Avant les élections en Allemagne (Korsch, 1928)

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Article de Karl Korsch paru dans Contre le courant N°11 (9 mai 1928).

EN ALLEMAGNE
Avant les élections de 1928

Il nous a paru intéressant de repro­duire cet article de Korsch dans lequel sont indiqués les objectifs de la bour­geoisie allemande à l’occasion de la prochaine consultations électorale.

Au cours de la campagne électorale qui commence, les deux soi-disant partis ouvriers : le Parti social-Démocrate (SPD) et le Parti Communiste (KPD) ainsi que les différents partis politiques de la bourgeoisie, élèvent la voix pour dépeindre aux électeurs prolétariens les élections législatives comme une action décisive dont dépend le sort de la classe ouvrière allemande. Le SPD, suivant une tradition vieille de plusieurs dizaines d’années, le fait avec la plus grande franchise. En dépit de toutes les expériences faites par les travailleurs à leurs propres dépens pendant la dernière décade, malgré toutes les acquisitions théoriques de la science marxiste, les articles de fond de la presse social-démocrate paradent à nouveau, vantant la puissante influence que les travailleurs allemands pourraient exercer par le renforcement de la position de la social-démocratie au prochain Reichstag « sur les salaires, prix et durée de la journée de travail et sur les conditions économiques en général ».
Le Parti Communiste, qui évite encore ce franc-parler dans la lutte électorale actuelle, est tombé, par contre, depuis longtemps, dans son activité pratique réelle, dans le même crétinisme parlementaire grâce auquel toute la lutte menée continuellement sous mille formes diverses par la classe prolétarienne pour sa propre émancipation, dispa­raît finalement complètement, faisant place au seul grand « objectif », au renforcement de l’infuence de la « force au Parlement » de son propre Parti.
Et si le SPD, grâce à son mensonge sur le rapport direct entre le nombre croissant ces voix et des mandats de la social-démocratie et l’influence ascen­dante des travailleurs sur les salaires, prix, heures de travail, etc., essaie encore de faire une certaine concession d’une vulgarité et d’un verbalisme iné­narrables, en rappelant le principe marxiste que la libération économique de la classe ouvrière est le but, et que tout mouvement politique n’est qu’un moyen subordonné à ce but, par contre, le Parti communiste allemand (KPD) personnifie aujourd’hui ce crétinisme parlementaire dans son type le plus pur pourrait-on dire. Ce parti s’intitulant marxiste et communiste, déclare dans l’article officiel ouvrant la campagne électorale, qu’ « il va à la lutte électo­rale pleinement conscient de ce que les élections ne peuvent rien changer aux rapports des forces exis­tant en Allemagne ». (Imprekor Nr. 33 du 30.3) ; il subordonne en même temps tout le mouvement économique du prolétariat à cette campagne élec­torale politique, en donnant à ses fonctionnaires chargés d’appliquer la tactique électorale cette « directive » secrète : « L’organisation de grandes luttes économiques constitue la préparation élec­torale la plus importante et la plus décisive » ; il considère comme but de sa campagne électorale non pas « l’intensification » de ces conflits économiques pour les transformer en une lutte révolutionnaire de grande envergure politique et économique contre toute la bourgeoisie, mais bien une « bataille » contre le bloc bourgeois » ou, selon la terminologie parlementaire, « contre un cabinet purement bour­geois excluant le SPD ».
Ce procédé détournant l’attention du prolétariat de la véritable essence de sa lutte de classe, a des conséquences particulièrement dangereuses, se produisant en un moment historique où, comme en Allemagne c’est nettement le cas, les éléments les plus importants de la bourgeoisie sont intéressés au plus haut degré à cette déviation « politique ».
