Sur l’islamisme et la lutte armée en Irak (2004)

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Extrait d’un interview en septembre 2004 de Xasraw Saya, militant du Parti communiste-ouvrier d’Irak (traduction Initiative communiste-ouvrière).

Certains, parmi la gauche occidentale, considèrent que puisque les islamistes s’appuient largement sur les pauvres, ils ne peuvent être écartés comme de simples forces bourgeoises. Par exemple, les partisans de Muqtada al-Sadr’ sont essentiellement issus de quartiers pauvres, comme d’al-Thawra à Bagdad, et d’autres villes irakiennes. Il y a discussion pour savoir s’il faut les considérer comme des forces bourgeoises, petites-bourgeoises ou ouvrières. Que peux-tu répondre là-dessus ?

Il est vrai que les forces islamistes, y compris le gang de Moqtada al-Sadr’, sont partiellement constituées de prolétaires. Il y a des raisons claires à cela, dont je ne discuterais pas ici. De toute façon, la caractérisation de classe d’un groupe politique n’est pas déterminée par sa composition. La gauche occidentale a une vision mécanique, non politique, de la lutte de classe et des forces politiques dans la société.

Selon ce point de vue, la plupart des partis, des états, des armées régulières du monde actuel devraient être reconnues comme ouvrières et révolutionnaires, puisqu’ils sont majoritairement composés de chômeurs et de sans-droits, d’ouvrier-es, bref de prolétaires. La bourgeoisie, en tant que classe, a toujours été une minorité dans la société. Donc, la composition d’une organisation politique n’en fait pas automatiquement celle d’une classe ou d’une autre. Les groupes islamistes, y compris celui de Moqtada al-Sadr’, ne font pas exception.

En termes théoriques, le marxisme emploie une autre définition. De manière abstraite, la bourgeoisie et la classe ouvrière qui diffèrent dans le procès de production : l’une possède les moyens de production et l’autre, sa seule force de travail qu’elle vend pour subsister.

Quand nous appliquons cette définition à la société, aux luttes politiques et sociales, particulièrement quand ces deux classes font face à une crise politique, nous ne pouvons caractériser socialement les forces politiques sur la base de définitions abstraites. Il existe des conceptions antagonistes aussi bien au sein de la bourgeoisie que de la classe ouvrière. Dans l’une et l’autre classe, des courants politiques tentent de donner une réponse aux souhaits de leur classe par des perspectives différentes. En ce temps de crise politique, quand la lutte pour le pouvoir, pour le régime politique à venir, ce sont les politiques de ces forces non leur composition sociale, qui deviennent l’expression d’intérêts économiques de classe.

Tant que la question du pouvoir n’est pas résolue, et qu’il est vital pour l’une et l’autre classe de prendre le pouvoir en main, le chemin proposé pour sauver la société de la crise devient la base pratique qui permet à chaque force politique de se définir comme la représentante de telle ou telle classe. Durant l’actuelle crise gouvernementale, face au sinistre scénario qui se déroule en Irak, les mouvements islamistes comme celui d’al-Sadr’, ont identifié deux manières de sauver le capitalisme et le règne de la bourgeoisie en Irak. L’une est la voie légale, qui consiste à soutenir la politique US ; l’autre est opposée à l’occupation. L’une et l’autre considèrent un régime islamique comme la seule alternative, et ne peuvent apporter ni la liberté, ni la sécurité au peuple irakien, mais seulement… l’obscurité

L’Islam politique, notamment le groupe d’al-Sadr’, n’a pas attendu de prendre le pouvoir pour édicter des fatwas et lancer la « guerre sainte » conte les communistes et les progressistes. Utilisant les décapitations et les attentats la bombe comme méthode de « résistance », ils essaient de forcer femmes et fillettes à porter le voile, nient aux droits civils, empêchent toute liberté, s’attaquent à l’art, à l’amusement, aux fêtes, à la musique et même aux pique-niques… Est-ce qu’on peut vraiment les considérer comme les représentants des travailleurs et des pauvres ?

Comment est-ce que ceux qui veulent établir une dictature islamique en Irak, un régime d’exécutions, d’emprisonnement, de déni des libertés, de lapidation des femmes, de répression sanglante contre les manifestations ouvrières, d’exploitation des masses pour l‘enrichissement de quelques mollahs réactionnaires, peuvent-elles être considérées comme les forces révolutionnaires de la classe ouvrière ? Je crois que ceux qui dénient la nature bourgeoise et réactionnaire des groupes islamistes, y compris celui d’al-Sadr’, théorisent ce déni. Ils ont choisi qui soutenir avant toute réflexion théorique. Comment est-ce qu’une force qui dénie tout droit à la liberté du peuple pourrait être reconnue comme représentant le peuple ?

