Dautry, Prudhommeaux et « l’ Ouvrier communiste »

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Le site Smolny ayant eu l’heureuse initiative de publier les sommaires du Réveil communiste (1927-1929, cf. ici) et de l’Ouvrier communiste (1929-1931, cf. ici), nous publions, malgré son a priori défavorable et son oubli de parler de Michelango Pappalardi et de ses contacts avec Karl Korsch, cet extrait de Tout est possible, de J. Rabaut (Denoël, 1974).

Le démon de la dissidence, caractéristique de toutes les fractions et groupes que nous étudions, et résultat de leur état de confinement, n’avait pas épargné les bordiguistes. La logique de la critique de l’évolution de l’U.R.S.S. avait amené certains d’entre eux à mettre en cause ce qui s’y était fait dès le temps de Lénine. Dès 1929, ils avaient rejoint dans la solidarité avec les militants russes de l’Opposition ouvrière, qui avaient condamné tant l’étouffement des syndicats soviétiques que la répression de la révolte de Cronstadt, deux jeunes intellectuels français, Jean Dautry et André Prudhommeaux.

Fils d’un postier communiste, étudiant en histoire, un des meilleurs élèves de Mathiez, Jean Dautry avait une facilité immense à assimiler les langues et de façon générale à étudier. Corpulent et paisible d’allures, avec une belle tête d’empereur romain, il nourrissait une prédilection romantique pour le tout-ou-rienisme, les images de barricades, les « combattants aux bras nus ». Prudhommeaux, né en 1902 au « Familistère » d’inspiration fouriériste de Guise, dont son grand-oncle était le fondateur, avait un père qui avait publié une thèse sur l’Icarie de Cabet. Ingénieur agricole et chimiste, il s’était vite tourné vers le militantisme d’extrême-gauche, avait fréquenté Naville et Treint, écrit des articles sous le pseudonyme de Jean Cello, ouvert une librairie ouvrière boulevard de Belleville. Il avait une faconde de plume étonnante et un don peu commun pour le pamphlet.

prudh

André Prudhommeaux

Pour Dautry, comme pour Prudhommeaux, la révolution n’était pas « une question d’organisation », mais une affaire d’élan et de courage. En février 1929  [1]- 1929 est, nous l’avons vu, après 1925, l’année de la grande cuvée des ruptures – ils avaient publié un éphémère Réveil communiste, compact, théoricien et inactuel, qui contenait une lettre de démission du P.C., motivée par le fait que tout « prétendu redressement du Komintern » était impossible.

Les éléments qui se placent sur le terrain du redressement du Komintern sont les agents conscients ou inconscients, directs ou indirects, de la politique contre-révolutionnaire du Komintern: les Paz, les Treint, les léninistes ou trotskystes, ou léninistes-trotskystes 100%, les bordiguistes à la lettre de Promoteo, qui sont les endosseurs de la bolchevisation. (…) Hors de l’Internationale de Moscou: Au travail pour créer la base réellement prolétarienne qui permattra la collaboration révolutionnaire des ouvriers du monde entier [2]!

En août de la même année, leur publication avait pris le nom de L’Ouvrier communiste. A l’occasion du conflit sino-russe, ils s’étaient déclarés pour la « révolution mondiale des ouvriers » contre « les gouvernements capitalistes et bonapartistes et toutes les bourgeoisies du mondes » [3]. Ils avaient pris la défense des « communistes ouvriers » de Russie, notamment de Miasnikov, et même de Ghezzi, anarchiste italien émigré en U.R.S.S. et emprisonné. Trotsky n’était à leurs yeux qu’une sorte d’opportuniste, un « oppositionnel d’Union sacrée » qui avait « à jamais prostitué sa gloire comme exécuteur des basses oeuvres de Staline [4] ». Vos partisans, disaient-ils en s’adressant à lui,

utilisent tout ce que votre nom représente encore de grandeur révolutionnaire pour y draper leur dignité de laissés-pour-compte du stalinisme ou de petits ambitieux poltrons, soucieux de ménager à leur prudence un alibi politique.

Piteuse figure que la vôtre aujourd’hui, grand chef de l’Armée Rouge, toujours placé entre deux soupirants au rabais, comme une Célimène sur le retour, escamotant les billets doux, aguichant et se moquant, distribuant les baise-mains, et défendant à coups d’éventail le peu de virginité politique que lui a laissé Zinoviev! Est-ce bien à vous de dénoncer les courtisans, vous qui faites si bien la courtisane [5] ?

Opportunisme également, à leurs yeux, que la volonté de préservation de la petite propriété paysanne:  » La petite paysannerie est une classe à liquider dans la base économique et technique arriérée qui assure sa conservation [6]. » Quant aux anarchistes, ne sont pas à considérer comme dignes de confrontation tous ceux qui veulent régénérer l’humanité en régénérant l’individu (« monomanies scientifiques, artisitiques, littéraires, psycho-individuelles, psychanalytiques, sexualistes – prohibitions alimentaires, vestimentaires, phobie de la Violence, de l’Autorité, etc. ») L’anarchisme français est « une pétaudière petite-bourgeoise, un musée Dupuytren de l’idéologie et une Salpétrière pour les hystéries les plus inattendues ». Aussi bien, « à des degrés divers, la pourriture est partout, un peu partout aussi sans doute, le germe sain qui peut encore être sauvé. Les événements se précipitent, une clarification générale s’impose [7] ». En attendant, les rédacteurs de L’Ouvrier communiste se proclament insensibles aux critiques qui incriminent leur « intransigeance sectaire, leur pesanteur philosophique, leur pudibonderie doctrinale », et se déclarent « pas pressés de fonder un nouveau parti » et préférer « demeurer encore pour longtemps une secte [8] ».

Cela dans un nouveau périodique intitulé Spartacus, qui paraît en 1931: c’est qu’il y a eu dans les « Groupes ouvriers communistes » deux scissions successives.

(…)

Notes:

[1] Il s’agit d’une erreur de J. Rabaut: En février 1929 le Réveil communiste en est déjà à son numéro 5. Le N°1 est daté de novembre 1927. [Note de la BS]

[2] Réveil communiste, février 1929. [Note de Rabaut, comme les suivantes]

[3] L’Ouvrier communiste, octobre 1929.

[4] L’Ouvrier communiste, mai 1930.

[5] Ibid. , août 1930.

[6] Ibid., mai 1930.

[7] Ibid., août 1930.

[8] Spartacus, mai 1931.

3 Réponses to “Dautry, Prudhommeaux et « l’ Ouvrier communiste »”

  1. Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Says:

    […] Bataille socialiste the commune’s summer school, saturday 19th juneDautry, Prudhommeaux et “l’ Ouvrier communiste”Hommage à Rosa Luxemburg à […]

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  2. Brochure sur la tendance de Michele Pappalardi « La Bataille socialiste Says:

    […] Dautry, Prudhommeaux et « l’ Ouvrier communiste » (Rabaut, 1974) […]

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  3. Che fare? («Le Réveil Communiste», 1927) « La Bataille socialiste Says:

    […] Dautry, Prudhommeaux et « l’ Ouvrier communiste » (Rabaut, 1974) […]

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