La communauté des Jault (2)

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Suite (et fin) de la première partie, extrait de l’Humanité des 25, 27 et 29 août 1922

Nous visitâmes ensuite les bâtiments d’exploitation: ils sont assez spacieux, et je remarquai que par une précaution dont il faut louer l’architecte (c’est-à-dire le maçon): les portes d’écuries, au lieu d’être pratiquées, selon l’usage, dans les gouttereaux, ont l’ouverture dans le pignon, ce qui, en cas d’incendie, permet d’extraire les bestiaux sans crainte que les débris de la couverture en s’écroulant ferment les issues et obstruent le passage.

Cette visite domiciliaire était à peine terminée que nous entendîmes la voix de la gardienne qui prononçait ces mots: les voici.

C’était la famille au nombre de trente-six, hommes, femmes et enfants qui revenaient du Bourg de Saint-Benin, le maître de la communauté en tête.

Tous entrèrent pèle-mêle dans la grande salle. Le maître qui se nommait Claude (Claude Le Jault) reconnut tout d’abord Simon de la Coudraye auquel il achète et vend des bestiaux depuis bien des années, et M. Lallier qui, avant d’être maire, avait été notaire, et même notaire de la Communauté. Le médecin est celui qu’il connaissait le moins car ils ont rarement des malades. Ils appellent plutôt le vétérinaire pour leurs bestiaux que le médecin pour eux-mêmes.

On leur dit mon nom: C’est M. Dupin, député de notre arrondissement. – « Ah! dit le maître, j’ons ben souvent entendu par de li et de monsieur son père, mais je ne l’ons jamais vu. » – Eh! bien mes amis leur dis-je, j’ai voulu venir vous visiter. Tout ce que j’ai entendu dire de votre Communauté, de son régime, de votre manière d’être et de vous comporter m’en a donné l’envie. Je vous félicite, maître Claude, d’être à la tête d’une si belle famille, et vous tous, mes enfants, de vivre ainsi tous ensemble et en bon accord; mais je veux connaître à fond votre manière de vous arranger et je vais vous faire bien des questions si vous le permettez.

Maître Claude dit qu’il y consentait, mais qu’il fallait d’abord s’asseoir et boire un coup; il commanda en même temps aux femmes de préparer le nécessaire.

Aussitôt une table fut dressée, couverte de gros linge, mais fort blanc. Autant de couverts que nous étions d’étrangers, plus celui du maître; et au milieu un fromage à la crème, des verres et du vin.

Il faut dire qu’actuellement encore (1922) l’habitude s’est perpétuée aux Jault d’offrir un rafraîchissement à tout visiteur, mais seul le maître de la maison a l’honneur de trinquer. Femmes et enfants, quels que soient les âges de ces derniers, ne prennent aucune part à la réception. Ainsi opère-t-on chez nos parents: « le Monsieur » (Pierre Lejault) et de même il en était chez « le Père Baudot » et chez « le père Mezan », vieillards décédés pendant la guerre.

« Nous refusâmes de nous mettre à table, mais je dis que je boirais volontiers de leur vin et je trinquai avec Maître Claude, en lui disant que c’était à la prospérité de la Communauté et de tous ceux qui la composaient. les hommes répondirent à ce toast en soulevant leurs chapeaux et les femmes en faisant une révérence.

Après ces préliminaires, nous nous assîmes en cercle avec maître Claude et tout le reste de l’assistance se répartit autour de nous, assis sur les bancs et sur les coffres, et nous observant en silence.

La conversation s’établit alors à fond, sur l’existence et le régime de la Communauté des Jault.

En voici le résultat:

L’existence de cette Communauté date d’un temps immémorial. Les titres que le maître garde dans une arche qui n’a pas été visitée par les brûleurs de 1797 remontent au-delà de l’an 1500; ils parlent de la Communauté comme d’une chose déjà ancienne à cette époque. Claude alla nous chercher quelques-uns de ces vieux contrats que nous eûmes grand peine à déchiffrer; et le notaire nous confirma ces faits. »

Nous avons en mains un document que possédait M. Leblanc de Lespinasse, ancien archiviste et conseiller général de la Nièvre, et qu’il voulut bien nous traduire, où la date de 1156 est donnée comme date vraisemblable de la fondation de la Communauté des Jault.

