Une lettre de G. Miasnikov (1929)

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Publié dans L’Ouvrier communiste (Paris) n° 6 (mars 1930) sous le titre L’Opposition capitularde jugée par le Groupe ouvrier russe (Une lettre de G. Miasnikov) avec le chapeau: » Des documents que Miasnikov nous a envoyés de Turquie, nous traduisons en premier lieu deux lettres spécialement destinées  à être publiées dans l’Ouvrier communiste, où, comme représentant du Groupe ouvrier russe, notre camarade prononce la condamnation sans équivoque de « l’opposition sans position », c’est-à-dire du trotskysme confusionniste et capitulard. Dans les prochains numéros, seront publiés les éléments principaux du programme positif de nos camarades de Russie, programme que nous critiquerons et confronterons avec notre propre point de vue. A cause de cela nous avons supprimé de la première lettre du camarade un paragraphe relatif au Programme du Groupe ouvrier, comme entraînant la répétition inutile d’un abondant commentaire. Les groupes ouvriers-communistes, Paris, décembre 1929. » (Première mise en ligne par http://www.left-dis.nl, texte relu et corrigé).

Le mouvement ouvrier russe vit dans le pays des temps difficiles. La III° Internationale avait promis au prolétariat mondial d’être son guide pour la prise du pouvoir; elle est restée embourbée dans le marais petit-bourgeois et social-bureaucratique. Son programme est un programme contre-révolutionnaire dissimulé derrière des phrases marxistes.

Certains milieux du Parti communiste ont déjà reconnu cela depuis longtemps, et le détachement de groupes d’opposition aussi bien que d’individus prouve la croissance du mécontentement, encore qu’il n’y ait pas dans leur activité aux uns et aux autres la ligne d’une théorie et d’un principe d’organisation justes. Il ne faut  à ce propos s’en prendre  à personne, mais seulement à leur mauvais destin. Car sans une plate-forme, sans un programme clair et précis, aucun groupe politique ne peut subsister [1]. Chaque ouvrier, chaque paysan, soldat ou intellectuel est en droit de demander : « Si le programme du Komintern est erroné, pourquoi ne pas me montrer ton programme, celui qui, d’après toi, est bon et juste? ». La plupart des groupes d’opposition – sans en excepter même le nôtre -, ne sont guère en mesure de répondre  à cette exigence. Une fatalité d’indigence intellectuelle, d’impuissance créatrice, de lâcheté mentale pèse sur eux [2]. La plupart des transfuges et des renégats proviennent des milieux oppositionnels les haut mal placés et les plus éminents : voyez Zinoviev, Kamenev, Radek, Piatakov, Preobrajinsky, etc. Ce n’est pas là l’effet du hasard; ces célébrités ont mêlé leur croissance à celle de la bureaucratie, elles en font partie intégrante, en sont inséparables. Les racines de classe de ces faits apparaissent d’elles-mêmes.

Ce n’est pas par hasard non plus que les deux groupes (le Groupe ouvrier et le Groupe Sapronov) qui ont fourni le plus faible contingent de traîtres et de renégats sont aussi ceux dont la position de plate-forme possède le plus de clarté et de précision. Le Groupe Sapronov a d’ailleurs tirés sa « Plate-forme des 15 » de l’arsenal idéologique du Groupe ouvrier. Chez nous, il n’y a aucune « célébrité », rien que des noms peu connus du prolétariat mondial. Le groupe ouvrier a eu dès le premier jour  à défendre misérablement son existence sous la pression des plus dures représailles de toutes les puissances, de la puissance Trotsky-Zinoviev, comme de la puissance Staline-Boukharine. Il était privé de tout moyen matériel et technique pour faire connaître ses idées au prolétariat mondial, et devait poursuivre son travail au milieu des pires des difficultés. Cependant, une partie de la social-bureaucratie fut ébranlée sous les coups de sa critique. Ceci fut reconnu sans ambages par Zinoviev et Cie en 1924, et même par Staline et Boukharine en 1927.

Il est juste que le militant ouvrier, paysan et intellectuel, soldat ou marin, exige de savoir pour quels objectifs lutte chaque groupe et quelle tactique il propose pour les atteindre. Sans une connaissance claire de ces deux points, il ne peut pas prendre sur lui de d’engager une lutte qui exige l’effort, le sacrifice, le sang versé. Et la troisième question à laquelle il faut aussi répondre clairement est la question des statuts nationaux et internationaux :  » Comment devons-nous former les rangs pour la lutte?  » S’il ne donne pas une réponse juste et précise à cette question, aucun parti ne peut appeler le prolétariat à la lutte.

