Droits humains et relativisme culturel (2001)

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Traduction de Human Rights and Cultural Relativism: Ali Javadi’s Discussion with  Azar Majedi and Koorosh Modaresi, extrait de WPI Briefing N° 13 (16 mai 2001),transcription d’une discussion en persan à la radio, première publication dans International Weekly N° 53 (11 mai 2001).

Ali Javadi discute avec Azar Majedi et Koorosh Modaresi

Ali Javadi: Ces derniers temps, certains militants du 2 e camp de Khordad [aussi connu sous le nom de Réformistes] ont posé les bases de leurs définitions des droits civiques pour la Constitution de la République islamique. Est-ce une position de départ pour une discussion sérieuse?

Koorosh Modaresi: Je pense que ce n’est pas une discussion sérieuse. La République islamique et sa Constitution ne peuvent pas être une base pour des droits civiques, car la Constitution nie les droits les plus fondamentaux de la liberté d’expression, de pensée et le droit de s’organiser.

Azar Majedi: En outre, le problème est que la Constitution de la République islamique constitution est fondée sur l’Islam. L’Islam limite et restreint tous les droits. Par exemple, les droits des femmes sont définis dans le cadre islamique. C’est l’Islam qui compte et tout le reste est défini par rapport lui. Cet aspect suffit à nier les droits civiques, sociaux et individuels. La position centrale de l’Islam sape la liberté, l’égalité et les droits individuels.

Ali Javadi: Dans le domaine des droits civiques et individuels, de nombreuses institutions politiques soutiennent que la Déclaration universelle des droits de l’homme et autres déclarations internationales sont les bases des droits civiques. De votre point de vue, la Déclaration universelle est-elle la formule qui peut protéger les droits civiques?

Koorosh Modaresi: Permets-moi d’abord faire un point. Les droits de l’homme ne sont pas un « phénomène divin », visible des origines de l’histoire à sa fin. La question de la nature des droits humains dépend des systèmes philosophiques, idéologiques et sociaux en diverses périodes historiques. Aujourd’hui, au début du 21 ème siècle, nous voyons des mouvements contemporains avec certaines interprétations des droits de l’homme et nous voyons d’autres mouvements vieux de plusieurs siècles et qui ont d’autres interprétations des droits de l’homme, comme les mouvements islamiques. Par conséquent, lorsque nous parlons des droits de l’homme et d’une déclaration spécifique, nous devons examiner le mouvement qui a produit cette déclaration et comment ce mouvement définit les droits de l’homme.

La Déclaration universelle des droits de l’homme est un produit de la pensée libérale-bourgeoise. Selon ce point de vue, les êtres humains sont respectés en tant qu’individus atomisé et sont responsables des conditions dans lesquelles ils vivent. Ils sont respectés dans le sens qu’ils ont les mêmes droits juridiques, mais les conditions nécessaires pour réaliser l’égalité juridique – l’égalité des droits économiques – restent ignorées. De toute évidence, comparée à la République islamique d’Iran, la Déclaration universelle des droits de l’homme, qui reconnaît les droits et libertés individuels est une position déjà plus avancée vers une interprétation plus progressiste pour les êtres humains et leur environnement. Si on l’examine pourtant de près, comme je l’ai d’abord noté, nous voyons qu’elle est essentiellement limitée aux droits juridiques des individus.

La Déclaration ne traite pas des conditions économiques nécessaires à la réalisation de l’égalité juridique. La liberté d’expression et d’organisation sont reconnues dans la présente Déclaration, mais cette égalité juridique ne peut être réalisable en raison de l’inégalité économique. Par exemple, le travailleur et l’employeur sont reconnus en vertu de ce principe, les travailleurs peuvent être exploités et licenciés. En outre, la possibilité d’accès aux médias et aux moyens  politiques, et d’y peser, est incomparable entre riches et pauvres. L’égalité pour les masses n’est ici rien de plus qu’un mirage. D’un point de vue communiste et de classe, de telles conditions violent les droits fondamentaux de la plus grande partie de l’humanité. La sphère économique a été laissé  en-dehors de la Déclaration des droits de l’homme et, par conséquent, il n’y a aucune garantie pour la réalisation même des droits déclarés.

Ali Javadi: Il y a une tendance qui dit que les droits civiques ne peuvent être universels parce que les gens ne sont pas les mêmes, ils ont des histoires et des vies différentes, vivent dans des sociétés diverses avec des cultures différentes, et qu’on devrait en tirer des conclusions quant aux droits de l’homme. Quelle est votre réaction et votre critique?