Je demandai si la propriété qui avait servi de noyau à la Communauté était originairement un bien seigneurial. Claude Le Jault soutint fièrement que non et affirma que c’était un bien patrimonial, un bien franc. Je le crus volontiers, non toutefois sans penser qu’il était bien difficile et en tout cas bien remarquable qu’un bien franc-alleu placé en des mains si faibles eût pu traverser les siècles sans éprouver aucune main-mise seigneuriale.

Ici se place un point très obscur dans l’histoire nivernaise du Moyen-Age. Les seigneurs de la région étaient les évêques de Nevers. Mais, sur le mamelon des Jault se trouvait aussi le château féodal du « Mont » et sur la colline d’en face, celui du « Marais ». Dans une chronique du 15° siècle, on lit que les « parsonniers » des jault luttèrent toujours en collaboration étroite, avec les gens des deux petits seigneurs précités, pour conserver leur « autonomie ». Dans quelles conditions et sous quelles réserves d’indépendance? C’est ce que nous ne saurions établir.

En tout cas, le lecteur peut s’imaginer quelles souffrances ont dû endurer nos ancêtres, et quelle énergie persévérante à travers les siècles ils ont dû déployer pour rester des hommes libres.

« Quoi qu’il en soit, la possession de ce coin de terre s’était maintenue dans la famille Lejault et, avec le temps, elle s’était successivement accrue par le travail et l’économie de ses membres, au point de constituer par la réunion de toutes les acquisitions un domaine de la valeur de plus de deux cent mille francs dans la main des possessuers actuels; et cela malgré toutes les dots payées comme je le dirai bientôt, aux femmes qui avaient passé, par mariage, dans des familles étrangères. »

A la liquidation (1847), le total égal à la masse à partager était de 250.338 fr; 14.

Cette propriété comprend aujourd’hui 105 bichets de terre à blé, des prés rapportant 90 milliers de foin, 15 ouvriers de vigne.

De plus, les Jault possèdent, en indivis, avec les autres habitants de Saint-Benin: 400 arpents de pâturage commun (le Tronçois) et 300 arpents de bois où ils prennent le bois à bâtir et leur chauffage.

J’ai voulu savoir comment et à l’aide de quels moyens on était parvenu à empêcher les morcellements, les partages, et finalement la dissolution de la communauté. Vous allez en être étonné, mon cher ami; c’est une constitution, une charte tout entière, accompagnée d’autant de précautions que certains législateurs de l’antiquité en prenaient pour conserver dans chaque famille les biens assignés par le partage primitif.

Dans l’origine, le maître naturel de la communauté fut vraisemblablement le père de famille, ensuite son fils; et cette hérédité naturelle se continua aussi longtemps que se maintint la ligne directe, et que l’on pût distinguer un aîné doué de la capacité convenable.

Mais, à mesure qu’en s’éloignant, la proximité des parents s’est affaiblie, au point de ne plus offrir que des collatéraux, on a choisi le plus capable parmi les hommes faits, pour diriger les affaires; et la femme la plus entendue pour présider aux soins du ménage.

Du reste, le régime de cette maîtrise domestique est fort doux, et le commandement y est presque nul. Chacun, nous dit le maître, connaît son ouvrage et le fait.

Dupin omet de dire que les Jault étaient très industrieux. D’une adresse remarquable en tous travaux manuels, ils étaient agriculteurs et artisans. Aucune besogne n’était confiée à un ouvrier étranger à la communauté, qu’il s’agit du travail du bois, comme de celui du fer, du tissage, de la confection des chaussures, des harnais, de la conservation des récoltes, des conserves de viande, de fruits, etc.

