Mansoor Hekmat, marxiste philanthrope privé de ses rêves pour l’Iran (2002)

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Article nécrologique de Haleh Afshar paru dans le Guardian du 20 juillet 2002. The Guardian est un quotidien habituellement décrit comme le « journal de référence » de la gauche anglaise. Haleh Afshar n’est pas une signature obscure: professeur à l’Université de York, elle a été anoblie et cooptée à la Chambre des Lords en 2007. Nous avons déjà traduit une autre notice nécrologique de 2002: Mansoor Hekmat, marxiste iranien, dans le mensuel marxiste-humaniste américain News and letters.

La mort de Mansoor Hekmat, d’un cancer à l’âge de 51 ans, marque une nouvelle étape dans le déclin des figures de proue du marxisme iranien en exil. Le cofondateur, en 1991, des partis communiste-ouvriers d’Iran et d’Irak, était parmi une poignée d’optimistes qui continuaient à croire en la possibilité d’une révolution ouvrière en Iran et partout dans le monde arabe.

Né à Téhéran sous le nom de Zhoobin Razani, son père était un économiste universitaire, qui travailla pour le gouvernement, tandis que sa mère  était enseignante et avocate. Après des études dans la capitale iranienne, il s’oriente vers l’économie à l’Université de Shiraz. Il a fait connaissance avec le marxisme lorsqu’il est venu à Londres en 1973. En raison de l’hostilité des gouvernements iraniens envers le marxisme, à la fois avant et après la révolution islamique, Razani a utilisé le pseudonyme de Mansoor Hekmat, tout en affinant son raisonnement.

Il poursuivit ses études économiques avec un diplôme à l’Université de Kent, et une maîtrise à l’Université de Bath. Il travaillait sa thèse de doctorat au Birkbeck College,  à Londres, lorsque la révolution iranienne a éclaté. Il rentra aussitôt dans son pays.

La prise du pouvoir par l’ayatollah Khomeiny prit la gauche iranienne par surprise, rendant vaine sa préparation par une décennie de résistance clandestine. Le mouvement  [de gauche] n’est pas parvenu à s’unir contre le nouveau régime, et les mouvements de guérilla s’étaient déjà divisés entre les Moudjahidin du peuple, avec leur vision du marxisme islamiste, et les Fedayin.

Après l’arrivée de Khomeiny, la dernière scission [au sein des Fedayin], se fit entre le groupe majoritaire, qui estima qu’il pourrait plus facilement renverser le régime en collaborant avec lui, et la minorité, qui poursuivit sa résistance armée. Dans les premiers jours de la République islamique, la plupart des Fedayin étaient capables de collaborer avec le principal parti communiste iranien, le Toudeh, mais l’exécution sommaire par le gouvernement des dirigeants Fedayin et Tudeh en 1983 et 1984 a réduit la gauche à une fragmentation en mouvements clandestins. C’est autour de 1982 que Hekmat a quitté Téhéran pour le Kurdistan, où il a cofondé le Parti communiste d’Iran – qu’il quittera plus tard, avec d’autres, sur la question du nationalisme kurde. Vers le milieu des années 1980, il était de retour en Europe.

La désunion de la gauche iranienne était loin de la vision de Hekmat d’ un mouvement des travailleurs  uni et philanthropique (humanitarian). Les quelques militants qui  s’étaient exilé à l’Ouest rejoignirent un mouvement très divisé. Certains se divisaient en matière d’analyse marxiste, tandis que d’autres faisaient de leur mieux pour soutenir les dissidents en Iran. Malgré le succès des groupes de base, on a jusqu’alors échoué à former une opposition unie et efficace. Le Parti communiste-ouvrier de Hekmat a partagé ce problème.

Comme beaucoup de marxistes de la fin du 20° siècle, Hekmat a rejeté les socialismes d’Union soviétique, de Chine et des pays d’Europe de l’Est. Il a également rejeté l’engagement marxistes dans la guérilla, ainsi que les solutions social-démocrates ou trotskystes. Il a vu que tous manquaient de cet humanisme qui est un concept essentiel du radicalisme marxiste.

Mais en rejetant cela, Hekmat excluait la majorité des groupes marxistes d’Iran. Son parti communiste-ouvrier n’a pas pu résoudre les difficultés qui ont marqué les groupes communistes de toutes nuances en Iran au cours du siècle passé, cette difficulté commune consistant en trop d’analyses et trop peu d’unité.

Hekmat s’est concentré sur la tentative de concilier le communisme-ouvrier en Iran et en Irak avec une vision plus large. Son travail est intéressant, et traite des problèmes auquels le marxisme doit faire face, mais, comme pour d’autres dans l’intelligentsia en exil, il trouva moins facile de mobiliser les travailleurs en Iran. L’analyse développée à l’Ouest ne répondait pas nécessairement aux besoins des groupes locaux de base, devant souvent survivre clandestinement dans un monde de compromis et de fidélités à court terme. Bien qu’il y ait eu plusieurs grèves réussies, de nombreuses organisées par les communistes sur place, ils n’avaient pas, dans l’ensemble, la  perspective marxiste plus large prônée par Hekmat.

Pourtant, la masse considérable de travail fourni et, en particulier, le soutien continu apporté par Hekmat au mouvement de résistance en l’Iran, ne devrait pas être sous-estimée. Le Parti communiste-ouvrier a soutenu le marxisme radical en Iran, et a contribué à faire connaître les grèves et les activités de base qui autrement n’auraient pas été connues à l’Ouest.

Lui survivent sa compagne, Azar Majedi, et leurs trois enfants.

Mansoor Hekmat (Zhoobin Razani), révolutionnaire, né le 4 Juin 1951; décédé le Juillet 2002


Une Réponse to “Mansoor Hekmat, marxiste philanthrope privé de ses rêves pour l’Iran (2002)”

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