La Contre-Jacquerie de 1358

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Extrait de La Jacquerie, par Maurice Dommanget (1° éd. bulletin du S.N.I. de l’Oise 1958, 2° éd. Maspero 1971)

Violence et cruauté des nobles

La vérité, Perrens, l’historien d’Etienne Marcel, l’a reconnue en toutes lettres quand il a écrit ces deux phrases lapidaires:

La réaction des seigneurs fut terrible. Les cruautés des nobles surpassèrent celles des paysans par le nombre et la durée.

On ne saurait oublier, en effet, que la jacquerie n’a été qu’éphémère tandis que l’extermination s’est prolongée. Il est significatif que plus de deux ans après la révolte, en août 1360, à Rouvroy (Somme), le chevalier Rasse de Ligne, dit le Bâtard, tue encore Raoulin Gamelon et Fremin du Sautoir pour venger l’incendie et la destruction des manoirs de Beaufort et Beauvoir. Fait plus significatif encore et qui montre bien quelle rancœur subsistait chez les nobles et les rendait chatouilleux à la moindre vétille: en 1370, à Songeons (Oise), l’écuyer Jean Hauchet tua Martin le tanneur qui l’avait heurté en jouant à la choule.

Une autre remarque qui doit être faite, c’est qu’après comme avant la jacquerie, les seigneurs outre qu’ils avaient la pratique des forfaits, pouvaient prendre leur temps pour torturer les vilains. Ces derniers, au contraire, étaient tenus d’expédier les choses au plus vite. Beaucoup étaient à pied et pour battre la campagne, ils n’avaient pas de temps à perdre en raffinement de cruauté. Il faut aussi faire intervenir les moyens matériels, l’armement solide des nobles, deux facteurs qui contrastent avec les armes de fortune des Jacques, sans oublier les séductions et les délations qu’entraîne toujours la victoire. C’est assez dire que la répression disposait de bien des atouts que la révolte n’avait pas eus.

Au point de vue psychologique, les facteurs qui entraient en jeu chez les nobles pour pousser au carnage n’étaient pas moindres que chez les paysans. D’abord, aigris par les défaites humiliantes, ils n’étaient pas fâchés de regagner à bon compte la gloire militaire perdue. Les lauriers qu’ils n’avaient pas pu cueillir dans la guerre aux Anglais, c’est dans la guerre aux Jacques qu’ils aspiraient à s’en ceindre la tête. A leur tour, ils avaient soif de représailles. Leurs femmes maltraitées, leurs enfants massacrés, leurs châteaux détruits, souillés ou pillés, criaient vengeance. Et puis, humiliation suprême, ils avaient été battus et bafoués par leurs esclaves sans défense. C’était une honte qui méritait d’être lavée. Enfin, pendant quinze jours qui ont dû leur paraître interminablement longs, ils avaient eu peur de perdre leur situation privilégiée, leur domination jusque-là incontestée dans un monde qu’ils croyaient fait uniquement pour eux!

Des chiffres

Tout cela les poussait à être implacables, inexorables. Tout cela nous inciterait à croire la Contre-Jacquerie plus sanglante et plus féroce que la rébellion, si nous n’avions pas, cette fois, venant s’ajouter aux témoignages, des chiffres pour nous édifier.

On peut considérer, en effet, que les combats ultimes postérieurs à la défaite de Clermont, équivalent à autant de massacres, les pauvres Jacques, demi-nus, diminués physiquement et mal armés se faisant hacher par les nobles bardés de fer.

Près de Poix, à la suite d’un choc entre des Hurons qui pensaient rejoindre Guillaume Cale et des renforts destinés au roi de Navarre, quinze cents paysans périrent. Du côté de Montdidier, l’armée de Charles le Mauvais, épaulée d’une troupe aux ordres du comte de Saint-Paul, passa les Jacques au fil de l’épée. Dans une autre rencontre entre Roye et Gerberoy, forteresse d’où sortaient Mgr de Beaussaut, le châtelain de Beauvais et Mgr de Boulainviller avec des archers, huit cents Jacques moururent. Trois cent autres furent brûlés dans l’incendie d’un monastère. Enfin, on estime que mille Jacques furent massacrés à Gaillefontaine. Tous ces chiffres sont donnés par la Chronique des quatre premiers Valois.

La chasse à l’homme

Les derniers Hurons hors de combat, les campagnes étaient en proie à la terreur, passant à la merci complète des nobles déchaînés qui ne reculaient devant aucune horreur. La chasse à l’homme fut cruelle; elle se fit sans discrimination. On tuait, on torturait, sans s’informer qui avait pris part à la révolte. Et l’incendie des chaumières et des villages entiers répondait de l’incendie des manoirs. Les paysans apeurés fuyaient éperdus, comme des bêtes traquées. Ils cherchaient à se cacher dans les bois et dans les marais. Leur guenille ne valait pas cher, certes, mais ils s’y accrochaient, c’est humain. « Un homme mort n’vaut point un kien (chien) en vie« , dit encore le proverbe picard. Cependant, à la longue, il fallait bien sortir de la cachette; les enfants, la femme criaient famine. C’était l’instant choisi par les bourreaux pour se ruer sur eux. Quand on ne les tuait pas, on en faisait des morts en sursis, en leur coupant les jarrets car, que pouvaient devenir de pauvres diables, incapables de travailler et à la charge de gens à l’existence précaire?