La principale charge du maître est de faire les affaires du dehors, d’acheter et de vendre le bétail; de faire les acquisitions au nom de la communauté, lorsqu’il y a convenance et deniers suffisants; ce qu’il ne fait pas, au reste, sans prendre le conseil de ses communs, car, ainsi que l’a remarqué Guy Coquille, « eux tous vivans d’un pain, couchans sous une couverture, et se voyant tous les jours, le maître est malavisé ou trop superbe, s’il ne communique et prend l’avis de ses parsonniers sur les affaires importantes ».

Le fonds de la communauté se compose:

1. Des biens anciens;

2. Des acquisitions faites pour le compte commun avec les économies;

3. Des bestiaux de toute nature;

4. De la caisse commune, anciennement tenue par le maître seul, aujourd’hui déposée par précaution, chez un notaire de la ville de Saint-Saulge. Mais, en outre, chacun a son pécule composé de la dot de sa femme et des biens qu’il a recueillis de la succession de sa mère, ou qui lui sont advenus par don ou legs, ou pour toute autre cause distincte de la raison sociale.

Il doit être compris que pour la culture des biens propres, les familles disposaient de certains jours ouvrables. Si l’on compare avec l’institution actuelle des samedis communistes de Russie, on voit que le principe était le même, sauf que dans le premier cas, c’est le travail au bénéfice de la collectivité qui occupait la plus grande partie.

La communauté ne compte parmi ses membres effectifs que les mâles. Eux seuls font tête (caput) dans la communauté.

Les filles et les femmes, tant qu’elles veulent y rester en travaillant, y sont nourries et entretenues tant en santé qu’en maladie, mais elles ne font pas tête dans la communauté.

Lorsqu’elles se marient en dehors (ce qui arrive le plus ordinairement), la communauté les dote en argent comptant.

Ces dots, qui étaient fort peu de chose dans l’origine, se sont élevées dans ces derniers temps jusqu’à la somme de 1.350 francs.

Moyennant ces dots une fois payées, elles n’ont plus rien à prétendre, ni elles ni leurs descendants, dans les biens de la communauté. Seulement, si elles deviennent veuves, elles peuvent revenir habiter la maison, et y vivre comme avant leur mariage.

Quant aux femmes du dehors, qui épousent l’un des membres de la communauté, j’ai déjà dit que leurs dots ne s’y confondent pas, par le motif qu’on ne veut pas qu’elles acquièrent un droit personnel. Ces dots constituent un pécule à part; seulement elles sont tenues de verser dans la caisse de la communauté deux cent francs pur y représenter la valeur du mobilier livré à leur usage. Si elles deviennent veuves, elles ont le droit de rester dans la communauté et d’y vivre avec leurs enfants; sinon elles peuvent se retirer, et dans ce cas, on leur rend les deux cent francs qu’elles avaient originairement versés.

Tout homme,membre de la communauté, qui meurt non marié, ne transmet rien à personne. C’est une tête de moins dans la communauté qui demeure aux autres en entier, non à titre de succession de la part qu’y avait le défunt, mais ils conservent le tout par droit de non-décroissement, jure non decrescendi; c’est la condition originaire et fondamentale de l’association.

S’il a été marié et qu’il laisse des enfants, ou ce sont des garçons et ils deviennent membres de la communauté, où chacun d’eux fait une tête non héréditaire (car le ère ne leur a rien transmis) mais jure proprio, par le seul fait qu’ils sont nés dans la communauté, et à son profit.

Si ce sont des filles, elles ont droit à une dot; elles recueillent en outre et partagent avec les garçons le pécule de leur père, s’il en avait un; mais elles ne peuvent rien prétendre de son chef dans les biens de la communauté, parce que leur père n’était pas commun avec droit de transmettre une part quelconque à des femmes qui la porteraient au dehors dans des familles étrangères; en outre leurs maris peuvent devenir membres de la communauté à condition d’y vivre, d’y travailler et de n’avoir pour héritier que la communauté elle-même.