Les groupes oppositionnels des divers pays n’ont aucun programme répondant à ces exigences. Ils en manquent plus que jamais, maintenant que Staline s’est emparé du soi-disant « programme » de Trotsky, et que les stalinistes se répandent en phrases encore plus retentissantes que celles de Léon Davidovitch. Dans la question chinoise, Staline a fait sien le langage impérieux des trotskistes et, en ce qui concerne le Plan quinquennal, les stalinistes ont adopté un rythme d’industrialisation encore plus rapide que celui que réclamait l’opposition haut placée des 83.

Trotsky écrit ceci dans le Bulletin de l’opposition :  » Seule la participation active à la lutte politique peut assurer les conditions pour la création d’une plate-forme, et non seulement d’une plate-forme, mais encore d’un programme marxiste. »

En est-il vraiment ainsi? Ou bien cette sagesse n’est-elle pas aussi creuse qu’elle est profonde?

Le Manifeste communiste, il y a 82 ans, a donné un programme au prolétariat tout entier. Est-ce que, par hasard, les conditions étaient plus favorables alors pour l’élaboration d’un programme marxiste qu’elles ne le sont en l’année 1929? Pourtant, voici qu’après presque un siècle écoulé, le Prophète des Prophètes annonce  à l’Opposition du monde entier que les conditions pour l’élaboration d’une plate-forme n’existent pas et ne peuvent sortir que de la participation active  à la vie politique. Il écrit cela plus d’un demi-siècle après que le prolétariat parisien a apporté en 1871 la réponse à la question :  » Qu’est-ce qu’un prolétariat qui s’est érigé en classe dominante et qui a conquis la démocratie?  » (Marx, Manifeste communiste), et 12 ans après que le prolétariat russe a montré, dans les conseils ouvriers  » la forme politique enfin trouvée, par laquelle la libération du travail pouvait s’accomplir. » (Marx, La guerre civile en France).

Comment? Après que le prolétariat russe a traversé trois révolutions, que la dictature des conseils s’est manifestée en Hongrie et en Bavière, que la Révolution allemande a suivi son cours, si brisée qu’elle ait pu être, toutes ces grandes batailles n’auraient donc pas apporté assez d’expérience au prolétariat, pour qu’il puisse en être tiré une plate-forme, et même le programme d’une Internationale communiste!

Comment soutenir une pareille chose alors que le prolétariat, armé des méthodes qui sont l’héritage de Marx et d’Engels, est en mesure d’examiner toutes ces grandes batailles comme à la pleine lumière du Soleil? Voilà ce qu’on trouve pourtant sous la plume d’hommes qui, selon leurs propres déclarations, ont derrière eux 32 années d’une vie de militant dans le mouvement ouvrier, 32 années de participation active à la vie politique? Que peut-il y avoir de plus triste que qu’une telle destinée? Parvenu à la 33° année de sa vie politique active, le Prophète des Prophètes en est réduit à proclamer au nom de l’opposition haut placée qu’il ne peut pas mettre debout un programme international communiste. Il annonce au monde que l’opposition représentée par lui n’a pas de plate-forme et n’est pas capable d’en faire une. Combien d’années de vie politique active seront nécessaires pour qu’il puisse donner le jour à une telle plate-forme ? 32 années n’ont pas pu réaliser les conditions de la conception : combien n’en faudra-t-il pas compter avant que l’enfant ne vienne au monde? Cette stérilité est donnée en exemple et en même temps l’on annonce que  » l’opposition possède une base suffisante qui est assurée par l’ensemble des luttes passées « . Eh bien! S’il y a une plate-forme, pourquoi dit-on que les conditions pour la réalisation d’une plate-forme, d’un programme du Komintern, ne sont pas données? C’est contradictoire. S’il y a une base programmatique, pourquoi créer encore, après une plate-forme, un programme ? – Mais quelle base programmatique y a-t-il ? Où est-elle ? Est-ce toujours le même Comité anglo-russe ? Les mêmes différences de vues dans la question de la révolution chinoise ? Les mêmes divergences enfin dans la question du rythme d’industrialisation? Et même si tout cela devait constituer une base programmatique, eu égard à la pauvreté de l’opposition, encore faudrait-il que Staline et Cie n’aient pas avalé cette soi-disant base. Or ils l’ont bel et bien avalée et n’en ont pas engraisse de l’épaisseur d’un cheveu, mais sont restés identiques à eux-mêmes.

