Un monde sans armes ? (1981)

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Paru dans Socialisme mondial N°18 (automne 1981)

on connait bien la position de Giscard d’Estaing concernant les ventes d’armes. Elle était impitoyablement cynique: les armes constituent une marchandise comme les autres, comme les autres elles doivent être fabriquées et vendues pour réaliser un profit. Partant de là, l’échange pétrole/armement est devenu la pierre angulaire de la politique étrangère française et Giscard en personne, en route vers les colonies françaises du Pacifique, s’arrêtait volontiers dans le Golfe pour faire un brin de cour aux émirs pétroliers.

La position de Mitterrand sur ce sujet est plus délicate, car il est issu d’un milieu où les « marchands de canons » sont traditionnellement mal vus. A peine au pouvoir il s’est trouvé devant un cas de conscience: un de ses premiers actes officiels, l’inauguration du Salon de l’Aéronautique, consisterait-il à cautionner la vente des avions de combat de Dassault?  On sauva la face en enlevant les canons placés sur ces appareils… mais on les remit en place sitôt le Président parti! Il fallait bien que les acheteurs puissent examiner à loisir ce qu’ils étaient venus acheter, non? Dans le même temps, les essais nucléaires français étaient suspendus… pendant une semaine! Ce genre de comportement porte un nom: hypocrisie.

Hypocrisie tout aussi manifeste, concernant la vente des armes, chez Claude Cheysson, Ministre des Relations extérieures. Interviewé par le Nouvel Observateur (4 juillet), il distingue d’abord « un court, un moyen et un long terme ». A court terme les contrats signés par le gouvernement précédent seront honorés. C’est clair, il faut rassurer tout le monde, pas de changement. A long terme, les explications perdent un peu de leur clarté: « La réflexion doit porter aussi sur les idées avancées en matière de désarmement… » et le poisson est noyé dans un blabla confus, dont il semble bien résulter que l’objectif nébuleux indiqué ne sera jamais atteint. Les marchands de canons (privés ou nationalisés) auraient bien tort de s’inquiéter pour « le long terme » et probablement ne s’inquiètent-ils pas car ils ont compris qu’il n’y aurait pas de changement là non plus.

Et à moyen terme? Nous reproduisons les propres termes de Claude Cheysson pour ne rien perdre de leur subtilité:

Nous devons faire quelques réserves. Par exemple ne pas livrer certains types d’armes à certains pays. Un pays à régime totalitaire insupportable ne doit pas avoir d’armes françaises utilisables dans la répression.

Ainsi les armes seront toujours vendues à tous les pays totalitaires, néanmoins ceux que l’on jugerait « insupportables » ne pourraient plus acheter un armement susceptible d’être utilisé pour la répression interne. Mais quand et comment déterminera-t-on qu’un pays totalitaire est « insupportable »? Question pertinente à laquelle Cheysson répond indirectement lors d’une autre interview accordée à un journal libanais (voir le Républicain lorrain, 6 juillet). Après avoir répété que la France ne livrerait pas d’armes à des pays totalitaires susceptibles de les utiliser pour la répression, il ajoute une nouvelle restriction concernant les Etats en guerre et déclare: « Mais en ce qui concerne le Proche Orient, seule la deuxième restriction est applicable ». Ainsi pour le ministre Cheysson l’Irak et la Syrie ne sont pas des pays totalitaires? Ou bien, si l’on insiste en soulignant comment, dans ces États à parti unique, toute opposition interne est réprimée férocement, précisera-t-il qu’il n’y a là rien « d’insupportable »?

En définitive c’est quand même assez clair: la définition de Cheysson permet la vente de tous types d’armes à pratiquement tous les pays du monde sauf, peut-être, le Chili et l’Afrique du sud, étant entendu que ces deux pays pourraient toujours acheter des armes « non-répressives »! S’il y a un « changement » dans la position française sur la vente d’armes, le moins que l’on puisse dire c’est qu’il n’est pas très apparent!

Soyons tout à fait clairs: nous n’avons jamais cru qu’un tel changement serait possible. En régime capitaliste, et même en temps de paix, tous les États se trouvent toujours en compétition les uns avec les autres; lorsqu’il s’agit de négocier avec un concurrent, l’existence d’une force armée à l’arrière-plan joue un rôle important et ainsi chacun est obligé de détenir les armes les meilleures qu’il est en mesure de se procurer. Ceci en dehors de tout conflit externe ou interne; le niveau de l’armement fait partie de la crédibilité d’un État. C’est pourquoi il existe en tous temps un vaste marché international pour les armes de toutes sortes et il serait bien naïf de croire qu’un pays industriel capitaliste y renoncera s’il a la capacité de s’y placer. C’est particulièrement vrai en cette période de crise économique où chaque exportation a tellement d’importance. En fait la France est le troisième grand fabricant mondial d’armements, après les USA et la Russie; et la nationalisation de cette branche de son industrie n’y changera rien.

Cheysson l’a fort bien souligné dans son interview au Nouvel Observateur:

L’industrie d’armement représente 300 000 travailleurs, elle est un élément essentiel de notre indépendance en matière de défense, un facteur de progrès technologique. L’exportation d’armes est, pour notre défense comme pour notre industrie, une nécessité. Il serait fou de le nier.

Ceci est parfaitement vrai, les exportations d’armes sont une nécessité pour le capitalisme français et si vous êtes élu pour gérer le capitalisme (ce qui est le cas de Mitterrand et de son gouvernement PS/PC) alors vous n’avez d’autre alternative que de reconnaître cette nécessité et d’agir en conséquence. Voilà qui explique la nécessaire continuité entre la politique de Giscard et celle de Mitterrand en matière de fabrication et de vente d’armes. Le changement est purement de forme: l’hypocrisie a remplacé le cynisme.

Le véritable désarmement, c’est-à-dire le désarmement d’un monde dont les armes auraient disparu, n’est possible que dans un monde sans frontières, sans États-Nations et où tous les biens de la Terre seraient devenus l’héritage commun de toute l’humanité. C’est à l’avènement d’une telle société dans un tel monde socialiste que tous les socialistes authentiques doivent consacrer leurs efforts et non à l’élection et au soutien d’un gouvernement soi-disant socialiste, mais en fait simple gérant du capitalisme.

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Une Réponse to “Un monde sans armes ? (1981)”

  1. From the archive of struggle no.47 « Poumista Says:

    […] (1934) * Marcel van der Linden: Sur le communisme de conseils (2004) * Socialisme Mondial: Un monde sans armes ? […]

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