On voit par là quel est le caractère propre et distinctif de ces anciennes communautés nivernaises. l n’en est pas comme des sociétés conventionnelles ordinaires où la mort de l’un des associés emporte la dissolution de la société, parce qu’on y fait en général choix de l’industrie et capacité des personnes. Les anciennes communautés nivernaises ont un autre caractère; elles constituent une espèce de corps, de collège (corpus, collegium), une personne civile, comme un couvent, une bourgade, une petite cité, qui se constitue et se perpétue par la substitution des personnes, sans qu’il en résulte d’altération dans l’existence même de la corporation, dans sa manière d’être, dans le gouvernement des choses qui lui appartiennent.

Et, en effet, quand elles ont longtemps duré, et surtout comme celle-ci depuis plusieurs siècles, où est la mise de chacun? Qui représente-t-on? Tous sont parents, mais à quel degré? Tout cela serait impossible à définir et à démêler; tout ce qu’on sait, c’est qu’on est en communauté. On peut y vivre, on peut en sortir; mais en la quittant, on n’a pas le droit de la rompre, ni de rien emporter: c’est le citoyen qui s’exile en sortant de la cité.

On s’étonne qu’un régime si extraordinaire, si exorbitant du droit commun actuel, ait pu résister aux lois de 1789 et 1790, à celle de l’an II, sur les successions, et à l’esprit de partage égalitaire, poussé jusqu’au dernier degré de morcellement.

Et cependant telle est la force des mœurs, quand elles sont bonnes, que cette association s’est maintenue par l’esprit de famille et la seule force des traditions, malgré toutes les suggestions des praticiens amoureux de partages et de licitations.

Je ne puis résister au désir de rapporter ici le texte d’un des contrats de mariage de cette honnête famille, tant il m’a paru conçu en termes simples et naïfs, qui expriment bien la moralité de cette institution, et l’esrit dans lequel elle s’est perpétué et maintenue.

La clause qu’on va lire est extraite du contrat de mariage de Paul le Jault avec Étiennette Peuvot, passé devant Me François Louveau, notaire à Saint-Saulge, le 26 frimaire, an II.

Convenu entre les futurs et autres parties comparantes, que, si ledit futur décède le premier, ladite Étiennette Peuvot sa femme sera libre de rester avec ses enfants dans ladite communauté, et d’y vivre avec les autres communs, en travaillant avec eux; et si elle vient à se remarier, les enfants qu’elle aura continueront leur demeure avec les autres communs en ladite communauté, et alors il sera restitué à ladite Peuvot la somme de 200 livres qui est la même que celle qu’elle y a conférée, dont elle sera tenue se contenter; cette liberté lui était accordée pour maintenir la paix et l’union qui ont toujours existé en la susdite communauté des Lejault, pour en éviter la division, que les susdites parties ne veulent pont faire dans la suite.

Attendu que leurs susdite communauté existe depuis plus de cinq cent ans, et que leur intention est de continuer en paix et en union, pendant leur vie, ce qui leur a été expressément recommandé par leurs auteurs dont ils respectent la mémoire. En conséquence lesdits Étienne et François Lejault, maîtres de la susdite communauté, déclarent que leur intention, pour maintenir la continuation, est qu’après le décès de ladite Jeanne Lejault, mère du futur, il soit payé à Jeanne, Hélène, Marie et François[e] Lejault, ses filles, chacune une somme de quatre cent livres, pour leur tenir lieu des réclamations qu’elles seraient fondées à faire dans la susdite communauté générale, et ce pour en opérer la continuation entre tous les autres parsonniers toujours en paix et en union.

Plus tard, et par l’effet de mauvais conseils, les enfants de Jeanne Lejault ont voulu, du chef de leur mère, élever des préventions sur le corps même de la communauté, et en provoquer le partage; mais la cour d’appel de Bourges, par un sage arrêt du 6 mars 1832, a maintenu les stipulations du contrat de mariage et les conventions transactionnelles faites entre les parties, et a rejeté la demande en partage.

