La crise de 1974 et la riposte du capital (suite & fin)

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Suite et fin du dernier chapitre de La dynamique du capitalisme au XX° siècle, de Pierre Souyri (Annales 1983, Vol. 38, N°4 p. 790 – 820). [cf. Première partie]

C. – LE RECOURS A L’ARMÉE INDUSTRIELLE DE RÉSERVE DES PAYS DU TIERS-MONDE

Il en est de même pour les tentatives qui pourraient être faites pour alléger les dépenses en capital variable en puisant de la main-d’oeuvre dans l’immense armée industrielle de réserve qui s’est formée dans les pays sous-développés. L’importation de travailleurs immigrés dans les pays avancés a été largement pratiquée dans les années soixante. Dès qu’il est apparu que la réalisation du plein emploi et la puissance des mouvements revendicatifs rendaient aléatoires les succès de la politique des revenus et que la crise du travail a commencé à se manifester, notamment par une réticence des travailleurs nationaux à accepter les postes les plus durs et les besognes les plus rebutantes, les pays capitalistes les plus avancés ont laissé affluer vers leurs grandes régions industrielles une masse grossissante d’immigrés. Mais si cette politique d’utilisation des armées industrielles de réserve extérieures au capitalisme avancé peut servir de correctif partiel et temporaire à la chute du taux de profit, il n’est guère concevable qu’elle soit utilisée de manière de plus en plus systématique et massive.
L’importation d’un prolétariat en provenance des pays sous-développés présente pour les pays capitalistes avancés des avantages évidents, au moins dans une première phase. Les immigrants sont des jeunes adultes, le plus souvent célibataires. Les pays d’accueil peuvent ainsi utiliser une main-d’Œuvre dont ils n’ont pas à supporter les coûts de formation puisqu’elle a grandi à l’étranger et ils ne supportent que partiellement les coûts de reproduction de cette force de travail. Dans la mesure où femmes, enfants et vieillards ne rejoignent pas les migrants, le pays d’accueil n’a pas à faire face aux dépenses nécessaires pour scolariser les enfants et assurer les soins médicaux indispensables aux familles. En outre, les immigrés coûtent nettement moins cher que ne le feraient des nationaux en ce qui concerne les dépenses de Sécurité sociale. Les étrangers subissent, en raison des postes de travail qu’ils occupent, une très forte proportion d’accidents du travail :en France, alors qu’ils représentent 17,2 % de la population salariée, ils rentrent pour un tiers parmi les accidentés, soit 2,4 fois plus que les Français. Mais, en raison de leur jeunesse et de leur attitude différente devant la maladie, ils consomment beaucoup moins de produits et de services médicaux que les Français :les assurés portugais et yougoslaves se font rembourser des dépenses de maladie qui seraient en moyenne la moitié de celles des Français. Les immigrés ne commencent à devenir coûteux que lorsque leurs conditions de travail et de vie ont dégradé leur santé. Mais ils approchent alors de l’âge où ils retournent dans leur pays et, une fois vieux et rapatriés, beaucoup ne touchent même pas les retraites pour lesquelles ils ont cotisé :en France, la Sécurité sociale ferait un bénéfice de 1 milliard de francs sur les travailleurs immigrés. N’ayant pas qualité d’électeurs, les immigrés ne peuvent pas, au même titre que les citoyens du pays où ils travaillent, exercer des pressions sur les municipalités et les gouvernements pour bénéficier d’un cadre de vie convenablement aménagé. Si le gouvernement français a entrepris de faire disparaître les bidonvilles qui avaient proliféré dans les années soixante, et de substituer des foyers publics relativement confortables comparativement à ceux que tenaient les «marchands de sommeil », les travailleurs relogés sont établis dans des cités de transit le plus souvent implantées sur des terrains bon marché et très périphériques, ou bien dans des H.L.M. que leur éloignement des centres urbains et l’insuffisance de leurs équipements font abandonner par les Français. Le reste occupe les appartements délabrés des vieux quartiers ouvriers que la population française a progressivement désertés.