C’était là une vieille pratique qui datait de l’esclavage antique et que Raoul, comte d’Evreux, en 997, avait appliquée aux paysans révoltés de Normandie. On l’aggrava encore en coupant les jarrets à la fois du père et du fils. C’est ce qui eut lieu notamment à Courtemanche (Somme) où Jean de Clermont dit Maugoubert, rendu fou furieux par le meurtre de son frère et l’incendie de son château, se lira en compagnie de quelques écuyers de sa connaissance à ce haut exploit sur le personne des nommés Henniquet. Ils ne tardèrent pas du reste à mourir à la suite de l’hémorragie provoquée par cet acte de barbarie.

Les localités du Clermontois ne sachant comment se préserver dépêchèrent des émissaires auprès du roi de Navarre afin d’avoir une sauvegarde de ce souverain. Mais l’acharnement des seigneurs était tel que ce parchemin était de « petite ou nulle value« . Les nobles n’en tenaient aucun compte, gâtant, détruisant et brûlant tout, comme il advint à Angicourt.

(…)

Le carnage de Meaux

A Meaux, ce fut un carnage et une dévastation sans précédent.

Jamais, écrit Luce, on ne frappa plus en plein ni à la fois avec plus d’acharnement et de mépris dans la chair humaine. Il faut lire dans le chroniqueur l’expressive et vivante peinture qu’il nous a tracée de cette épouvantable boucherie.

Et, en effet, Froissart [auteur favorable aux nobles] dans cette narration, n’a pas pu faire autrement que de souligner la cruauté des nobles. Parlant des « meschans gens » aux prises avec les gens d’armes du comte de Foix et du duc d’Orléans, il dit:

Si les abatoient à fous et à mons, et les tuoient ainsi que bestes; et les reboutèrent tout hors de la ville, que oncques nulz d’euls n’y eut ordenance ne conroy; et en tuèrent tant qu’ils en estoient tout lassés et tannés; et les faisoient saillir à moins en la rivière de Marne. Briefment, il en tuèrent ce jour et mistrent à la fin plus de sept mille; ne ja n’en fust nul échappé, se il les vousissent avoir charciés plus avant.

On sait, en effet, que toute une partie de la population fut massacrée. Le maire Soulas fut pendu et la ville pillée. Après le sac des maisons et des églises, les nobles mirent le feu. L’incendie dura quinze jours et, comme un certain nombre de vilains étaient enfermés dans la citadelle, ils périrent brîlés.

Ce n’était pas assez. Par condamnation officielle, les habitants convaincus du crime de lèse-majesté furent déclarés en « estat de toute dampnation » eux et toute leur postérité et la ville fut proclamée « à toujours inhabitable« . C’est seulement à la prière de quelques villes que le régent, par lettres d’abolition annula ces prescriptions infernales. La commune de Meaux fut néanmoins supprimée et réunie à la prévôté de Paris.

Dans les campagnes environnantes, les nobles massacrèrent tous les paysans qu’ils trouvaient et transformèrent les villages en brasiers. Au dire de Jean de Venette, ils causèrent plus de maux au royaume que les Anglais eux-mêmes n’auraient pu lui en faire.

Témoignage d’Etienne Marcel

C’est surtout quand les nobles de Flandre, du Brabant et du Hainaut vinrent se joindre aux nobles de France que le sang coula à flots dans toute la Picardie. On estime qu’en moins de dix jours, vingt mille paysans furent exterminés. Etienne Marcel a rendu compte de cette effroyable tuerie. Il faudrait pouvoir citer intégralement son texte. Mais, outre qu’il est trop long, il est difficile à lire étant rédigé en vieux français. Mieux vaut le résumer.

Les nobles massacraient sans pitié ni miséricorde, mettaient à la torture et faisaient mourir dans les tourments les enfants, les femmes, les prêtres et les religieux. Ils voulaient savoir à tout prix où étaient les biens afin de les voler. Ils pénétraient dans les églises où ils enlevaient la chape et le calice au prêtre au moment de l’office et jetaient à leurs valets l’hostie consacrée. Ils rançonnaient les établissements religieux qu’ils ne brûlaient pas. Ils s’attaquaient aux pucelles et violaient les femmes en présence de leurs maris. Ils mettaient à mort tout commerçant rencontré et se saisissaient de ses marchandises. Une fois on les vit intercepter un convoi de quarante-cinq mules chargées de drap des Flandres. Tout le butin amassé était expédié en Flandre, en Artois ou en Vermandois. les villes qui n’avaient pris aucune part à la révolte subissaient des dommages comme les autres. Enfin bref, les nobles, dit Etienne Marcel, se livrèrent à des méfaits « plus cruellement et plus inhumainement que oncques ne firent les Wandres ne Sarrasins« . Et Etienne Marcel prend soin d’ajouter que le jour où il écrit, le 11 juillet 1358, c’est-à-dire un mois environ après la défaite de Clermont, tous ces méfaits durent encore.

(…) Il n’est pas possible, évidemment, de faire un tableau complet de cette extermination. D’ailleurs, les pires furies et les pires horreurs n’ont pu être, ne pouvaient être transcrites. A l’aide de ce que nous savons, on pourrait néanmoins prendre la Contre-Jacquerie, région par région, comme il a été fait pour la Jacquerie. Il suffira, pour s’en faire une idée de citer en exemple une partie de ce qui s’est passé dans ce qui forme aujourd’hui le département de la Marne.

(…)

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Une Réponse to “La Contre-Jacquerie de 1358”

  1. Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Says:

    […] de l’avenir (1887) * Stephen Coleman: Preface to Daniel De Leon (1990) * Maurice Dommanget: La Contre-Jacquerie de 1358 (1971, Auszug aus La Jacquerie) * Dautry, Prudhommeaux et “l’ Ouvrier communiste” * Paul […]

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