Pannekoek vs Bordiga: Plus ou moins de Lénine ? (Buick, 2004)

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Traduction de l’article More Lenin or less Lenin? d’Adam Buick publié dans le Socialist standard de janvier 2004.

La prise du pouvoir par les bolcheviks en Russie modifia le cours des choses dans le sens où si avant la première guerre mondiale l’aile radicale de la social-démocratie internationale progressait vers des positions semblables à celles du Parti socialiste en Grande-Bretagne, après 1917 la plupart des militants de cette aile se fourvoyèrent dans le soutien aux bolcheviks. Pour beaucoup ce ne devait être qu’un bref flirt, mais le mal était fait. Lorsqu’ils rompirent leurs relations avec le régime bolchevique ils ne rompirent pas complètement avec les idées des bolcheviks, et se considérant comme « communistes de gauche » ils admirent notamment que la révolution avait été une révolution « de la classe ouvrière » qui avait mal tourné, mais que des leçons positives en restaient pour les travailleurs du reste de l’Europe.

Une récente brochure publiée par Antagonism Press (c/o BM Makhno, London, WC1N 3XX), Bordiga versus Pannekoek, discute et confronte les idées de deux sociaux-démocrates radicaux d’avant 1914 qui soutinrent initialement les bolcheviks avant de se brouiller avec eux dans les années 20, estimant qu’ils étaient sortis de leurs rails.

Anton Pannekoek (1873-1960) est le plus connu chez les anglophones, sa brochure Marxism & Darwinism ayant été traduite et publiée par Charles H. Kerr & C° avant la première guerre mondiale. Il est devenu un des principaux astronomes au monde et est l’auteur d’une Histoire de l’Astronomie appliquant la conception matérialiste de Marx de l’histoire. Son analyse de l’échec des bolcheviks était qu’ils avaient émasculé les soviets (ou conseils ouvriers, soviet signifiant conseil en russe) et instauré la loi de leur parti, devenant une nouvelle classe dirigeante sur les bases d’un capitalisme d’État. Il a relié cela par la suite au matérialisme grossier de Lénine dans Lénine philosophe.

Pannekoek

Pendant la deuxième guerre mondiale, Pannekoek, resté aux Pays-Bas, eut le temps de détailler son point de vue dans ce qui serait publié sous le nom de Workers’ Councils (Les Conseils ouvriers). Pannekoek était le représentant le plus connu du « communisme de conseils » considérant que la révolution prolétarienne (et la transition du capitalisme au socialisme/communisme) devait être réalisée par les travailleurs organisés démocratiquement dans les conseils ouvriers. Il est désormais connu dans les cercles communistes de gauche comme « conseilliste ».

Amadeo Bordiga (1889-1970) était le premier dirigeant du Parti communiste italien à sa fondation en 1921. Son analyse de l’échec de la révolution russe différait de celle de Pannekoek. Il n’avait aucune critique quant à la domination, fut-ce une dictature de fer, du parti; il reprochait seulement au parti bolchevik d’avoir cessé d’être un véritable parti communiste. Estimant clairement que le socialisme était une société sans classes, sans patrie, sans monnaie, sans salariat, il ne commit jamais l’erreur de considérer que la Russie avait cessé d’être capitaliste. Ce qui était advenu selon lui, c’est que lorsque le parti bolchevik avait cessé d’être communiste (en 1926, avec l’exclusion de Trotsky qu’il avait défendu), la politique de Lénine de « développement du capitalisme sous contrôle de l’État prolétarien » était simplement devenu un développement du capitalisme.

Bordiga

Bordiga croyait, encore plus fortement que Lénine, que sous le capitalisme une majorité de la classe travailleuse ne serait jamais capable d’atteindre une conscience socialiste, seule une minorité le pourrait, dont la tâche était de mener la majorité ignorante vers le socialisme. A la différence de Lénine qui donnait au moins l’impression de s’y intéresser, Bordiga n’avait que du mépris pour le principe même de démocratie, dénonçant celle-ci dans les mêmes termes que ceux des philosophes italiens qui justifiaient le gouvernement de Mussolini (qui, comme Bordiga, avait été une figure éminente de la gauche du Parti socialiste italien avant guerre), c’est-à-dire comme un simple comptage (counting of noses) , la course à l’opinion inopportune et mal-informée de l’ignorant, etc. Bordiga recommandait franchement la dictature d’une minorité organisée éclairée tel que le parti d’avant-garde, centralisé et discipliné.

