Humanisme et inhumanisme chez Marx (Patri, 1939)

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Article d’Aimé Patri paru dans Masses, N°1 nouvelle série, janvier 1939.

Le marxisme est considéré par ses contempteurs actuels libéraux ou fascistes comme une conception inhumaine de « la condition humaine », aussi bien dans sa pratique que dans sa théorie. On entend communément reprocher à Marx et Engels d’avoir mis à la place de l’individu la société, à la place de la société l’histoire, à la place de l’histoire le développement mécanique et aveugle des forces productives. En un mot d’avoir substitué partout et d’une manière systématique à la considération des personnes, celle des choses. De là découlerait logiquement le caractère inhumain de la pratique « marxiste » mise en application par le bolchevisme et plus particulièrement par le stalinisme: mépris de l’individu impitoyablement subordonné à la société aussi bien dans sa pensée que dans son existence, sacrifice de la génération actuellement vivante sur l’autel de l’histoire pour faire place à une hypothétique « société future », sacrifice de l’ensemble des intérêts humains à l’intérêt exclusif de la production. Il n’est pas jusqu’à l’étatisme stalinien et au monstrueux développement de la bureaucratie dans l’état russe que l’on ne déclare conséquemment marxiste en vertu de la double équivalence: marxisme=socialisme; socialisme=étatisme. Il y a là un ensemble de préjugés particulièrement tenaces qui semblent aujourd’hui consolidés par les faits en raison de l’identification communément admise entre le marxisme, le stalinisme et le socialisme.

Il est cependant aisé de montrer que Marx et Engels se sont par avance inscrits en faux contre une semblable interprétation de leur pensée.

Marx s’est toujours refusé à admettre la personnification de la société comme puissance distincte des individus qui la composent et supérieure à eux. Personnification qui constitue depuis Durkheim l’essentiel de la thèse philosophique de l’école sociologique française. Il écrit dans Misère de la Philosophie, le pamphlet dirigé contre Proudhon: « Monsieur Proudhon personnifie la société; il en fait une société personne, société qui n’est pas, tant s’en faut, la société des personnes puisqu’elle a ses lois a part, n’ayant rien de commun avec les personnes dont se compose la société et son « intelligence propre » qui n’est pas l’intelligence du commun des personnes mais une intelligence qui n’a pas le sens commun ». Il est piquant d’entendre ce soi-disant représentant de l’esprit allemand en matière de socialisme adresser cette critique à l’anarchiste Proudhon dont on voudrait faire aujourd’hui le symbole de l’individualisme français. En tout cas, la critique marxiste porte par avance contre la fameuse « conscience collective » de l’école sociologique française et en général contre le dieu social.

Marx s’est également refusé à admettre la personnification de l’histoire comme force supérieure à celle des hommes qui la subiraient au lieu de la faire. Dans La Sainte Famille, le pamphlet dirigé contre Bruno Bauer et ses amis de la gauche hégélienne, il écrit: « L’histoire ne fait rien, elle ne possède pas « d’énormes richesses », elle ne combat « aucun combat »! C’est l’homme réel et vivant qui possède et combat; ce n’est pas l’histoire qui utilise l’homme pour réaliser ses fins – comme si elle était une personne indépendante – elle n’est rien que l’activité de l’homme poursuivant ses fins ». Encore une fois il est piquant de constater que ce n’est pas l’allemand Karl Marx, mais le français Auguste Comte qui a écrit en paraphrasant une formule célèbre de l’Histoire universelle de Bossuet: « L’homme s’agite, l’humanité le mène ».