Seul un incurable crétin parlementaire peut croire, ne serait-ce qu’un instant, que la dernière « crise » du Parlement, qui aboutit à la dissolution du Reichstag et à de nouvelles élections, eût été plus aisée à trancher à n’importe quel point de vue pour les diverses fractions du grand parti bourgeois toujours uni en face du prolétariat, que l’avant-der­nière crise gouvernementale éclatant il y a 15 mois après la tentative de la social-démocratie d’établir avec le gouvernement de minorité de Marx, les rela­tions stables d’une « coalition tacite », crise qui se termina finalement (après plusieurs offensives et con­tre-offensives) par la formation « du gouvernement du bloc bourgeois » au sens strict du mot. Au con­traire, pendant toute la période comprise entre le début de la dernière « crise », en février dernier, et la dissolution officielle du Reichstag qui eut lieu le 31 mars, les différents partis de la coalition du bloc bourgeois ont œuvré avec une parfaite unité, par-dessus leurs divergences idéologiques soi-disant  « inconciliables », dans l’intérêt commua de toute la bourgeoisie noire-blanche jaune-rouge ; les partis de l’ « opposition » actuelle n’ont que très rarement attaqué cette unité et jamais d’une manière bien profonde.
Laissant momentanément de côté la solution de problèmes où les intérêts des différentes fractions de la bourgeoisie auraient pu se trouver en désaccord, ils en terminèrent rapidement et sans accroc avec le programme indispensable » présenté par le prési­dent Hindenbourg pour la préservation des intérêts communs de toute la bourgeoisie allemande ; ils se débarrassèrent aussi en passant des différentes ques­tions « scabreuses », particulièrement dans le domaine des armements politiques légaux et illégaux, qui, si elles étaient restées pendantes, auraient paru trop insupportables ou dangereuses à toute la bourgeoisie allemande. Ils gagnèrent, par cette activité réalisée avec une, conscience de classe bourgeoise modèle, beaucoup de remerciements, que le chancelier Marx leur exprima officiellement le 31 mars 1928, en disant avec un grand sérieux, que « sans s’occuper de leur position politique (!) envers le cabinet présent, ils ont accompli complaisamment ce travail positif ».
Si peu que concorde ce qui précède avec la légende pieuse d’ « un bloc bourgeois en ruines » que propage aujourd’hui le parti social démocrate pour tromper ses partisans sur le véritable caractère des nouvelles questions à l’ordre du jour et sur le rôle joué par le S. P. D. lui-même dans le nouveau jeu de la bourgeoisie allemande, tout aussi inexactes sont les assertions du K. P. D. à ce sujet, justifiées avec une légèreté traditionnelle, par le fait que soi-disant la cause d’une dissolution prématurée du Reichstag proviendrait plutôt d’une « aggravation des difficultés de l’économie allemande, annonçant une crise économique sérieuse pour l’automne de cette armée, de même que des aspirations des industriels découlant de cette situation, ceux-ci voulant en finir avec les élections avant de développer avec plus d’intensité l’offensive contre la classe ouvrière au point de vue salaires et productivité ».
(Voir l’article déjà cité plus haut. Imprékor n° 33, p. 611 de l’édition allemande.)
Il est parfaitement exact que la bourgeoisie alle­mande a commencé une nouvelle offensive pour la diminution des salaires, la prolongation de la journée de travail, et une plus grande intensité de celui-ci. Mais ces aspirations de la bourgeoisie allemande ne sont en aucun cas nées de la crainte d’une « crise économique sérieuse » imminente.
Il s’agit bien davantage, au cours des grandes luttes économiques des derniers mois, et des autres batailles livrées dans tous les domaines sociaux — et particulièrement dans celui de la politique et de l’État — de préciser les conditions et les formes dans lesquelles se fera la transition entre la première période de la soi-disant rationalisation qui coïncide dans le temps avec la législature du Reichstag 1924-1928, et la période de continuation de cette « rationalisation » s’accomplissant dans les nouvelles conditions d’une conjoncture qui vient de commencer, et qui probablement durera.
Les capitalistes allemands ne songent naturellement pas, à un moment où les pénibles sacri­fices consentis, par la classe ouvrière, au vu et au su de ses chefs réformistes et sans le moindre geste de résistance indépendant du soi-disant « Parti Communiste » (sacrifices par le chômage en masse, aug­mentation de la durée et de l’intensité du travail, progression de la vie chère et baisse des salaires réels qui en découle) commencent à apporter des quantités considérables de fruits d’or, à faire ressortir pendant la continuation de ce processus de rationalisation, « l’autre aspect » de celle-ci, auquel faisaient continuellement allusion pour consoler la classe ouvrière, la C. G. T. allemande, le S. P. D., ainsi que le P. C, en employant seulement des expressions quelque peu différentes.