Les divers avantages que l’État et les entreprises peuvent tirer de l’emploi d’une main-d’oeuvre immigrée s’amplifient lorsque celle-ci est constituée par des travailleurs qui se trouvent en situation irrégulière vis-à-vis des autorités [2], soit qu’ils aient franchi illégalement les frontières, soit qu’ils soient demeurés dans le pays d’accueil après l’expiration de leur contrat de travail ou de leur permis de séjour. Les clandestins se trouvent alors contraints d’accepter du «travail au noir » dans les pires conditions :souvent logés par l’employeur au voisinage du chantier dans des hangars, des baraques, ils sont contraints de faire des heures supplémentaires jusqu’à discrétion, d’accepter d’être sous-payés ou même volés par les patrons qui n’hésitent pas, à l’occasion, à ne pas payer toutes les heures de travail effectuées, et n’ayant pas d’existence légale ils ne peuvent pas bénéficier des prestations sociales et familiales. Les mesures – quels que soient les prétextes invoqués – pour contrôler l’immigration sauvage et la contingenter ont pour effet de provoquer l’apparition d’une couche de travailleurs que leur situation illégale contraint à subir une exploitation pratiquement sans limites : elles font seulement tomber une partie des immigrés dans un sous-prolétariat absolument dépouillé de toute espèce de droit. L’importation d’une force de travail immigrée n’a pas seulement permis de détendre la situation sur le marché du travail, de freiner l’inflation salariale et de retarder la crise du travail qui se manifestait dès les années soixante par des pénuries de main-d’Œuvre nationale dans les industries où le travail est particulièrement dangereux, insalubre, pénible ou mal rémunéré. Elle a abouti à la reconstitution, sous la forme de légions étrangères du travail, d’une armée industrielle de réserve que le capitalisme déplace d’un secteur à l’autre beaucoup plus facilement que la main-d’Œuvre nationale moins fluide et dont il peut limiter ou élargir l’afflux selon la conjoncture. Au début des années soixante-dix, ces légions englobent 13,8 millions de personnes pour l’ensemble des pays de l’Europe occidentale qui utilisent de la main-d’Œuvre étrangère. Les immigrés constituent 16,1 % de la population de la Suisse, 18,4 % de celle du Luxembourg. La France, la R.F.A. et la Grande-Bretagne ont accueilli respectivement 3,776 millions, 3,966 et 3,4 millions d’immigrés, soit 7,3 %, 6,4 % et 6,1 % de leur population.
L’afflux vers l’Europe de cette masse d’immigrés qui n’a cessé de grossir jusques et après 1973, et qui comprend des groupes venus de terres de misère de plus en plus lointaines, a introduit dans la structure sociale de l’Europe un clivage nouveau qui commence à lui donner partiellement les traits d’une société coloniale. Tandis que les travailleurs nationaux qui bénéficient de la prolongation de la scolarité et d’une qualification professionnelle élevée tendent à constituer une large aristocratie du travail qui occupe dans une proportion croissante des postes de cols blancs, de cadres, d’agents de maîtrise ou d’ouvriers professionnels, et qui a le monopole de l’emploi dans les services publics avec tous les avantages qui s’y attachent – notamment la sécurité de l’emploi –, les immigrés sont dans une forte proportion des manœuvres et des O.S. En France, 93,6% des immigrés sont des ouvriers parmi lesquels on décompte 66,8 % de manœuvres et d’O.S. et seulement 26,8 % d’ouvriers qualifiés. Mais une proportion importante de ces ouvriers qualifiés sont des Italiens, des Espagnols et des Portugais ou des immigrés originaires de la C.E.E. Le pourcentage d’ouvriers qualifiés tombe à 23,1 % pour les Tunisiens, 18,3 % pour les Marocains, 15,9 % pour les Algériens et 9,5 % pour les noirs d’Afrique.
Tandis que, d’un côté, les luttes syndicales et politiques du mouvement ouvrier et le souci des dirigeants de la société capitaliste eux-mêmes d’intégrer les travailleurs au système introduisait dans la condition des salariés des trans­formations qui la rendait toujours plus différente de ce qu’avait été la condition prolétarienne au XIX° et au début du XX° siècle, l’immigration déclenchait un processus de sens inverse et faisait réapparaître en plein cœur des pays avancés une force de travail qui se trouve enfermée dans une situation qui, par bien des traits, s’apparente à celle des ouvriers européens d’autrefois.
