Sylvain Maréchal et Marx

by

Extrait de Sylvain Maréchal l’égalitaire de Maurice Dommanget (Spartacus, 2° série N°17, 1950)

Les fondateurs du socialisme moderne, Marx et Engels, se séparèrent de Maréchal, non seulement parce que leur méthode concrète et scientifique est totalement différente, mais parce qu’ils rejettent tout régime patriarcal, parce qu’ils critiquent impitoyablement « l’idiotisme de la vie paysanne ». il semble bien aussi que Karl Marx n’admettait pas l’existence de cet « âge d’or » qui faisait reporter trop souvent aux utopistes du XVIII° siècle le socialisme derrière eux, au lieu de le placer devant eux, selon l’expression de Saint-Simon. Dans ses lettres sur l’Inde, Marx qualifie de misérable, de stagnante, de végétative la vie de la communauté idyllique. Il la considère comme une forme passive de l’existence mettant à la raison des limites étroites, la soumettant à des règles traditionnelles, la privant de toute grandeur et de toute énergie. Il déclare enfin que la commune primitive est souillée par les différences de castes, et c’est pourquoi il estime que l’Angleterre, par la pénétration embryonnaire du Capital en Hindoustan, a été, malgré ses crimes, « l’instrument inconscient de l’histoire » dans le sens de la Révolution sociale [1]. C’est bien là tout le contraire de ce que pensait Maréchal!

De même Marx et Engels, contemporains d’une époque permettant la multiplication à l’infini des objets de jouissance grâce au développement inouï des moyens de production, abandonnent le principe de l’égalité spartiate et rejettent tout ascétisme plébéien. Par là encore, ils s’écartent de Maréchal qui prône la répartition égalitaire des aliments dans un état de « médiocrité » tout comme ils s’écartent de Proudhon qui s’affirme, lui aussi, malgré l’évolution, pour « l’honnête médiocrité ». Il y aurait d’ailleurs plus d’un rapprochement à établir entre l’idéal d’organisation politico-économique du socialiste bisontin et les vues de Maréchal. En effet, comme Maréchal, Proudhon pense beaucoup plus au paysan et à l’artisan qu’à l’ouvrier de la grande industrie. Il est partisan de l’organisation économique de petite proportion. Et la juste distribution des richesses, « le niveau de plus en plus rapproché des fortunes » importe plus à ses yeux que le dévbeloppement et les audaces des grandes entreprises. D’autre part, Proudhon entend aussi asseoir les libertés publiques sur les meours domestiques et comme Maréchal après le 9 thermidor et le 18 brumaire, sa période de désespérance après le 2 décembre se traduit par une désaffectation du peuple [2].

Tout cela, et bien d’autres remarques qu’on pourrait faire, montre qu’on chercherait en vain et pour cause dans l’œuvre de Sylvain Maréchal quelques-unes des bases économiques du futur marxisme (théorie de la valeur, concentration industrielle, etc.). Mais, par contre on y trouve, et très fortement, cette idée de classe qui devait former un des pivots de la théorie marxiste.

Indubitablement, Maréchal entrevoyait les principes qui conduiront Marx dans sa classification sociale. Il appartient à cette lignée de penseurs du XVIII° siècle en qui se reflétait idéalement lez conflit social des classes antagonistes, à cette catégorie de lutteurs qui, par suite de leur participation à l’action sociale, étaient arrivés plus ou moins à dégager le concept de classe. Essentiellement, Maréchal distingue deux « castes » ou « classes » « bien distinctes » les riches et les pauvres, les maîtres et les valets, « ceux qui ont trop et ceux qui n’ont pas assez », « ceux qui ont presque tout, ceux qui n’ont presque rien », « ceux qui se font servir et ceux qui servent ». D’un côté, la « classe indigente » ou « classe nombreuse » est obsédée par « le besoin et le mépris plus poignant encore que le besoin »: son existence est « précaire et neutre ». La « chaîne du besoin » l’attache « à la roue du travail depuis le lever du soleil jusqu’au coucher du jour ». De l’autre, la « classe opulente » ou « classe la moins nombreuse des habitants c’est-à-dire des maîtres » n’est heureuse que des bienfaits de la classe indigente. Elle ne vit que d’emprunts et se fait remarquer par « le luxe, l’égoïsme, la dureté, l’impudence ». La propriété, la fortune au point de vue matériel, et les sentiments que font naître la possession ou le défaut de ces facteurs au point de vue moral, voilà aux yeux de Maréchal le critérium de séparation des deux grandes classes en présence. Aussi voit-il la solution du problème social dans l’abolition de l’inégalité des biens, « cjaîne qui lie toutes les parties de la société civile ». Cette chaîne brisée, la classe indigente devenue « propriétaire », rentrée dans ses droits naturels, « la haute muraille d’airain qui sépare le pauvre du riche » sera abattue.