La bourgeoisie allemande voudrait plutôt se servir des moyens suivants :
1 ° Elle préférerait un nouvel écrasement direct du prolétariat à la manière allemande de 1929 ou anglaise de 1926 (malheureusement, une pareille cure radicale met en danger les « résultats acquis par la rationalisation ») ;
2° Elle désirerait tout au moins, par des menaces continuelles de lock-out, par toutes les autres formes de pression économique et politique, obtenir un fonctionnement « juste » de l’appareil étatiste de l’arbitrage obligatoire.
Elle réaliserait ainsi sur le dos et aux dépens de la classe ouvrière allemande, la suite de « la campagne de rationalisation » commencée il y a 4 ans, et cela, malgré le changement de situation de l’industrie.
Tel est le principal objectif économique, auquel, dans la phase actuelle de la lutte de classe historique entre le prolétariat et la bourgeoisie, capitalistes allemands ont subordonné tous leurs mouvements politiques et toutes leurs décisions (telles la récente dissolution du Reichstag) en les « envisageant simplement comme des moyens ».
La chute de Gessler et son remplacement par Groener, juste au moment de la découverte du soi-disant scandale Lohmann, le changement de la politique d’ornement de la bourgeoisie allemande, nié en paroles, mais prouvé en même temps par les actes de Stresemann, qui consiste à passer des méthodes secrètes et illégales aux procédés francs et légaux, les différentes transformations et changements d’orientation au sein des partis gouvernementaux, le S.P.D. prêt, comme toujours, à la coalition avec le gouvernement, son désir en ce sens variant seulement de grandeur (petite, grande et plus grande!) la récente rupture officielle des pourparlers économiques germano-russes, la reprise de nouvelles discussions dans la question des réparations et des dettes: tous ces événements des derniers temps montrent clairement la complexité des tâches devant lesquelles la bourgeoisie allemande se place aujourd’hui dans sa tentative de passage de la première à la seconde phase de la soi-disant rationalisation; elle tente ainsi non pas d’adoucir et de modérer l’exploitation et l’oppression de la classe prolétarienne, mais au contraire, elle cherche à la renforcer et à l’augmenter encore.
Si, dans la lutte électorale actuelle, les différentes fractions de la bourgeoisie se querellent sur les formes, dans lesquelles chaque fraction particulière, sans blesser sérieusement les intérêts communs de l’ensemble de la classe bourgeoise, voudrait amener une solution des différents problèmes correspondant à son point de vue, le prolétariat, dont les intérêts révolutionnaires, économiques et politiques de classe ne sont représentés par aucun des soi-disant « partis ouvriers » concurrents dans cette lutte électorale, ne doit en aucun cas se laisser détourner de sa tâche principale par ces cris discordants et ce tumulte.
Cette grande tâche principale du prolétariat, dans la période présente importante de transition, consiste à combattre directement l’objectif économique essentiel auquel, de l’autre côté de la barricade, sont subordonnés tous les actes complexes et multiples de l’ennemi de classe et de ses acolytes, au nom de l’ensemble des intérêts de toute la classe bourgeoise.

Elle s’accomplira par une lutte économique directe qui, grâce à son développement ultérieur, grâce à son caractère de masse, sera aussi la lutte politique du prolétariat contre tous les coups visibles et sensibles des patrons qui, par la violence cynique des menaces de lock-outs en masse et par la violence déguisée des arbitrages étatistes obligatoires, attaquent toujours plus et menacent de plus en plus d’anéantir les intérêts de la classe ouvrière.

K. KORSCH.

Affiche électorale de l'époque

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    […] Karl Korsch: Avant les élections en Allemagne (1928) * Réponse du Cercle Marx Lénine à “Contre le courant” (1928) * Clara Zetkin: Lettre […]

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