Est-ce que la lutte armée peut être considérée comme une méthode de lutte pour la classe ouvrière dans l’ère actuelle ? Manifestement, le Parti communiste-ouvrier a chois la lutte politique contre les forces d’occupation et contre les forces bourgeoises locales. Est-ce que tu penses que c’est suffisant pour réaliser les objectifs du parti, expulser les forces d’occupation et contrebalancer l’influence des islamistes et des baasistes ? Est-ce que ce sera assez pour en finir avec le sinistre scénario que se déroule en Irak ? Dans quelles circonstances le Parti communiste-ouvrier s’engage dans la résistance armée ?

Oui. Pour se défendre, pour défendre ses acquis, pour mettre en place son propre pouvoir, la classe ouvrière a besoin de la lutte armée. Face à la violence de la classe bourgeoise, à ses mouvements politiques et à ses armées, aux dizaines d’appareils militaires de l’état bourgeois, la classe ouvrière ne peut s’en tenir aux grèves et aux manifestations pour changer le système actuel. Cependant, la classe ouvrière moderne et urbaine a ses propres méthodes, son propre style, qui diffèrent totalement de la lutte armée classique du nationalisme, qui est employée par les nationalistes de gauche pour la libération de la « patrie » et du « peuple ». Pour la classe ouvrière , la lutte armée n’est pas supérieure aux autres formes de lutte, elle n’en est pas l’aboutissement.

Il me semble que ce qui sous-tend cette question, c’est la lutte armée, telle qu’elle a largement été employée contre les politiques d’occupation coloniale et impérialiste au XXe siècle, par des mouvements nationalistes combattants qui considéraient cette forme d’action comme leur identité, parce qu’elle visait à libérer la « patrie ». Elle était alors présentée, en théorie, comme la guerre du peuple.

Par contre, pour la classe ouvrière, le besoin d’employer les armes émerge de la vie sociale, de sa propre position économique. Et elles sont utilisées en même temps que d’autres méthodes de lutte économiques, politiques et organisationnelles, pour défendre la liberté, la dignité, les acquis des luttes prolétariennes. Du point de vue de la classe ouvrière, selon les circonstances, la résistance armée contre les occupants n’est que l’un des aspects de le la résistance sociale et politique pour construire le pouvoir des masses. Organiser la révolution, lancer des insurrections armées, créer des commandos locaux et régionaux pour les opérations armées, former une garde militarisée pour le parti et les conseils ouvriers, bâtir une armée rouge sont des formes d’organisation qui, avec la lutte politique, économique et sociale, deviennent des formes nécessaires du combat ouvrier.

L’idée selon laquelle le Parti communiste-ouvrier d’Irak devrait d’abord utiliser la lutte politique et seulement ensuite la lutte armée, n’est pas correcte. Nous rejetons ce genre d’étapes. Notre conception de la résistance armée est totalement différente de celles des islamistes et des baasistes qui opèrent actuellement en Irak. Nous nous considérons d’ores et déjà comme un parti armé et, en même temps que d’autres formes de lutte, nous développons nos capacités militaires et nous essayons d’armer les masses et leurs organisations selon une stratégie militaire. Nous luttons de manière à inverser la balance du pouvoir militaire, afin d’expulser les troupes d’occupation, diminuer l’influence de l’Islam politique sur a vie des gens, développer le pouvoir des masses et leur permettre, avec leurs représentant-es, de contrôler leurs propres affaires, aussi bien au niveau des quartiers, des villes, des régions, que du pays entier. Notre objectif est de restaurer la vie civile, la sécurité, la liberté et de mettre fin au sinistre scénario qui se déroule actuellement en Irak.

Ceux qui soutiennent la soi-disant résistance armée en Irak critiquent le Parti communiste-ouvrier parce qu’il s’oppose à toutes les forces islamiques et les met toutes dans le même sac, indépendamment de la nature de leur lutte et du groupe. Ils mettent l’accent sur les différences qui existent entre le parti au pouvoir en Turquie et al-Qaeda, par exemple, et sur le fait que ces groupes ne se considèrent pas eux-mêmes comme faisant partie d’un même mouvement. Comment expliques-tu cette généralisation de la part du PCOI ?

Il est vrai qu’il existe des différences entre groupes islamiques. Ils en parlent fréquemment. La question semble impliquer une distinction entre un islam « modéré » et « fondamentaliste » et entre un Islam « réformiste et démocratique » et un autre, « terroriste ». C’est cette forme de classification prévaut en Occident. Certains gouvernements, certains partis « démocrates » nationalistes et bourgeois aussi bien que des écrivains et des intellectuels orientaux l’utilise également. L’objectif qui est derrière, c’est de construire un partenariat avec l’Islam politique plutôt que de le présenter selon une analyse scientifique et théorique. Cela rend possible une politique qui maintient l’influence de l‘Islam dans la vie quotidienne, dans la loi, dans le système politique, aux dépens de la laïcité, de la société civile, des libertés individuelles.

