Engels et la « légalité à tout prix » (Kautsky, 1909)

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Extrait de Le Chemin du pouvoir de Karl Kautsky (1909).

On s’efforce maintenant de me mettre en contradiction avec Frédéric Engels qui, à ce qu’on prétend, fut aussi animé en son temps de sentiments  très révolutionnaires, mais devint raisonnable peu de temps avant sa mort; il reconnut alors l’impossibilité de maintenir son point de vue révolutionnaire et il en fit l’aveu.

Il est vrai qu’Engels, en 1895, dans la préface bien connue qu’il écrivit pour « les luttes de classes en France », de Karl Marx, montrait que les conditions de la lutte révolutionnaire avaient bien changé depuis 1848. Pour vaincre, écrivait-il, il faut que nous ayons derrière nous des masses « qui comprennent les exigences de la situation », et il est beaucoup plus avantageux pour nous autres révolutionnaires de recourir aux procédés légaux qu’aux moyens illégaux et à la révolution. Mais il ne faut pas oublier qu’il n’avait en vue que la situation du moment. Ceux qui veulent savoir comment il faut interpréter ce passage d’Engels doivent le comparer avec ses lettres auxquelles je faisais récemment allusion dans la Neue Zeit; on y voit avec quelle énergie il se défendait de passer pour « un adorateur pacifique de la légalité à tout prix ». Voici ce que j’écrivais alors dans la Neue Zeit:

« L’introduction des luttes de classes de Karl Marx porte la date du 6 mars 1895. Peu de semaines après, le livre parut. J’avais prié Engels de m’autoriser à imprimer l’introduction dans la Neue Zeit avant la publication du livre. Il me répondit le 25 mars en ces termes:

« J’ai reçu ton télégramme et je réponds de suite: avec plaisir! Je fais suivre sous bande le texte corrigé. En voici le titre: Introduction de la nouvelle édition de Luttes de classes en France de K. Marx, par Frédéric Engels. Comme il est dit dans le texte, la matière est empruntée à d’anciens articles de la Nouvelle Gazette Rhénane. Mon texte a quelque peu souffert par suite des appréhensions de nos amis de Berlin qui redoutent le projet de loi sur les menées subversives: il me fallait en tenir compte dans la circonstance. »

Pour comprendre ces lignes, il faut se rappeler que le projet de loi sur les menées subversives qui, dans le but d’entraver la propagande socialiste, prévoyait une aggravation notable des lois existantes, fut soumis, le 5 décembre 1894, au Reichstag; celui-ci le renvoya le 14 janvier à une Commission où on en discuta pendant plus de 3 mois (jusqu’au 25 avril). Or, c’est justement pendant cet intervalle que fut écrite l’introduction d’Engels.

Engels jugeait la situation grave, ainsi qu’il ressort d’un passage ultérieur de la même lettre où il écrit:

« Je tiens pour absolument certain que nous verrons en Autriche une réforme électorale qui nous ouvrira le Parlement à moins qu’une période de réaction générale n’éclate soudainement. A Berlin il semble qu’on s’efforce par les moyens violents d’en provoquer une; mais, malheureusement, on ne sait jamais là-bas du jour au lendemain ce que l’on veut. »

Quelque temps auparavant, le 3 janvier, immédiatement avant qu’il se mît à l’introduction, Engels m’avait écrit:

« Il semble que vous allez avoir en Allemagne une année très agitée. Si M. de Köller continue de la sorte, tout est possible, conflit, dissolution, coup d’État. Naturellement on se contentera de moins s’il le faut. Les hobereaux ne demanderaient rien de plus qu’une augmentation du don gracieux; mais pour l’obtenir, il faudra faire appel à certaines velléités de gouvernement personnel, il faudra même s’y prêter, et s’y prêter jusqu’au point où les facteurs de résistance entrent aussi en jeu, et c’est alors le hasard, c’est-à-dire l’incalculable, l’inintentionné se met de la partie. Pour s’assurer le don gracieux, il faut brandir le menace du conflit – un pas de plus, et le but primordial, le don gracieux, devient accessoire, la couronne est aux prises avec le Reichstag, il faut plier ou rompre, et alors cela peut devenir drôle. Je lis justement l’ouvrage de Gardiner « Personal Government of Charle I » (Le Gouvernement personnel de Charles Ier). La situation ressemble à celle de l’Allemagne actuelle, même au ridicule près. Par exemple les arguments à propos de l’immunité pour les actes commis dans l’enceinte du Parlement. Si l’Allemagne était un pays latin, le conflit révolutionnaire serait inévitable, mais comme en sont les choses, on ne peut rien dire de certain. »

On voit donc qu’Engels jugeait la situation grave et grosse de conflits, et cela à l’époque où les révisionnistes lui font proclamer que l’ère de l’évolution légale et pacifique à tout prix était ouverte, que son règne était à jamais assuré et que l’ère des révolutions était passée. Il est clair qu’Engels, en jugeant ainsi la situation, évitait tout propos que les adversaires auraient pu exploiter contre le Parti et que, tout en restant naturellement inébranlable quant au fond, il se montra aussi réservé que possible dans la forme.