Si l’on considère que Marx, après von Stein, voit non pas dans le degré de richesse, mais dans le rôle économique, dans la place occupée sur le terrain de la production, la différenciation des deux classes essentielles, si l’on remarque qu’en bon hégélien, Marx envisage les classes essentiellement du point de vue dynamique, on mesurera mieux la distance qui sépare à ce sujet Marx de Maréchal. Cette divergence s’explique historiquement d’un point de vue formel non pas parce que Maréchal ne pouvait connaître la dialectique hégélienne, mais parce que matériellement au temps de Maréchal l’industrie n’était pas assez active, l’agriculture n’était pas assez concentrée pour permettre une distinction bien tranchée et sur une grande échelle entre pauvres et prolétaires. Malgré cela, il faut reconnaître que dans les caractères très généraux qu’il donne à la classe nombreuse, Maréchal – comme Babeuf en l’an III – introduit parfois la notion de travail salarié, ce qui apparente et rapproche sa conception de la conception marxiste.

Notons en passant que la notion de classe d’un contemporain comme Jacques Roux, préoccupé avant tout par le problème des subsistances, s’éloigne plus encore que celle de Maréchal de la conception marxiste. Le chef des Enragés, au cours de la terrible crise du printemps de 1793, voit les classes à travers le prisme de la consommation. Il distingue d’un côté les « gros marchands », les « vampires », les affameurs, les accapareurs, les agioteurs, les banquiers, les armateurs et, de l’autre, tous ceux qui sont victimes du « brigandage des négociants » [3], tous les consommateurs dont les ouvriers ne constituent qu’une portion. Mais Jacques Roux, de plein-pied avec la population souffrante par l’acuité même de la crise, approfondit la séparation entre les deux classes qu’il envisage tandis que Maréchal, qui se tient le plus souvent dans de vagues généralités, masque plutôt les antagonismes des deux grandes classes rivales. Aussi s’explique-t-on qu’il n’ait pas saisi le sens des conflits ouvriers au temps de la Constituante et qu’il ait prôné à diverses reprises un « arrangement amical » entre les deux classes opposées. Cet arrangement c’est à une tierce classe qu’il en laissait le soin.

Marx plus tard, distinguera toute une gamme de sous-classes en dehors de la bourgeoisie et du prolétariat et même dans ces deux groupes. Maréchal, plus modeste et qui fait assez souvent bon marché du complexus social interpose simplement une classe moyenne entre la classe indigente ou « peuple avili » et la classe opulente. Les caractéristiques de cette classe moyenne sont: un peu d’aisance, une « douce médiocrité » mettant à l’abri de tout ce qui révolte chez « l’opulent orgueilleux » et chez le « peuple avili ». Avec cela, l’instruction, ce qui en fait le siège de la Raison. Maréchal n’en délimite pas d’une façon plus précise les frontières. Il ne tarit pas d’éloges sur elle et c’est visiblement dans cette classe intermédiaire qu’il se range personnellement. Il la croit seule capable par ses mœurs de régénérer le peuple et de prolonger la durée du système social [4].

Chose remarquable, en février 1791 quand, pour la première fois, Maréchal assigne à la classe moyenne un rôle de temporisation, nous voyons un feuillant comme Duport, placer également toute sa confiance dans « la classe mitoyenne », dans « la classe moyenne qui est ordinairement la plus précieuse de toutes les sociétés ». Duport avait demandé au roi (8 janvier 1791) de s’unir à cette classe, de chercher à obtenir sa confiance, seule tactique susceptible à ses yeux de prévenir les dissensions civiles et d’enrayer le dynamisme révolutionnaire [5]. Maréchal, en faisant de la classe mitoyenne, dans la plupart de ses écrits, une classe-tampon, une classe arbitre, suivait donc la même voie que Duport. Ainsi, partant de la lutte des classes comme fait, il aboutissait au compromis et versait dans la collaboration des classes. Pourquoi Maréchal arrivait-il à cette conclusion qu’il rejeta toutefois, lors de la conjuration des Égaux? C’est ce qu’il pris la peine d’indiquer. Il craint qu’après avoir pris conscience de sa force, la « classe nombreuse et infortunée » n’en fasse pas un « bon usage »; il appréhende les « suites incalculables d’une lutte subie entre le désespoir toujours adroit et l’ignorance devenue tout à coup puissante »; il redoute aussi « les mouvements réactifs, effet nécessaire du choc des passions qui ont rompu leur frein » [6].