Inutile de dire que ceux qui se situent dans la tradition de Pannekoek et dans celle de Bordiga ont les uns pour les autres un mépris réciproque, les uns considérant les autres comme les partisans d’un nouveau capitalisme d’État, les autres considérant ceux-là comme des démocrates confus et représentants majoritaires d’une autogestion du capitalisme (de fait, il y a du vrai dans les deux critiques).

Programme contre spontanéité?

La brochure de 44 pages d’Antagonism Press reproduit un court article de chacun d’eux, avec une introduction de 30 pages, sur la question « de la classe et du parti », à savoir si la révolution ouvrière doit être réalisée par un parti ou par la classe entière ou, sous un autre angle, si les révolutionnaires lorsqu’ils sont minoritaires comme aujourd’hui doivent mettre en avant un programme que la classe travailleuse adoptera ou s’ils doivent compter sur sa spontanéité afin qu’elle agisse dans son propre intérêt. Antagonism considère qu’il s’agit d’une fausse opposition. Nous aussi, bien que ce soit pour des raisons différentes (pourquoi une minorité révolutionnaire ne pourrait-elle pas s’organiser aujourd’hui autour d’un programme en vue de son adoption demain par la classe entière?).

Quels étaient les arguments des deux protagonistes ? Pannekoek prend une position antiparlementaire, contre les élections, soutenant que les ouvriers devraient se détourner des celles-ci, du parlement et de l’État et s’organiser démocratiquement en conseils ouvriers sur leurs lieux de travail pour réaliser la révolution: c’est basiquement une position syndicaliste révolutionnaire [*]. Il rejette à la fois le parti électoral et le parti d’avant-garde, les directions d’organisations représentant l’embryon d’une nouvelle classe dirigeante. Il n’est cependant pas contre l’idée d’un parti d’ouvriers, conçu comme groupe de personnes « ayant fondamentalement les mêmes conceptions, s’unissent pour discuter des mesures pratiques et font de la propagande en fonction de leurs conclusions ». C’est pratiquement la façon dont nous nous concevons comme parti actuellement.

Bordiga dénonce ces idées comme relevant du syndicalisme [*] et défend l’idée d’une minorité, le parti d’avant-garde, prêt à ignorer les souhaits de la majorité et la pousser en avant pour tenter de prendre le pouvoir dans une insurrection armée, insurrection réalisée au nom des travailleurs ignorants. Bordiga est donc non seulement anti-parlementaire mais anti-démocrate et on pourrait dire « anti-démocratiste ». L’argument de Bordiga est si curieux qu’il convient de le citer pour qu’on ne nous accuse pas d’exagérer:

« … la règle ne sera jamais que l’exploité, l’affamé, le sous-alimenté peuvent se convaincre qu’ils doivent renverser et remplacer l’exploiteur bien nourri et pourvu de toutes les ressources et de toutes les capacités. Ceci ne peut être que l’exception. La démocratie électorale bourgeoise court au devant de la consultation des masses, car elle sait que la majorité répondra toujours en faveur de la classe privilégiée, et lui déléguera volontairement le droit de gouverner et de perpétuer l ‘exploitation.
(…) La bourgeoisie gouverne avec la majorité non seulement des citoyens mais même des seuls travailleurs. Si donc le parti faisait toute la masse prolétarienne juge des actions et initiatives qui lui incombent en propre, il se lierait à un verdict qui serait presque sûrement favorable à la bourgeoisie (…) L’idée d’un droit du prolétariat à disposer de son action de classe n’est qu’une abstraction sans aucun contenu marxiste
» *

