Contre le néo-malthusianisme (1913)

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Extrait du Socialisme du 16 février 1913 publié en appendice de Comment nous sommes socialistes (Encyclopédie socialiste, Quillet, 1913)

La question de la population et des subsistances revenant à l’ordre du jour d’une façon indirecte à propos de la discussion qui a lieu en ce moment au Sénat sur la dépopulation, j’en profite pour écrire ces quelques lignes à l’adresse de ceux qui seraient tentés d’abandonner la propagande socialiste pour la propagande néo-malthusienne, le néo-malthusianisme devant résoudre, lui aussi, le problème social sans que le prolétariat insurgé contre le désordre social ait besoin de faire sa Révolution.

Suivant Malthus — et Malthus était un bon bourgeois conservateur, tandis qu’aujourd’hui ceux qui se réclament de ses théories sont plutôt des libertaires — la population double tous les vingt-cinq ans et croît de période en période selon une progression géométrique: i, 2, 4, 8, 16, 32, 64,128, 256, 512, 1024, etc., etc.

Les moyens de subsistance, tout au contraire, ne peuvent augmenter que dans une proportion arithmétique: 1, 2, 3, 4. 5, 6, 7, 8, 9, 10, etc., etc.

Ce qui tend à dire que si l’on n’y prend garde, la terre deviendra une monstrueuse fourmillière d’êtres humains misérables, faméliques, périssant de besoin, pour cette bonne raison qu’ils ne pourront trouver les subsistances nécessaires à leur nourriture et à celle des leurs.

Si Malthus avait vu juste et si sa théorie était exacte, nous ne pourrions plus la discuter pour cette bonne raison que nous n’existerions déjà plus: il y a belle lurette que la famine générale et universelle nous aurait exterminés les uns et les autres.

Or, non seulement ce n’est pas le cas, puisque j’ai encore l’agréable plaisir d’écrire cet article, mais si nous comparons la population de l’Europe au XIX° siècle et la population de l’Europe en 1879, nous constatons que celle-ci a passé de 175 à 360 millions, c’est-à-dire doublé, tandis que d’après Malthus, elle devrait — suivant en trois générations la progression de 1, 2, 4 — atteindre aujourd’hui le chiffre de 750 millions.

Et puis, il n’est pas vrai que la population augmente plus rapidement que les subsistances, les preuves sont là.

Prenons la France pour exemple, et voyons les modifications que le temps a apportées tant au point de vue du nombre de ses habitants qu’au point de vue de sa production en blé — puisque le pain est l’aliment essentiellement nécessaire.

Ainsi, en 85 ans, la population n’a augmenté que d’une dizaine de millions d’habitants, tandis que la production des céréales a doublé !

Et ce n’est pas seulement la production des céréales qui s’est développée avec cette intensité, c’est la production des pommes de terre, passant de 41 millions de quintaux en 1820 à 114 millions en 1885, augmentant de 174 % en 65 ans ! C’est la production du bétail, dont l’augmentation a été de 82 0/0 de 1840 à 1882! C’est la production de la volaille, du lait, du beurre, des fruits, etc., bref de tout
ce qui est nécessaire à la vie, à l’alimentation, à la nourriture des êtres humains.

Voulez-vous voir maintenant le rapport de la population et de la richesse? Remarquez avec quelle rapidité la fortune de la France a cru: en 1826, elle était de 46 milliards; en 1850, de 70 milliards; en 1869, de 135 milliards; en 1900, de 204 milliards; en 1906, de 237 milliards; en 1911, de 287 milliards.

Donc, en quatre-vingts années, la richesse française a sextuplé, tandis que la population, ayant passé de 32 à 39 millions, ne s’est accrue que d’un cinquième environ !!!

Et il en est de même partout.