Formellement, les immigrés ont dans l’entreprise des droits à peu près équi­valents à ceux des autres ouvriers. Mais cette égalité n’est pas réelle. Les immi­grés sont pour la plupart des paysans déracinés qui ont grandi dans des commu­nautés patriarcales et des pays autoritaires qui leur ont inculqué de fortes doses de résignation et de respect des hiérarchies en place, souvent renforcées par leurs croyances religieuses. Le montagnard rifain ou le paysan anatolien ne deviennent pas du jour au lendemain des prolétaires conscients et revendicatifs. Pour peu que leur employeur ne les offense pas dans leurs particularités culturelles et nationales, ils ont une certaine reconnaissance pour ceux qui leur procurent le moyen de gagner leur vie et ils estiment qu’ils leur doivent un travail bien fait et assidu en échange des salaires qu’ils reçoivent. Beaucoup d’ailleurs ne se considèrent que comme des ouvriers temporaires :ils sont venus en Europe amasser un pécule qui leur permettra au bout de quelques années de retourner au pays et d’y acheter un fond. Ceux-là acceptent volontiers de faire autant d’heures supplémentaires qu’ils le peuvent, économisent volontiers sur le logement, considèrent que cotiser à un syndicat ou même à la Sécurité sociale c’est perdre de l’argent et pensent que grèves et congés ne constituent que des occasions perdues de gagner davantage. Ils sont fiers – comme des paysans qu’ils sont restés – d’être durs au travail et à la peine et insoucieux des petits ennuis de santé. Les ouvriers du pays d’accueil les méprisent du haut de leurs petits privilèges et les considèrent comme des jaunes. Le mépris, du reste, est réciproque :ces ouvriers européens qui ralentissent les cadences, montrent peu de goût pour les postes pénibles et s’absentent sous toutes sortes de prétextes, sont pour beaucoup d’immigrés des fainéants et des mauviettes.

Même si l’expérience vécue de l’exploitation conduit les immigrés à modifier leur attitude envers le travail salarié et à prendre conscience qu’il implique une relation antagonique avec le capital, il leur est plus difficile qu’aux autres travailleurs de s’engager dans des luttes revendicatives. Les immigrés gardent toujours une conscience aiguë de la précarité de leur situation et ils se sentent plus particulièrement exposés à la répression patronale et gouvernementale, craignant de perdre leur emploi ou d’être victimes de mesures d’expulsion. Ces craintes sont d’autant plus fondées qu’il n’est pas rare que des agents de la police de leur pays d’origine soient présents dans les foyers d’immigrés ou au sein de leurs amicales et coopèrent avec les employeurs et les autorités du pays d’accueil pour détecter les meneurs. Toutes ces craintes qui paralysent les actions revendicatives des immigrés se trouvent bien entendu encore renforcées lorsque ceux-ci se trouvent en situation irrégulière, et les employeurs qui embauchent des clandestins que leur fournissent des «marchands d’hommes »ne l’ignorent pas.
Enfin, bien que les syndicats européens ne pratiquent pas officiellement une politique de discrimination raciale vis-à-vis des immigrés, ceux-ci les considèrent souvent comme des institutions des pays d’accueil qui leur sont étrangères et ils manifestent à leur égard une grande défiance. La plupart sont persuadés que s’ils sont frappés par des mesures répressives en leur qualité d’immigrés ils ne seront pas sérieusement défendus par les syndicats. Le racisme de la plupart des ouvriers européens contribue à enfermer les immigrés dans la conscience de leur particularisme et de la spécificité de leur situation, de sorte que le discours des syndicats sur la solidarité et l’unité de la classe ouvrière leur apparaît souvent comme une tromperie. Le taux de syndicalisation des immigrés est toujours beaucoup plus faible que celui des travailleurs nationaux et il n’est pas stable. Dans les branches industrielles et les entreprises où la concentration d’immigrés est particulièrement forte, on assiste à un dépérissement de l’emprise et de la représentativité des syndicats. Tout se passe comme si, en introduisant une main-d’oeuvre immigrée, les États et le capital européens étaient parvenus à reconstituer un prolétariat qui se trouve de facto privé des principaux moyens de résister à l’exploitation que les classes ouvrières européennes sont parvenues à se faire reconnaître en quelque cent années de lutte.
Mais cela ne signifie pas que le capitalisme puisse développer très avant un processus qui intégrerait un nombre croissant de travailleurs nationaux dans une classe moyenne de salariés privilégiés qui constitueraient une couche d’appui pour le système social, tandis que se formerait aux étages inférieurs de la société un prolétariat d’étrangers opprimé et exploité à discrétion.
