État non-bourgeois et non-ouvrier avant que Rizzi ait écrit son livre. Il serait le B. mentionné par Rizzi dans “Comrades B and C” au début du chapitre II de Rizzi.

Il y a une autre différence entre les théories de Burnham et de Rizzi. A la fin du chapitre VII, Rizzi suggère que les trotskystes orthodoxes devraient boire la ciguë et requalifier la Russie stalinienne comme n’étant pas un « État ouvrier ». Mais il n’a pas bu la coupe amère lui-même puisqu’il a continué de considérer la révolution russe comme prolétarienne. Burnham pour sa part n’a pas hésité à déclarer que « La révolution russe n’était pas une révolution socialiste… mais une révolution managériale »  (The Managerial Revolution, 1945, p,185).

C’est une position autrement plus logique pour ceux qui considèrent la Russie comme une société de classes (que ce soit managériale, collectiviste bureaucratique ou capitaliste d’état), et une position davantage conforme à la méthode marxiste analysant les événements historiques par leur résultats pratiques et non par ce que les participants disent qu’ils font, puisque la révolution qui a renversé l’ancienne classe dirigeante a promu l’élection d’une nouvelle classe dirigeante.

Rizzi aurait pu être plutôt plagié par Schachtman qui a adopté son point de vue sur la Russie, y compris l’expression « collectivisme bureaucratique », sans rien y changer. Mais d’autre part, Schachtman s’est refusé à considérer l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste comme collectivistes bureaucratiques ou que le monde entier évoluait dans une telle direction.

Le fait est que Rizzi, Burnham, Schachtman, Dunayevskaya, James et d’autres ont tiré leurs idées d’une matrice commune fournie par la discussion dans le mouvement trotskyste sur la « nature de l’État soviétique ». Dans cette discussion toutes sortes d’idées ont été proposées ou décriées: que la bureaucratie était une classe, la Russie capitaliste d’État, qu’une classe pouvait posséder sans titres légaux de propriété, la Russie stalinienne et l’Allemagne nazie avaient le même système social… Dans ces circonstances ça n’avait guère de sens pour les participants de s’accuser de plagiat. On peut toutefois considérer Rizzi comme le créateur de l’expression « collectivisme bureaucratique ».

De toute façon, la théorie de la « révolution bureaucratique » s’est avérée fausse. Cela fait maintenant plus d’une génération que les livres de Rizzi et de Burnham ont été écrits, et la classe capitaliste occidentale est toujours aussi fermement en place, sans donner le moindre signe d’être bientôt évincée par les mangers industriels ou les bureaucrates politiques. Le système russe s’est certes étendu à l’Europe de l’Est et à la Chine, à un certain nombre de pays d’Afrique, d’Asie ou d’Amérique latine, mais la question est de savoir si le système en Russie peut véritablement être considéré comme la nouvelle société d’exploitation non-capitaliste.

C’est vrai qu’en Russie la classe exploiteuse possède collectivement les moyens de production sans en avoir les titres légaux de propriété, et diffère sur ce point de la classe capitaliste occidentale. Mais, pour employer une expression de Marx citée dans le livre de Rizzi, cela ne signifie pas nécessairement que « la forme économique spécifique dans laquelle le surtravail non payé est extorqué aux producteurs immédiats » soit différente. C’est fondamentalement pareil: les producteurs sont séparés des moyens de production et, pour vivre, sont obligés de vendre leur force de travail contre un salaire. Dans leur travail, ils créent, au-delà de la valeur de leur force de travail, une plus-value (surplus value) qui est réalisée lors de la vente des produits. En Russie comme à l’Ouest, la classe ouvrière est exploitée par le biais du salariat. Toutes les autres formes du capitalisme existent aussi en Russie: production marchande, valeur, bénéfices, accumulation du capital, ainsi de suite. La différence – forme de la propriété mais non de l’exploitation – entre la Russie et le capitalisme occidental est justement précisée en définissant la Russie comme capitalisme d’État.

Qu’il y ait, et qu’il y ait eu, une tendance continue vers le capitalisme d’État partout dans le monde, c’est indéniable. Ce fut le cas non seulement dans les pays sous-développés où divers groupes contrôlant le pouvoir d’État (militaires, politiciens, intellectuels nationalistes) se sont substitués à des capitalistes privés trop faibles ou inexistants pendant l’accumulation primitive du capital (comme les bolcheviks y avaient été contraints en Russie); mais aussi dans les pays capitalistes développés où l’État est de plus en plus intervenu pour organiser le capital national dans la lutte pour se faire une part dans le marché mondial. En ce sens, Rizzi et Burnham ont bien identifié une tendance, mais ils l’ont analysé incorrectement. Il y ont vu une lutte entre la vieille classe capitaliste et une « nouvelle classe » alors qu’il s’agissait de la tendance déjà vue par Marx vers la centralisation de la production capitaliste, une tendance qui rend le capitaliste privé de plus en plus superflu.

Défenseurs et adversaires analysent souvent de la même façon erronée cette tendance vers le capitalisme d’État comme socialiste. En effet, après des années d’usurpation du mot « socialisme », celui-ci est signifie désormais le « capitalisme d’État » pour la plupart des gens. Mais le socialisme doit être clairement distingué du capitalisme d’État, au risque que la classe ouvrière n’intervienne sur la scène politique que pour soutenir le capital d’État contre le capital privé, comme au siècle dernier quand elle est intervenue pour soutenir les capitalistes industriels contre l’aristocratie foncière. Le socialisme signifie un système de société basé sur la propriété commune et le contrôle démocratique des moyens de production, par et dans l’intérêt de la société dans son ensemble. Tandis que le capitalisme d’État maintient tous les dispositifs et les catégories de l’économie capitaliste – salariat, production marchande, profits, monnaie, banques – le socialisme les supprime. Le socialisme est opposé au capitalisme, qu’il soit d’État ou privé, et défend seul les intérêts de la classe ouvrière.

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    […] Bataille socialiste Le FMI, shylock d’HaïtiLa nature du capitalisme d’Etat russe (SPGB, 1985)Ni Ferry, ni Boulanger ! […]

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