Si nous examinons l’accroissement comparé de la population et de la richesse aux Etats-Unis, nous constatons qu’en 1860 la population était de 31 millions 500,000 habitants, et la richesse de 16,159 millions de dollars; en 1870, 38 millions 500,000 habitants, et la richesse de 30,069 millions de dollars; et en 1880, 50 millions 100,000 habitants, et la richesse de 43,642 millions de dollars.

C’est-à-dire que la population n’a augmenté que d’un quart, tandis que la richesse a presque triplé !!!

Dans le Royaume-Uni, même proportion.

En 1845, 28 millions d’habitants, richesse mobilière et immobilière en millions de livres sterlings 4,000; en 1865, 30 millions d’habitants, richesse en millions de liv. st. 6,000; en 1875, 33 millions d’habitants, richesse en millions de liv. st. 8,500; en 1885, 37 millions d’habitants, richesse en millions de liv. st. 10,000!

Si nous passons dans d’autres nations, en Russie, dans les Pays-Bas et les États Scandinaves, nous constatons que le commerce — signe incontestable de richesse — a augmenté de 450 à 950 % tandis que la population n’a augmenté de 69 à 124 %.

Par conséquent, nous avons le droit de dire que la planète est encore assez grande et la terre assez diche pour recevoir des êtres humains ; que les hommes sont encore assez industrieux et que leur cerveau est encore assez fécond pour multiplier à l’infini les moyens de subsistance et la fortune publique.

Ensuite, nous avons le droit d’affirmer que la Révolution victorieuse enfantera des richesses insoupçonnables, non plus pour quelques-uns, mais pour tous. Certes, en l’espace de ces dernières années, le capitalisme, qui a été incontestablement un agent de progrès, a multiplié les subsistances et la fortune — pour une minorité, c’est vrai — ; mais en régime socialiste, ce sera bien autre chose.

Quand le vent, la marée, la houille blanche, la vapeur transformés en électricité permettront de travailler et de transformer la matière première à l’infini ; quand la terre cultivée avec l’instrument technique agricole nouveau doublet a, triplera, quadruplera, décuplera même sa production de céréales, de bétail, de fruits, de légumes, etc. ; quand le sol, tout le sol de notre planète, irrigué ou drainé, amendé ou défriché, sera mis en culture, et quand la chimie, bouleversant toutes les conditions de la vie, mettra à la disposition des hommes des éléments nutritifs en abondance, croyez-vous que le néo-malthusianisme aura quelque chose à faire sur notre globe?

C’est pourquoi la meilleure méthode à employer pour ne point voir de bébés manquer du nécessaire, d’enfants mourir de besoin et de mères enfanter dans la misère, ce n’est pas de s’embarquer dans la galère du néo-malthusianisme, mais c’est de faire du socialisme, du socialisme encore, du socialisme toujours, afin d’amener le monde du travail à s’organiser politiquement et économiquement sur son terrain de classe, en vue de la conquête des pouvoirs publics et de la substitution de la propriété sociale à la propriété privée.

Quand tous les producteurs, à qui la bourgeoisie possédante et gouvernante vole une partie du produit de leur travail, auront compris cette vérité vraie, personne ne pensera plus aux à-côtés fallacieux et impuissants de l’action révolutionnaire, mais à l’action révolutionnaire elle-même.

Compère-Morel.

Voir aussi:

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3 Réponses to “Contre le néo-malthusianisme (1913)”

  1. Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Says:

    […] Bataille socialiste La Commune au quartier LatinContre le néo-malthusianisme (1913)Les femmes pendant la Commune […]

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  2. From the archive of struggle no.47 « Poumista Says:

    […] Dommanget: Les femmes pendant la Commune (2) (~1937, Auszug ausHommes et choses de la Commune) * Contre le néo-malthusianisme […]

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  3. Encyclopédie socialiste, syndicale et coopérative de l’Internationale ouvrière (1912-1921) « La Bataille socialiste Says:

    […] – Extraits: Le machinisme, Contre le néo-malthusianisme […]

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