Le groupe trotskyste dissident « la Gauche communiste » (1931-1933)

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Extraits de Tout est possible, de Jean Rabaut (1974)

Combiné avec les divergences relatives à l’Opposition unitaire [1], le trouble provoqué par la question Molinier décide, fin 1930, du départ de Rosmer de la Ligue: départ discret, sans polémique publique, conforme aux habitudes du vieil ami de Léon Davidovitch.

Cependant, Rosmer écrit à des amis sûrs: « A-t-on jamais vu une organisation révolutionnaire dirigée par un homme qu’il faudrait constamment couvrir du manteau de Noé? (…) Un agent stalinien n’aurait pas pu faire plus mal [2]. »

(…) Le départ de Rosmer est suivi, à peu de distance, par celui de plusieurs membres de la Ligue [communiste] engagés dans le « courant large » de l’Opposition unitaire: Gourget, Collinet, Patri,d’autres encore et par celui du groupe dit des « Étudiants », dont le théoricien est Jean Prader. Celui-ci, entre autres manifestations hétérodoxes, professe que l’Union soviétique n’est pas un État prolétarien à déformations bureaucratiques, mais un capitalisme d’État. Pierre Naville, dont le frère cadet Claude est parti avec Collinet, reste, lui, mais il est éliminé de la direction (…)

Les oppositionnels, en désaccord avec la direction Molinier-Franck sur la stratégie syndicale ont constitué un groupe dissident, la Gauche communiste, et, à partir d’avril 1931, publié un petit bulletin. Ils y déclarent que le danger pour la Ligue n’est pas « d’être noyée dans la masse, mais d’être entièrement coupée de la masse ouvrière et de se perdre dans l’atmosphère étouffante et stérile des cénacles littéraires à prétention politique. (…) Elle aurait pu y échapper grâce au champ d’influence qu’elle avait trouvé dans l’Opposition unitaire [3] ». Ils mettent en cause, non seulement les méthodes bureaucratiques de la direction française de l’organisation, mais celles de la direction des autres sections, et celles de la direction internationale (un « secrétariat international » a été constitué à Paris en 1930). Ils énumèrent les scissions qui ont affecté partout en Europe la totalité des petits groupes trotskystes. Néanmoins, pour mettre au pied du mur la direction Molinier-Frank, ils décident de demander leur réintégration et suspendent la parution de leur bulletin. Il leur est répondu par la Ligue qu' »une divergence sur la question syndicale nécessite de leur part une révision complète que doit permettre la discussion ainsi que nous entendons la mener pour les contraindre à se déjuger [3] ». Dès lors, ils renoncent à la rentrée et reprennent leur publication.

Il est frappant de constater combien ces petits groupes pauvres en nombre (la Gauche communiste n’a pas plus d’une douzaine d’adhérents) comptent dans leurs rangs de gens de valeur. Michel Collinet, agrégé de mathématiques, fils de colonel et frère d’officier de marine, physicien, sociologue, est, aux alentours de la trentaine, un cerveau encyclopédique, qui voit les choses de haut et se meut avec aisance dans les discussions les plus théoriques, sans jamais être inaccessible à qui l’écoute. Il a un physique curieux, un grand nez tombant et un menton prononcé qui font penser aux portraits de Jean de La Fontaine; amène de manières, plus conférencier qu’orateur, sans être en rien un homme de « masses », il a des contacts avec les militants ouvriers des lieux où il est appelé à enseigner. A ses côtés, Aimé Patri, un philosophe, exerce une malice non dénuée parfois de sophismes sur la phraséologie qui règne dans les milieux oppositionnels. On compte aussi à la Gauche communiste un authentique militant ouvrier, Touraud, secrétaire du Syndicat des fendeurs (lire: des bûcherons) de l’Allier. A Paris, le groupe a surtout une activité de cercle d’études: on y entend notamment Rosmer parler des premiers congrès de l’Internationale. Cependant le vétéran n’y exerce pas d’autre activité, il ne joue pas le rôle d’un leader, mais d’une sorte de président d’honneur.

Notes:

[1] Sur l’Opposition unitaire dans la CGTU, réunissant militants de l’Ecole émancipée et trotskystes, voir le chapitre « Naissance, vie et mort de l’Opposition unitaire » pages 365-388 de La Fédération unitaire de l’enseignement par Loïc Le Bars (Syllepse, 2005) (Note de la BS)

[2] Lettres à la Fédération de Charleroi, dossier Mougeot, Musée social (Note de Rabaut)

[3] Bulletin de la gauche communiste, 15 juin 1931. (Note de Rabaut)

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2 Réponses to “Le groupe trotskyste dissident « la Gauche communiste » (1931-1933)”

  1. Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Says:

    […] internationalistes du troisième camp en France pendant la Seconde guerre mondiale) * Jean Rabaut: Le groupe trotskyste dissident « la Gauche communiste » (1931-1933) (1974, Auszug aus Tout est possible) * Grandizo Munis: Crise et conscience révolutionnaire (1975, […]

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  2. From the archive of struggle no.47 « Poumista Says:

    […] internationalistes du troisième camp en France pendant la Seconde guerre mondiale) * Jean Rabaut: Le groupe trotskyste dissident « la Gauche communiste » (1931-1933) (1974, Auszug aus Tout est possible) * Grandizo Munis: Crise et conscience révolutionnaire […]

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