Sur ces entrefaites, le Vorwärts, sans doute pour exercer une influence favorable sur les débats de la Commission chargée du projet de loi, publia quelques passages de l’introduction et les combina de telle façon que, considérés seuls, ils produisaient l’impression que les révisionnistes ont mis plus tard sur le compte d’Engels; alors il entra dans une violente colère. Dans une lettre du 1° avril, il écrivit:

« A mon grand étonnement, je vois dans le Vorwärts d’aujourd’hui un extrait de mon introduction imprimé à mon insu et façonné de telle manière que j’ai l’air d’être un adorateur pacifique de la légalité à tout prix. Je n’en suis que plus heureux de voir paraître maintenant l’introduction tout entière dans la Neue Zeit, afin que cette impression honteuse soit effacée. Je ne manquerai pas de dire ce que j’en pense à Liebknecht ainsi qu’à ceux, quels qu’ils soient, qui lui ont fourni cette occasion de dénaturer ma pensée. »

Il ne se doutait pas que peu de temps après, des amis intimes, plus qualifiés que tous les autres pour protéger sa pensée contre toute altération, en viendraient à croire que cette opinion dénaturée était la sienne propre et que ce qui lui paraissait une honte était la prouesse la plus superbe de toute son existence: le lutteur révolutionnaire finissant en adorateur pacifique de la légalité à tout prix. »

Si ces lignes ne suffisaient pas à préciser le point de vue d’Engels relativement à la révolution [*], nous renverrions à un article sur « le Socialisme en Allemagne » qu’il publia dans la Neue Zeit en 1892, c’est-à-dire peu d’années avant l’introduction des Luttes de classes de Marx. Il y écrit:

« Combien de fois les bourgeois ne nous ont-ils pas suggéré que nous devrions renoncer dans tous les cas à l’emploi des moyens révolutionnaires et nous en tenir à la légalité maintenant que la loi d’exception est supprimée, le droit commun rétabli pour tous, même pour les socialistes! Malheureusement, nous ne sommes pas en état de satisfaire sur ce point ces Messieurs les bourgeois. Ce qui n’empêche nullement d’ailleurs que ce n’est pas nous en ce moment que la légalité est en train de perdre. Au contraire elle travaille pour nous à merveille, si bien que ce serait une folie de notre part que de l’enfreindre tant que les choses iront de ce train. Il est beaucoup plus juste de se demander si ce ne sont pas plutôt les bourgeois et leur gouvernement qui porteront atteinte à la loi et au droit pour nous écraser par la violence? Mais laissons venir les choses. En attendant « tirez les premiers, Messieurs les bourgeois ».

« Et il n’y a pas de doute, ils tireront les premiers. Un beau jour, les bourgeois allemands et leur gouvernement se lasseront de regarder les bras croisés la marée montante du socialisme. Ils auront recours à l’illégalité, à la violence. Mais à quoi bon cela? La violence peut écraser une petite secte sur un territoire restreint; mais il faut encore chercher la force capable d’extirper un parti de plus de deux ou trois millions d’hommes répandus sur tout un empire. La supériorité momentanée de la contre-révolution pourra peut-être retarder de quelques années le triomphe du socialisme, mais seulement pour le rendre plus complet et plus définitif ».

Il faut tenir compte de ce passage ainsi que des lettres ci-dessus mentionnées pour bien comprendre les expressions de l’introduction d’Engels relatives à la légalité, si avantageuse pour notre parti. Elles ne sont nullement un renoncement à l’idée de la révolution.

Assurément elles rejettent d’une façon catégorique l’opinion de ceux qui voudraient voir tout sacrifier à l’idée de la révolution et se représentent celle-ci comme une simple répétition des événements de 1830 et 1848.

F. Engels

Note de la BS:


[*] On évoque aussi souvent la conclusion de la lettre de F. Engels à R. Fischer du 8 mars 1895: « Légalité aussi longtemps que cela nous arrange, mais pas de légalité à tout prix, même en paroles! ». Cette lettre est reproduite dans l’édition de R. Dangeville La Commune de 1871 (10/18, 1971).

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Une Réponse to “Engels et la « légalité à tout prix » (Kautsky, 1909)”

  1. Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Says:

    […] la Ligue des communistes (1850) * Paul Mattick: Reform and Revolution (1981/1983) * Karl Kautsky: Engels et la “légalité à tout prix” (1909, Auszug aus Le Chemin du pouvoir) * La Guerre Sociale: „La Guerre sociale” „: […]

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