Ce mode d’association en famille, si utile aux intérêts communs, est également utile aux individus; non seulement les robustes y vivent à l’aise, mais dans cette grande maison commune, les petits, les infirmes, les vieux, tous y voient leur présent et leur avenir assurés.

Si la conscription vient atteindre quelque membre de la communauté, elle fournit jusqu’à deux mille francs pour acheter un remplaçant. En cas d’insuffisance, le surplus devait se prendre sur le pécule du conscrit. »

Les lignes qui précèdent expliquent la haine profonde des descendants actuels des Jault pour le militarisme et la guerre, et nous nous plaisons à le constater.

« Quand à la probité, il est sans exemple qu’un seul membre de cette communauté ait été condamné pour un délit. Ce fait m’a été confirmé par toutes les personnes que j’ai pu interroger.

Les mœurs y sont pures: une seule fois il est arrivé qu’une de leurs filles se soit laissé séduire, mais le scandale a été aussitôt réparé par le mariage, qui avait servi de prétexte à la séduction.

Cette famille est très charitable. Nous le savions et nous en eûmes la preuve sous nos yeux. Pendant que nous causions de tut ce que je viens de vous raconter, à l’un des deux bouts de la salle, deux pauvres, assis près de la cheminée, tenaient sur leurs genoux chacun une écuelle de soupe qu’ils mangeaient fort tranquillement.

Aucun pauvre ne passe sans trouver ainsi la soupe ou le pain. Aussi, suivant l’expression du maître, le pain va vite dans la maison. Le nombre des membres n’est que de trente-six, grands et petits, et l’on consomme par semaine neuf bichets de grain, ce qui, à raison de trois doubles décalitres et dix livres par bichet fait quatre cent cinquante kilogrammes ou neuf cents livres de grain par semaine, c’est-à-dire à peu près cent trente lires par jour.

Tous les communs vivent ainsi, suivant la loi de leur association, au même pain, pot et seul. Quant aux vêtements, le maître distribue à chaque ménage, en raison du nombre et de l’âge des individus qui la composent, le chanvre et la laine.

L’état sanitaire de cette famille est parfait. Les hommes y sont grands et forts; les femmes robustes, quelques-unes assez bien. Leur mise est propre et ne manque pas d’élégance: le jour de l’Assomption était favorable pour en juger.

Nous devons ajouter aux réflexions de Dupin que le fait des mariages entre hommes de la communauté et femmes prises dans quelques familles connues également dignes et saines, et celui des alliances contractées entre les enfants, parents éloignés, issus de ces mariages, a créé un type de caractères nettement définis, qu’on retrouve encore, perpétués dans les générations actuelles.

Pendant sept siècles, une telle sélection – c’est le mot qui convient – et l’éducation particulière donnée aux jeunes ont marqué d’atavisme les corps et les esprits.

Ainsi nous reconnaissons entre parents un même signe inné sur la figure, un même timbre de voix, des gestes communs. On retrouve des goûts et des attitudes semblables, des tournures analogues d’esprit.

Mais le plus frappant est au point de vue du caractère et de la mentalité. eux de notre famille, et autant que nus en connaissons, ont une soif rare d’indépendance et d’existence libre. En révolte déclarée contre tout ce qui tend à subjuguer ils recherchent toujours leur émancipation, toute domination, avec ses moyens d’injustice, leur étant intolérable.

Il semble que la nature ait voulu leur rappeler, dès leur naissance, leurs humbles mais fières origines, et l’exemple de leurs ancêtres qui, pendant tant de siècles, furent et demeurèrent des hommes libres.

Aux Jault, c’est l’aisance, la gaieté, la santé. A tout prendre, ces baves gens sont heureux, et en nous séparant je leur exprimai ma satisfaction de les avoir visités, et mon désir de les voir se maintenir ensemble « selon qu’il leur avait été recommandé par leurs auteurs ».