Azar Majedi: A mon avis, ce sont des tentatives pour faire taire ceux qui luttent pour la liberté et l’égalité et de justifier le statu-quo. Cette affirmation qui est également discuté dans le cadre du relativisme culturel, a surtout été promue au cours des deux dernières décennies.Il y a un demi-siècle, quand la Déclaration universelle des droits de l’homme a été proclamée, le relativisme culturel n’était pas un problème. La Déclaration universelle des droits de l’homme avait été écrite au milieu des rivalités de la guerre froide en opposition au bloc de l’Est, bien que l’Union soviétique ait affirmé avoir une Constitution reconnaissant les droits les plus progressistes, la posant comme un modèle.

Avec l’avènement du relativisme culturel, on assiste aujourd’hui à la remise en cause des droits universels, et à une définition variable des droits selon les sociétés, les histoires, les cultures et religions. C’est en fait une marche en arrière. Le relativisme culturel est utilisé pour justifier l’absence de droits, l’exploitation et la répression à l’Ouest, dans l’opinion publique occidentale, sur ce que vivent les gens dans des pays comme l’Iran. Il prétendra que l’Islam est la religion des gens et que ce qui se passe dans le cadre islamique est acceptable, ou que les femmes ne devraient pas exiger la libération  de leurs sœurs dans les «sociétés islamiques»,  car  on doit respecter leur culture. Cela n’a aucun sens et doit être fermement rejetée.  Ce sont des idées complètement réactionnaires et rétrogrades. Les droits civiques, la liberté et l’égalité sont des concepts universels, pour lesquels les gens  luttent dans le monde entier.

Ali Javadi: Quels sont les motivations aux sources du relativisme culturel? Pourquoi le mouvement bourgeois, qui a produit la Déclaration universelle des droits de l’homme, plaide-t-il désormais pour le relativisme culturel et contre l’universalité des droits de l’homme? Quelles sont les causes économiques et sociales de cette situation?

Azar Majedi: Cela a à voir avec l’effondrement du bloc de l’Est et du capitalisme d’État qui se prétendait socialiste. Comme je l’ai dit, la Constitution soviétique, qui avait été écrite après la révolution d’Octobre, contenait plus de droits progressistes pour ses citoyens. La chute de l’Union soviétique et l’offensive de droite et de libre-marché qui l’a suivi ont préparé le terrain pour cette marche arrière. Le post-modernisme a été mis en avant comme une justification philosophique du relativisme culturel.

En outre, la croissance revigorée des mouvements islamiques et leur spectre de terrorisme sur les pays européens après la mise en place de la République islamique a fourni une justification pratique en faveur du relativisme culturel dans les sociétés occidentales et chez ses idéologues. Au cours des deux dernières décennies, les mouvements islamiques sont devenues monnaie courante, prenant le pouvoir dans plusieurs pays ou devenant des groupes d’opposition puissants dans d’autres. La lutte contre ces mouvements réactionnaires et la suppression absolue de tous droits qu’ils ont imposé aux gens à été l’un des plus graves combats des deux dernières décennies.

Le pouvoir politique croissant des mouvements islamiques, la peur de leur terrorisme aveugle et le besoin que la bourgeoisie occidentale à d’eux pour contrôler les protestations ouvrières forment les raisons politiques du relativisme culturel. Bien sûr, aujourd’hui, peu à peu, la nature réactionnaire du relativisme culturel est de plus en plus largement reconnue dans l’opinion publique.

Ali Javadi: Koorosh Modaresi, quelle est ton opinion sur cette question?