Avec cette classification, quelques faits deviennent évidents : premièrement, la bourgeoisie et ses gouvernements occidentaux, cherchent à mettre à bas le projet d’un « état laïque » qui tire ses origines de la grande Révolution française. Deuxièmement, les états bourgeois orientaux étaient, à l’origine, fondé sur la religion, qui permettait de bâtir un état oppressif. Troisièmement, cette classification porte un message politique simple que la bourgeoisie admet l’Islam, mais pas le terrorisme. Elle accepte qu’on fasse des femmes des citoyens de seconde classe, selon les lois fondées sur l’Islam ; elle admet la lapidation à mort pour « laver l’honneur de la famille » si elles ont des relations sexuelles en dehors du mariage ; elle admet aussi la ségrégation sexuelle, le voile des enfants, le bannissement de l’alcool et des cinémas, et nombre d’autres lois islamiques oppressives. Par contre, elle n’admet pas le « terrorisme islamique », parce qu’il met en danger les intérêts du capital, des marchés capitalistes, et le règne de la bourgeoisie. Pour résumer, cette classification est un message des dirigeants pour indiquer que les souffrances imposées au peuple par l’Islam sont acceptables, mais que toute attaque de l’Islam contre le pouvoir bourgeois ne l’est pas.

Pour nous, cette classification de l’islam politique est inutile. Tout ce qui accepte de traiter avec l’islam politique est tourné contre l’humanisme, la laïcité, la rationalité et la liberté humaine. Nous pensons que l’Islam politique, dans toutes ses composantes, partis et gangs, qu’ils soient au pouvoir ou non, sont un seul et même mouvement bourgeois, l’un des plus réactionnaires de notre époque. Ils ont tous les mêmes fondements, la même essence.

Établir le pouvoir de Dieu sur terre, dans les termes et selon les conditions de l’Islam politique, comme forme de régime politique imposé à la population, que ce soit par une forme absolue de terrorisme ou sous celle du « réformisme » et de la « démocratie », n’a rien d’autre à proposer au peuple que la superstition, l’absence de droits, l’oppression, a violence, la pauvreté, le chômage et les privations.

Nous pensons que l’islam, de toutes les sortes et de toutes les couleurs, est le même. Il ne sert qu’à intimider la société civile. Comme n’importe quelle autre idéologie religieuse, il est fondé sur la superstition dans le seul bu de soumettre l’être humain à la réaction et à l’esclavage au profit de la classe dominante. L’islam est un ensemble de lois oppressives, une violation constante des droits humains ; mettre à mort est la principale sentence de l’Islam. C’est le gouvernement du clergé et des Mollahs, des capitalistes et des marchands, tandis que la vaste majorité du peuple est opprimée. C’est le système du salariat, de la pauvreté, des privations et du chômage, des génocides, des emprisonnements et des exécutions…

Le pouvoir de l’Islam politique signifie tout cela à la fois. Quand un groupe islamique modifie son programme, cela n’indique pas une réelle différence d’essence, c’est seulement le résultat de la lutte d’influence entre les mouvements sociaux qui traversent la société, l’influence des tendances modernes et progressistes, de la société civile qui les y contraignent. Islam politique ne peut être réformé ou démocratisé, parce que son essence même comme religion ne permet pas l’émergence d’un Martin Luther islamique qui initierait un processus de réforme religieuse en son sein. C’est pourquoi nous considérons tous les mouvements de l’Islam politique comme similaires et nous considérons que le communisme actuel représente une tendance totalement opposée à l’Islam politique. (…)

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2 Réponses to “Sur l’islamisme et la lutte armée en Irak (2004)”

  1. Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Says:

    […] 1871) * Socialist Standard: Maximilien Rubel, marxiste anti-bolchevik (1996) * Xasraw Saya: Sur l’islamisme et la lutte armée en Irak (2004) * Maryam Namazie: L’« islamophobie » n’a rien à voir avec le racisme ! […]

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  2. From the archive of struggle no.44 « Poumista Says:

    […] pdf-Datei) * Nbang-Ba Suhuyini: Globalization & Debt in Ghana (2003, pdf-Datei) * Xasraw Saya: Sur l’islamisme et la lutte armée en Irak (2004) * Maryam Namazie: L’« islamophobie » n’a rien à voir avec le racisme ! […]

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