RÉFLEXIONS

Est-ce donc à dire que les habitants des campagne devaient reprendre ou continuer le régime des communatés? Certes, je ne méconnais pas, pour la Nièvre surtout, l’avantage de la division des propriétés, le bienêtre qui résulte pour chacun d’avoir sa maison, son jardin, son pré, son champ, son « ouche »; tout cela bien cultivé, bien soigné. Mais l’association bien conduite a aussi ses avantages; j’en ai signalé les heureux effets; etlà où elle existe encore avec de bons résultats je fais des voeux pour qu’elle se maintienne et se perpétue.

Je crois surtout que, pour l’exploitation des fermes, il serait fort utile aux paysans de rester ensemble. Une nombreuse famille suffit par elle-même à l’exploitation; trop faible, il faut y suppléer par des valets, et ces mercenaires qu’il faut payer fort cher emportent le plus net du produit [*] et n’ont jamais pour la culture et le soin du bétail la même attention que les maîtres de la maison.

Ajoutez que les enfants restant avec leur père et mère reçoivent tout à la fois les exemples et les leçons de leurs parents, séparés d’eux, mis en service trop jeunes, la corruption s’en empare et bien souvent la misère les atteint. [**]

D’un autre côté, le fait des partages exercés trop souvent et poussés trop loin opère un morcellement tel que les enfants du même père ne peuvent plus se loger dans les bâtiments et que les morceaux de terre, devenus trop petits, se prêtent mal à la culture.

Nous avons tenu à reproduire les déductions du royaliste Dupin pour bien marquer que, même du point de vue conservateur, l’existence des associations paysannes serait souhaitable au double point de vue familial et agricole.

Mais si l’on envisage les unions de travailleurs du point de vue social, on reconnaîtra que si de telles communautés, riches de l’esprit et des qualités de l’ancienne communauté des Jault, existaient nombreuses de nos jours, et dans les divers modes de l’activité humaine, nous possèderions infailliblement la trame de la société nouvelle.

Si le capitalisme s’appuie sur l’individualisme et sur l’exploitation des masses laborieuses par l’oligarchie ploutocratique et à son unique profit, la Révolution s’appuierait, elle, à notre sens, sur les associations égalitaires du travail qui seraient facteurs de la Révolution elle-même.

D’ailleurs, les hommes nouveaux de Russie n’ont-ils pas eu pour tâche première, au lendemain de la prise du pouvoir, la création et l’organisation des coopératives, des comités d’usines, des conseils d’ouvriers et de paysans et des soviets?

Et si la Révolution a vécu, malgré son martyre, et paraît aujourd’hui indestructible, n’est-ce pas uniquement parce que la République fédérative des soviets de Russie est cimentée par la fraternité qui anime et lie toutes ses cellules constituées ?

Pour clore cette modeste étude, nous formons le vœu que les camarades artisans de l’œuvre révolutionnaire de demain s’inspirent toujours de ces hauts principes impérissables qui ont fait de la communauté des Jault un monument social sept fois séculaire: « Fraternité, amitié et liaison économique. »

A. LEJAULT.

Fait à la Communauté des Jault, par Saint-Benin-des-Bois (Nièvre), le 15 juillet 1922.

Notes de la BS:

[*] N’est-ce pas hallucinant de découvrir pareils propos réactionnaires dans l’organe du jeune PCF, dans la plume d’un auteur se disant lui-même communiste, à l’occasion d’un exposé sur une communauté emblématique du « socialisme consanguin » agraire, dont il est un descendant direct ? Il y aurait là de quoi méditer sur la mentalité paysanne en France, quelques y soient les traditions d’organisation de la propriété.

[**] Si Monsieur Lejault a par exemple en tête les petites filles placées comme bonnes de ferme qui se faisaient  parfois « engrosser » par le maître à la puberté, on vire à l’indécence: comment oser comparer le sort des enfants du prolétariat rural sans terre avec celui de ceux d’une communauté relativement cossue ?

Basse cour de Saint-Martin, près de St-Benin (philfoto)

Une Réponse to “La communauté des Jault (2)”

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