Marx s’est enfin énergiquement refusé à personnifier les forces productives matérielles dans le développement desquelles il voit pourtant la clef de l’histoire, et en particulier la puissance du capital. Il accuse les représentants français et anglais de l’économie libérale classique de « fétichisme » pour n’avoir vu dans l’économie qu’un système mécanique de rapports entre les choses produites et échangées au lieu d’y voir un système social de rapports entre les personnes productrices et échangistes. C’est ainsi que dans le tome I du Capital, Marx insiste sur le fait qu’il ne considère pas le capital comme une « chose » mais comme un « rapport social entre des personnes ». Cette conception diffère notamment de celle de l’économie libérale classique qui définit le capital comme une richesse destinée à produire d’autres richesses. Le fétichisme économique consiste à transformer les rapports entre les personnes en rapport entre les choses. Le capital tel que l’entend l’économie libérale classique prend une existence autonome, il n’apparaît pas comme un produit du travail humain. Il est productif par lui-même et mérite une rémunération comme s’il était une personne naturelle. Pour Marx au contraire, le capital n’est qu’un rapport social qui s’établit dans des circonstances historiques définies entre les propriétaires des moyens de production et une masse de producteurs dépouillés de toute espèce de propriété autre que celle de leur force de travail. Ce n’est pas le capital qui produit mais ce sont les hommes qui le mettent en œuvre, ce n’est pas le capital qui exige une rémunération mais c’est le capitaliste qui réclame un profit. « C’est seulement le rapport social déterminé des hommes qui prend pour eux la forme fantastique d’un rapport entre les choses… J’appelle cela le fétichisme économique qui s’attache aux produits du travail dès qu’ils sont produits comme marchandise ». (Capital, tome I). Le fétichisme économique est donc une illusion engendrée par la production marchande et plus spécialement par son mode capitaliste, illusion destinée à disparaître avec elle. « Dans la religion l’homme est dominé par une création de son cerveau, dans la production capitaliste par l’œuvre de ses propres mains… La forme du processus social de la vie, c’est-à-dire du processus de la production matérielle ne dépouille son voile mystique que lorsqu’elle apparaît comme le produit d’hommes librement associés sous leur contrôle conscient et conformément à un plan ». (Ibid.) La transformation socialiste de la société de l’économie doit donc faire évanouir l’illusion de ce fétichisme.

Plus généralement la notion de développement des forces productives dont la reproduction élargie du capital n’est qu’un exemple historique doit être considérée sans aucun fétichisme. Les « forces productives » ne sont que « le résultat de l’énergie humaine en action », écrit Marx dans son anti-Proudhon. Elles n’apparaissent comme des forces indépendantes qu’en raison « de ce fait simple que chaque génération trouve les forces productives acquises par celles qui l’ont précédée et qui lui servent de matières premières pour une nouvelle production… Les hommes ne renoncent jamais aux formes sociales déterminées dans lesquelles ils ont acquis des forces productives déterminées ». (Ibid.) C’est ainsi que dans le mode de production capitaliste, la société apparaît comme dominée par les forces productives qu’elle a elle-même créées tandis que dans la barbarie le niveau insuffisant du développement des forces productives fait que l’homme est dominé par la nature qui l’a créé. Dans la société socialiste les forces productives seront remises à leur place. L’homme ne sera plus au service de la production, mais la production sera au service de l’homme.

Cette conception nuancée est juste aux antipodes de ce que l’on entend ordinairement par marxisme et que Marx considérait comme « fétichisme économique ».

4 Réponses to “Humanisme et inhumanisme chez Marx (Patri, 1939)”

  1. GILLERON Bernard Says:

    Merci pour cet intéressante synthèse

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  2. Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Says:

    […] Bataille socialiste Humanisme et inhumanisme chez Marx (Patri, 1939)Les dangers de la contre-réforme des collectivités territorialesRussia since 1917 (SPGB, […]

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  3. From the archive of struggle no.44 « Poumista Says:

    […] El misterioso proceso del POUM (1938, pdf-Datei) * Masses: Nouvelle étape (1939) * Aimé Patri: Humanisme et inhumanisme chez Marx […]

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  4. From the archive of struggle no.47 « Poumista Says:

    […] Aimé Patri: Humanisme et inhumanisme chez Marx (1939) * Paul Mattick: Marx et Keynes (1955) * Amadeo Bordiga: Le marxisme face à l’Église et […]

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