Koorosh Modaresi: L’aspect le plus important en est tiré de la philosophie post-moderniste, qui a pris forme au cours des vingt dernières années. Cela a coïncidé avec deux phénomènes: l’un était le début de l’effondrement du bloc de l’Est et du soutien pour le type de « socialisme » qu’il prônait. Cette alternative a progressivement perdu de son attrait et par conséquent n’a plus été perçue comme une menace par l’Occident. Le deuxième facteur est la maturation de la génération des années 60-70 et leur intégration dans la société bourgeoise en général. Les idéologues occidentaux et les universitaires avaient besoin d’une philosophie à laquelle ils pourraient se référer afin de justifier leur retraite  vis-à-vis de leur positions antérieures sur les droits et le caractère universel des droits. Par ailleurs, le mouvement  qui en Amérique et en Europe, ayant pris forme dans les années 60 et 70, avait exigé la liberté générale et une certaine égalité des chances, touchait à sa fin. Une section importante de ce mouvement avait finit par intégrer la pensée bourgeoise et  devait se justifier, défendant ainsi une philosophie, qui considère que les droits sont relatifs sans préciser ce qui est bon ou mauvais. Par exemple, les droits civiques  leur sont une notion toute relative. En conséquence, il serait non seulement inutile de s’opposer à l’absence de droits pour la majorité du monde, mais par dessus le marché il serait raciste de le faire. Ils ont découvert que la répression et l’humiliation de certaines races et certains êtres humains serait un aspect de leur culture.  Ils disent: ils sont musulmans et ne méritent rien de plus. Cette théorie est le reflet du post-modernisme, qui traite des droits de façon relative. À mon avis, les droits sont universels. Les droits, comme celui des enfants au bonheur et à l’éducation, le droit au travail, à la prospérité, à la liberté d’expression inconditionnelle, etc,  sont des droits qui ne peuvent pas être refusé qu’on vive dans un coin de l’Afrique ou  sous le joug de la République islamique.

Ali Javadi: Historiquement, nous avons constaté que dans certaines sociétés les droits individuels priment sur les droits de la société [*] et dans d’autres cas c’est l’inverse. Comment voyez-vous la relation entre les droits individuel et les droits de la société? Dans le système politique que vous préconisez, quelle place sera faite aux droits individuels?

Azar Majedi: Dans les sociétés occidentales où l’idéologie libérale est dominante, les sociétés sont fondées sur l’individualisme.  L’individualisme est fondé sur la concurrence et la propriété privée. L’individu est responsable de  son propre bonheur et  de sa propre misère, de son destin. La société n’a aucune responsabilité à son égard. Dans les sociétés capitalistes d’État les droits collectifs de la société étaient primordiaux et les droits individuels étaient sapés, la violation des droits individuels était justifiée par le fait que la société passait avant tout. Mais nous ne sommes pas confrontés à une situation bi-polaire. La société est responsable de la liberté, du bien-être et de l’égalité des individus, et les droits individuels au bonheur, au développement économique, politique et social doivent être reconnus.

Koorosh Modaresi: Je pense que la séparation des droits individuels et sociétaux est erronée. Les droits des individus et de la société sont des concepts qui sont totalement liés les uns aux autres. Quand ils parlent de la société, ils ne font pas référence à l’ensemble de la société et des intérêts des gens, mais à la classe dominante. Dans la société capitaliste, l’individu est un être humain atomisé qui prend apparemment des décisions et est responsable de son sort; dans cette forme extrême, la société n’a pas de responsabilité envers l’individu. Bien sûr, cela est une rhétorique qui ne vaut rien. Le capitaliste a le droit de fermer une usine, faisant des milliers de chômeurs en un instant et de briser ainsi de nombreuses vies. La question est de savoir si la société ou le travailleur licencié sont responsables de la pauvreté qui s’en suit. Ce que je veux dire, c’est que cette division est formelle et ne résout pas la relation entre l’individu et la société.

Dans notre philosophie politique, la société est entièrement responsable envers ses individus. Je crois que les individus respectent la société dans la mesure où la société les respecte. Les droits de la société sont préservés dans la mesure où la société a la capacité de garantir les droits individuels. Pour qu’une société soit fondée sur l’égalité, la liberté et le bonheur,  elle doit se débarrasser de toutes les relations qui rendent la réalisation des droits individuels impossible. La société peut alors garantir ces droits et les contradictions entre les droits de l’individu et de la société disparaissent.

Note du traducteur:

[*] Nous avons traduit par « droits de la société » car le texte indique bien dans toute la dernière partie  « societal rights » et non « social rights« . Peut-être valait-il mieux mettre « droits collectifs », mais ça n’était pas non plus « collective rights« .


 

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Une Réponse to “Droits humains et relativisme culturel (2001)”

  1. Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Says:

    […] * Daneshvar: The hijab confrontation in France (2004) * Ali Javadi/Azar Majedi/Koorosh Modaresi: Droits humains et relativisme culturel (2001) * Jean Rous: Contre le tripartisme à tout prix (1946) * Gaston Davoust: (Henri Chazé): Le […]

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