En 1848 la classe moyenne devait précisément, jouer le rôle de classe-tampon envisagé par Maréchal, elle devait le jouer avec cet « esprit de ruse et d’envahissement » que signalait le journal de Sobrier, jusqu’au moment où, ayant sauvé ses intérêts dans le naufrage, elle se joignit au Grand Capital pour « rogner les ongles » et « limer les dents » du prolétariat [7]. Aujourd’hui, c’est en considération de toute l’expérience historique que le Grand Capital cherche à maintenir dans son giron les classes moyennes, allant même jusqu’à les organiser sur le plan international [8].

Ces faits prouvent non seulement que la tactique envisagée par Maréchal s’est avérée nuisible, dangereuse pour la classe ouvrière mais que, sur ce point, il y a une opposition sérieuse entre Maréchal et Marx. Cette opposition disparaît naturellement si l’on tient seulement compte du Manifeste des Égaux, si net et si ferme sur le terrain de classe. D’une façon générale, d’ailleurs, ce Manifeste – et ici nous nous rapportons à son analyse – offre la plupart des linéaments de l’aspect révolutionnaire du marxisme. C’est ce qui a permis à Charles Andler, commentant Marx, de définir le Manifeste des Égaux: « le prototype de tous les manifestes  socialistes et du Manifeste communiste lui-même » [9]. Aussi, Alexandre Zévaès, éditant Les Grands Manifestes du Socialisme français au XIX° siècle, a tenu à faire figurer le Manifeste des Égaux dans les six textes qu’il a recueillis et annotés, bien que l’écrit de Maréchal soit du XVIII° siècle. Mais Zévaès précise qu’en fait, le Manifeste des Egaux est autant du XIX° que du XVIII° siècle parce qu’il « inaugure une ère nouvelle » et parce que d’autre part « c’est au XIX° siècle seulement qu’il s’est répandu et que s’affirme et s’étend son influence » [10].

Paul Louis, de son côté, affirme que le Manifeste des Égaux est « l’un des premiers titres du socialisme naissant » [11] et Jacques Sadoul y voit « l’embryon du bolchévisme sous un manteau suranné de rhétoriques » [12]. Il est difficile de ne pas souscrire à ces affirmations.

Ainsi, des deux aspects de la doctrine sociale de Maréchal, c’est l’aspect révolutionnaire que la postérité a surtout retenu.

Notes:

[1] Correspondance internationale, N°139, 20 novembre 1928, p. 1576.

[2] Du principe fédératif, p. 240 des Oeuvres complètes de Proudhon, éd. Flammarion. Proudhon et notre temps, Paris, 1920, passim et notamment p. 243. Ed. Dolléans. Proudhon, p. 13-14, 23-24, etc…

[3] Annales Révolutionnaires, t. VII, 1914 [Manifeste des Enragés], p. 546-560. – Maurice Dommanget, Jacques Roux, le curé rouge, p. 54 et suiv.

[4] Voyage de Pythagore, t. I, p. 66 et 142. – Révolutions de Paris, N°82 art. Des pauvres et des riches. – Décret de l’Assemblée Nationale portant règlement d’un culte sans prêtres (Considérants, débuts).

[5] Essai sur l’histoire du Parti feuillant. Adrien Duport, par G. Michon, page 170.

[6] Voyage de Pythagore, t. I, p. 65.

[7] La Commune de Paris, N°58 (4 mai 1848) et N° 83 (4 juin 1848).

[8] Le Musée social, revue, août 1924, N°8.

[9] Ch. Andler, Le Manifeste communiste de K. Marx et Engels. Introduction historique et commentaire [2° édit.], p. 65.

[10] Société Nouvelle d’Imprimerie et d’Édition. Paris, 1934, in-8, p. 10.

[11] Histoire du Socialisme en France depuis la Révolution jusqu’à nos jours. Paris in-8, 1925, p. 6.

[12] Bulletin communiste N°4, art.: « L’esprit de révolution ».

Publicités

3 Réponses to “Sylvain Maréchal et Marx”

  1. Seite nicht gefunden « Entdinglichung Says:

    […] La Bataille socialiste La communauté des Jault (1)31 mars : Journée d’action mondiale contre la politique anti-réfugiés du JaponSylvain Maréchal et Marx […]

    J'aime

  2. Manifeste des Égaux (1796) « La Bataille socialiste Says:

    […] Sylvain Maréchal et Marx (Dommanget, 1950) […]

    J'aime

  3. From the archive of struggle no.47 « Poumista Says:

    […] communauté des Jault (1) (1924) * Maurice Dommanget: Sylvain Maréchal et Marx (1950, Auszug aus Sylvain Maréchal l’égalitaire) * Aristide Bruant: Les Canuts (1894) […]

    J'aime

Commentaires fermés


%d blogueurs aiment cette page :