Toutes ces phrases arrogantes et toutes ces locutions fleuries sur la base programmatique et la vie politique active qui est appelée à créer les conditions d’une plate-forme et non seulement d’une plate-forme, mais aussi d’un programme pour l’Internationale communiste, ne sont-elles pas une pierre de touche pour la philosophie pitoyable et misérable des célébrités oppositionnelles? Toutes ces phrases prétentieuses ne sont-elles pas là pour cacher le dénuement de cette philosophie sans plate-forme et sans programme de l’Opposition sans positions? Quelles preuves de la propre impuissance peut-on exiger encore de cette Opposition?

Cependant, comme Trotsky lui-même sent que la question de la plate-forme ne peut pas rester tout ˆ fait sans réponse, il en a donné au groupe français de la Vérité :

« 1. Bien comprendre et expliquer aux autres que la besogne la plus urgente, la plus importante est de créer un hebdomadaire de combat de l’opposition communiste de gauche.

« 2. Comprendre et expliquer aux autres que le groupement de la Vérité, avec notre aide commune, donnera le maximum de garanties possibles, en ce sens que l’hebdomadaire sera étranger aux préventions, aux intrigues et servira de véritable organe à la gauche communiste tout entière.

« 3. Ouvertement, à haute voix, fermement, énergiquement, soutenir l’initiative de La Vérité par la collaboration à la rédaction, par la création de réseaux de correspondants ouvriers, par les collectes d’argent, etc.

« 4. Ouvertement et à haute fois, condamner les tentatives de créer un organe concurrent, comme suscitées seulement par des ambitions de cénacles et non pas par les intérêts de l’Opposition. »

C’est tout. C’est fini. Vraiment on doit se faire une bien piètre idée du prolétariat français et de l’opposition en France, quand on leur offre pour plate-forme un tel monument idéologique [3].

Il semble qu’avant de publier un hebdomadaire on doive posséder une ligne politique, un drapeau spécifique, afin de diffuser ses propres idées, sa propre plate-forme et son propre programme au moyen de l’hebdomadaire. On doit faire de l’agitation pour ces idées, appeler le prolétariat sous cette bannière, expliquer cette plate-forme, propager ce programme. Au lieu de cela Léon Davidovitch offre une plate-forme :

« 1° Publier un hebdomadaire.

« 2° Les membres de la Vérité sont de bons petits jeunes gens.

« 3° Tous ceux qui soutiendront l’hebdomadaire sont aussi de bons petits jeunes gens.

« 4° Tous ceux qui oseront le concurrencer sont de méchants hommes qui se laissent guider par leurs tendances particularistes et toutes sortes de vilains défauts.

… Le groupe de la Vérité rend un service pur et sacerdotal à l’Idée. Mais où est cette Idée? Montrez-la! On a dit que les conditions n’existaient pas pour exprimer cette idée dans un langage raisonnable. Obéissez donc. Publiez un hebdomadaire. Pour le moment, sans idée, sans plate-forme ni bannière. Et si un correspondant ouvrier quelconque demande au nom d’un grand nombre de camarades : « Nous sommes prêts à venir avec vous, mais à quelle lutte nous appelez-vous? Nous voulons lutter. Comment devons-nous lutter? Comment nous organiser pour vaincre? Quel est votre drapeau? Et où est-il? » Trotsky leur répond dans La Vérité : « Exiger des réponses est la preuve la plus mortelle du doctrinarisme. Nous voulons publier un hebdomadaire. Ce sont tous de bon jeunes gens. Soutenez-nous sans doctrinarisme et nous nous compterons parmi les bons jeunes gens. »

Si l’ennemi de plus acharné des trotskystes voulait les déconsidérer comme groupe politique, il n’aurait qu’à prendre copie du document en question, reproduire ce que Trotsky a écrit sans y changer un mot, sans ajouter un mot – et le diffuser en milliers d’exemplaires en URSS et dans le monde entier. Ce serait le pire qu’on puisse faire contre cette opposition. Mais pour la joie de ses rivaux stalinistes, Trotsky s’est imposé à lui-même cette pénitence. Dans la 33e année de son activité politique, il a proclamé : nous n’avons pas de plate-forme et pas de programme, et nous ne pouvons pas en créer. Ceci est écrit par un homme politique. C’est assez pour signifier un suicide politique.