Contre l’anti-démocratisme

Antagonism essaie de concilier les deux points de vue, parlant du besoin d’un parti au sens le plus large (comme Pannekoek parlait de toutes sortes de partis) et attaquant la démocratie comme principe, défendant l’action politique de la minorité (minority political action) par opposition à sa propagande (minority propaganda and agitation). L’impression qui s’en dégage est qu’ils sont toutefois davantage favorables à Bordiga. Ils écrivent ainsi:

« [Pannekoek] croient encore à l’idéal mécaniste selon lequel tous les travailleurs – ou tous les travailleurs manuels – deviendront en masse socialistes, ce qui est un non-sens. »

« … un pouvoir démocratique, même un pouvoir démocratique des travailleurs, remettrait le pouvoir aux mains du capital. Le communisme rejette la démocratie ouvrière et le pouvoir ouvrier. »

Lorsqu’ils font allusion aux « erreurs tactiques » de Bordiga (par exemple sur la question syndicale) et ses « points forts » (comme la critique de la démocratie), ils font fausse route. A notre avis, Bordiga avait raison de dire que les travailleurs devaient s’organiser en syndicats (mais non de dire que son parti d’avant-garde devait en rechercher le contrôle) et tort sur la démocratie.

La démocratie politique n’est pas, ou n’est pas seulement, ce par quoi la classe capitaliste finit par faire endosser sa domination par la classe travailleuse, c’est potentiellement un outil que la classe travailleuse peut transformer en arme pour mettre fin au capitalisme et à la domination de classe. La démocratie et le principe majoritaire doivent être un principe fondamental tant du mouvement pour instaurer le socialisme que de la société socialiste même. Si une majorité de travailleurs était à ce point opprimée et incapable de comprendre le socialisme comme le défendait Bordiga, le socialisme serait donc impossible puisque sa nature est celle d’une société basée sur la coopération volontaire; il ne peut apparaître et se développer qu’avec le consentement conscient et la participation d’une majorité. Le socialisme ne peut pas être imposé d’en haut par une élite comme l’envisageait Bordiga. La démocratie n’est pas un simple comptage, c’est le seul principe compatible avec une société sans classes.

Si donc nous avions été forcés de choisir entre Bordiga et Pannekoek (ce dont nous ne sommes évidemment pas) , nous devrions choisir Pannekoek malgré ses erreurs. Il a au moins reconnu que la classe travailleuse doit s’organiser démocratiquement, tant pour mettre fin au capitalisme que pour diriger la société future. Son erreur était de ne pas voir que son principe d’organisation démocratique recommandé pour ses conseils ouvriers (délégués mandatés et révocables) pouvait également s’appliquer dans le champ politique, aux travailleurs organisés politiquement pour le socialisme, c’est-à-dire au parti socialiste des travailleurs.
Mais nous ne souhaitons pas être considérés comme « communistes de conseils ». Nous louons le « démocratisme » de Pannekoek, pas son « conseillisme ». Beaucoup, sinon la plupart des conseillistes actuels n’en sont pas au niveau de compréhension de Pannekoek. Ils représentent vraiment ce pourquoi Bordiga les dénonçait: la gestion ouvrière d’une économie de marché, c’est-à-dire une auto-exploitation ouvrière, et relèvent (comme Pannekoek) de l’accusation de syndicalisme [*] que Bordiga avait prononcé contre eux. D’autre part, nous ne voudrions pas être mêlés au super-léninisme de Bordiga, même s’il a été -ainsi que ses héritiers – bien plus clair quant à la nature non-monétaire du socialisme.

Note du traducteur:

[*] Syndicalist/syndicalism ne correspond pas vraiment à syndicaliste/syndicalisme en français (unionist/unionism) mais plutôt au syndicalisme révolutionnaire ou d’action directe. Il faut donc le comprendre ici au sens d’une action ouvrière anticapitaliste à la base se passant de parti (grève générale, etc.), en déconnectant l’expression de tout ce qui peut être bureaucratique ou médiateur social dans le syndicalisme (unionism) et que dénonçait justement Pannekoek.

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