Crise et conscience révolutionnaire (Munis)

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Extrait de Parti-État Stalinisme révolution de G. Munis (Spartacus, 1975). Alors que se terminaient les « trente glorieuses », G. Munis allait à rebours d’une idée courante à gauche en écrivant  que « ceux qui tablent sur une crise de surproduction avec son cortège de dizaines de millions de chômeurs dans chaque pays, pour que se produise ce qu’ils appellent « la prise de conscience du prolétariat » (…) considèrent en fait la classe ouvrière incapable de donner l’assaut au capitalisme autrement qu’aiguillonnée par la faim ».

Les conditions objectives de la révolution communiste ne suffisent pas à assurer la victoire, et les conditions subjectives ne sauraient être nécessairement enfantées par les premières. Les conditions subjectives ne sont pas autre chose que la conscience théorique, et de l’expérience antérieure et des possibilités maximales offertes au prolétariat, elle est la connaissance prête à devenir pratique, à changer son existence subjective en existence objective. Or, jamais le travail d’élaboration théorique (encore une conséquence directe et indirecte de la contre révolution stalinienne) n’avait été aussi décalé, aussi en retard par rapport à l’expérience et aux possibilités. C’est ce qui explique que la pratique soit tellement éloignée des possibilités immédiates. Alors que la révolution est dans la rue, les révolutionnaires sont dans les nuages d’un passé mal ou pas du tout assimilé, lorsqu’ils ne sont pas dans les vapeurs de leur outrecuidance personnelle.

Pour la même raison, ceux qui tablent sur une crise de surproduction avec son cortège de dizaines de millions de chômeurs dans chaque pays, pour que se produise ce qu’ils appellent « la prise de conscience du prolétariat », se trompent très dangereusement. Ils font plutôt figure de sinistres augures. Outre qu’ils se font une piètre idée du fonctionnement du cerveau humain, ils considèrent en fait la classe ouvrière incapable de donner l’assaut au capitalisme autrement qu’aiguillonnée par la faim. Mais la faim stimule surtout les sécrétions gastriques, qui peuvent, au moindre appât, obnubiler les consciences. Les masses de chômeurs chercheront du travail et rien que du travail, ce qu’il faut pour rétablir le circuit venimeux de la marchandise. Dans des circonstances identiques, les pseudo­-matérialistes de la crise de surproduction en feraient autant. Appareils dirigistes et syndicats sont là pour réorganiser le salariat, au besoin en s’imposant aux intérêts des capitaux privés. Certes, Lénine, Trotski et même Marx, ont cru parfois déceler des possibilités révolutionnaires dans les coutumières crises cycliques, sans jamais les considérer indispensables. La réalité a été à l’encontre de l’espoir, très nettement pendant la dernière vraie crise (1929-33). Par ailleurs, la menace du capitalisme d’État, pas précisément bourgeoise, n’était pas encore très discernable, et les problèmes concrets de la révolution communiste ne se dessinaient pas comme aujourd’hui, nettement, à travers tous les rapports du capitalisme, éprouvés de plus en plus comme autant de contraintes insupportables et inutiles. C’est à partir de là, et non pas de la panne des fonctions économiques, que le prolétariat doit s’organiser contre le système.

Par dessus le marché le capitalisme d’État, inscrit aussi bien dans le prolongement automatique que convulsif de la décadence, est encore largement crédité comme socialisme, et ne manquerait pas d’être présenté sous cette désignation aux centaines de millions d’hommes pressés de travailler de quelque manière que ce soit. Par vertu de quelle inspiration miraculeuse ces travailleurs y découvriraient ils soudain, une tromperie ? Miser sur la crise de surproduction est refuser de se battre sur un autre terrain que le plus avantageux à l’ennemi. Ceux qui le font ne seraient même pas en mesure de se faire entendre, ni des chômeurs ni des ouvriers restés au travail. Alors ils prendraient peut-être conscience de leur inconscience.

Les actions de classe qui réveilleront la conscience révolutionnaire chez des dizaines de milliers de travailleurs, puis chez des centaines de millions, devront être entreprises à partir des conditions de travail, non de chômage, à partir des conditions politiques et des conditions de vie sous leurs multiples aspects, de tout ce que le système fait subir aux ouvriers et à la société en général. Il ne s’agit pas de donner du travail à ceux qui en manquent, mais de réduire au minimum le travail de tous ; pas de donner du pain à ceux qui ont faim, mais de combler tous les besoins bien au delà des subsistances ; pas davantage d’assurer la rentrée d’un salaire, ni gros ni maigre, mais d’en finir avec le salariat. La pratique révolutionnaire à l’heure actuelle prend son point de départ dans la négation de tous les aspects fonctionnels du capitalisme, et doit opposer à chacun de ses problèmes les solutions de la révolution communiste. Aussi longtemps qu’une fraction au moins de la classe ouvrière n’entreprendra pas ce type de luttes, quelle que soit la conjoncture capitaliste il pourrait y avoir une crise dix fois plus forte que la dernière, que la conscience révolutionnaire reculerait encore. Car, en dehors de la lutte pour changer les structures et superstructures devenues réactionnaires, étouffantes même lorsqu’elles fonctionnent dans les meilleures conditions, il ne peut y avoir conscience, ni parmi le prolétariat ni chez les révolutionnaires.

Ce qui doit donc servir de réactif à la classe ouvrière, n’est pas l’accident d’une grande crise de surproduction qui ferait regretter les 10 ou 12 heures de corvées à l’usine ou au bureau, mais la crise du système de travail et d’association capitaliste, qui, elle, est permanente, ne connaît pas de frontière, et s’aggrave même avec une croissance optimale du système. Ses funestes effets n’épargnent ni les zones industrialisées ni les arriérées, la Russie et ses satellites pas plus que les États Unis. C’est là le plus important atout du prolétariat mondial. Il s’en rendra mieux compte dans des conditions « normales », où la réalité n’apparaît pas masquée par une situation de famine.

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2 Réponses to “Crise et conscience révolutionnaire (Munis)”

  1. Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Says:

    […] « la Gauche communiste » (1931-1933) (1974, Auszug aus Tout est possible) * Grandizo Munis: Crise et conscience révolutionnaire (1975, Auszug aus Parti-État Stalinisme révolution) * United Workers Party of America (UWPA): […]

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  2. From the archive of struggle no.47 « Poumista Says:

    […] « la Gauche communiste » (1931-1933) (1974, Auszug aus Tout est possible) * Grandizo Munis: Crise et conscience révolutionnaire (1975, Auszug aus Parti-État Stalinisme révolution) * United Workers Party of America […]

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