Comment peut-on s’étonner qu’un chef après l’autre retourne à Staline? On ne peut pas vivre dans le vide barométrique. C’est contraire aux lois de la nature…

Il n’existe que deux hypothèses : ou bien les trotskystes se regrouperont sous le mot d’ordre « guerre aux palais, paix aux chaumières », sous la bannière de la révolution ouvrière, dont le premier pas doit être la transformation du prolétariat en classe dominante, ou bien ils s’étioleront lentement et passeront individuellement ou collectivement dans le camp de la bourgeoisie. Il n’y a pas d’autre alternative. Une troisième issue n’existe pas.

G. MIASNIKOV

Notes de l’Ouvrier communiste:

[1] Nous ajoutons quant à nous : aucune plate-forme, aucun programme n’est juste pour l’éternité et ne suffit à préserver une organisation de la dégénérescence contre-révolutionnaire.

[2] Justement dans la mesure où ils ont la prétention de dominer les masses et non de leur frayer la voie. C’est là surtout ce qui, pour nous, sépare le Groupe ouvrier des oppositions « haut placées » et « bureaucratiques » de manière non équivoque.

[3] La plate-forme que Trotsky a rédigée pour l’opposition en Allemagne compte trois points de plus, mais ne s’écarte pas du ton d’un « ordre de service » rédigé par l’adjudant de semaine :

« 1. Il faut posséder une nette position sur la question de Thermidor et sur le caractère de classe de l’Etat soviétique actuel. Il faut condamner implacablement les tendances korschistes.

2. Il faut mettre en place une position de défense de l’URSS contre les dangers externes, défense résolue et sans condition, ce qui n’exclut pas mais au contraire suppose une lutte irréductible contre le stalinisme en temps de guerre encore plus qu’en temps de paix.

3. Il faut rejeter et condamner le programme de lutte pour « la liberté de coalition » et pour les autres « libertés » en URSS, car c’est un programme de démocratie bourgeoise. A ce programme démocratique et bourgeois il faut opposer les mots d’ordre et les méthodes de la démocratie prolétarienne qui a pour tâche, dans la lutte contre le centrisme bureaucratique, de régénérer et de fortifier la dictature du prolétariat.

4. Il faut dès à présent occuper une position nette sur la question chinoise, afin qu’à l’étape suivante nous ne soyons pas pris au dépourvu. Il faut se prononcer soit pour la « dictature démocratique » soit pour la révolution permanente en Chine.

5. Il faut que l’on se rende nettement compte que le Leninbund est une fraction et non un parti. De là découle une politique déterminée à l’égard du parti, en particulier au moment des élections.

6. Il faut condamner les tendances au séparatisme national. Il faut activement s’engager dans la voie d’une unification internationale de l’opposition de gauche sur la base de l’unité des principes.

7. Il faut reconnaître que, sous son aspect actuel, Die Fahne des Kommunismus ne répond pas à la destination d’un organe théorique de la gauche communiste. Il est indispensable de créer en Allemagne en unissant les forces de la gauche allemande et internationale, un sérieux organe marxiste qui soit capable de donner une appréciation convenable de la situation allemande en fonction de la situation internationale et des tendances de développement de celles-ci.

Ces quelques points, qui sont loin d’épuiser toutes les questions, me semblent les plus importants et les plus pressants. » (Trotsky).


Voir aussi:

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2 Réponses to “Une lettre de G. Miasnikov (1929)”

  1. Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Says:

    […] (1937, Vorwort) * Rosa Luxemburg: Lettre à Jules Guesde sur les chemins de fer allemands (1913) * Une lettre de G. Miasnikov (1929) * Notes d’interventions de Marx (septembre 1871) * Socialist Standard: Maximilien Rubel, […]

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  2. From the archive of struggle no.44 « Poumista Says:

    […] Socialist Party of Great Britain: Russia since 1917 (1948) * Une lettre de G. Miasnikov (1929) * Arnold Petersen: Proletarian Democracy vs Dictatorships and Despotism (1931) * A l’aide […]

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