En réalité, les divers avantages que présente l’exploitation d’une force de travail immigrée ont diminué avec les années. Beaucoup de travailleurs qui sont d’abord venus en Europe sans leurs femmes et leurs enfants les font venir lors­qu’ils se sont fait une place dans le pays d’accueil, qui voit alors augmenter ses dépenses pour la scolarisation des enfants, l’accouchement des femmes, les soins de santé qu’il faut accorder auxfamilles d’immigrés. Dans la région parisienne, en 1970, la population algérienne comprend 29,7 % d’enfants et 10,32 % de femmes qui n’exercent que dans une très faible proportion – soit 13,6 % – une activité professionnelle.
Les immigrés ne restent pas indéfiniment cette force de travail idéale pour l’exploitation capitaliste que fournirait une main-d’oeuvre uniquement composée d’adultes en état de travailler. Ils ne restent pas non plus des paysans déracinés qui travaillent durement et assidûment, répugnant à revendiquer. Avec le temps, beaucoup comprennent qu’ils sont irréversiblement devenus des ouvriers. Même lorsqu’ils persistent dans leur méfiance envers les organisations ouvrières du pays d’accueil et continuent à se sentir différents des autres travailleurs et séparés d’eux par leurs particularités nationales et culturelles, beaucoup finissent par surmonter leurs craintes pour participer aux luttes communes qui se déroulent dans leurs entreprises. Il n’est même plus exceptionnel qu’ils créent leurs propres organismes de lutte, indépendamment des syndicats, pour tenter de faire aboutir leurs revendications spécifiques, qu’elles concernent leur situation dans les ateliers, les conditions de logement ou leur condition d’immigrés. Le dépérissement du syndicalisme dans les entreprises où les immigrés sont nombreux ne présente pas que des avantages pour les employeurs. Il peut en résulter le développement d’une situation qui favorise les luttes sauvages et imprévisibles. Le prolétariat immigré ne forme pas pour autant le milieu social où, en raison même de la grandeur de l’oppression et de l’exploitation capitalistes, resurgirait nécessairement le projet révolutionnaire, mais il ne reste pas non plus une masse amorphe acceptant sans aucune réaction de subir le poids principal de l’exploitation capitaliste.
Il est vrai que de fortes disparités de situation existent parmi les travailleurs étrangers eux-mêmes. D’une façon générale, les immigrés venus des pays d’Europe du Sud – Italiens, Espagnols, et dans une moindre mesure Portugais – bénéficient de meilleures conditions de travail et de logement, et ils accèdent assezsouvent à des postes qualifiés. Ce sont surtout les migrants venus du Tiers-Monde qui s’entassent dans les taudis collectifs, les hôtels garnis et les bidonvilles, et les derniers venus, qui sont souvent des clandestins, subissent les pires conditions.
C’est d’ailleurs contre ces travailleurs que s’exerce principalement le racisme latent de la société européenne. En orchestrant convenablement les peurs phantasmatiques que suscite leur présence, il ne serait pas très difficile de faire en sorte que le gros de la population des pays avancés approuve des pratiques de discrimination qui réduiraient encore la participation des immigrés aux avantages sociauxet aggraveraient la précarité de leur situation. Les réserves de main-d’oeuvre extérieures dans lesquelles le capitalisme des pays avancés peut prélever de la main-d’oeuvre sont inépuisables. Même si l’Occident créait réellement des ghettos peuplés d’Africains et d’Asiatiques qui devraient renoncer à amener avec eux leur famille, seraient refoulés aussitôt que leur santé commencerait à se délabrer et seraient soumis à une surveillance policière rigoureuse, il ne manquerait pas de migrants prêts à quitter les pays de misère et de famine pour venir offrir leur force de travail au capital. Déjà les Pakistanais, les Mauriciens, les Coréens qui pénètrent clandestinement en Europe constituent au-dessous des immigrés légaux un sous-prolétariat entièrement dépossédé de toute espèce de droit et de moyen de se défendre. Il suffirait d’accentuer et d’étendre des inégalités et des discriminations qui existent déjà de facto pour que les sociétés européennes entament une évolution qui les apparenterait à ce qu’était la société des colonies de peuplement liés aux couches dominantes par le sentiment de leur suprématie culturelle et raciale et par leurs privilèges, les salariés d’origine européenne deviendraient, à la manière de petits blancs, solidaires d’un système d’exploitation dont tout le poids reposerait sur un sous-prolétariat allogène. Le projet que le capitalisme allemand et les nazis ne parvinrent pas à réaliser, l’hégémonie d’un peuple des seigneurs unifié par l’exploitation des vaincus, resurgirait ainsi sous de nouvelles formes. A ceci près que l’hégémonie, étant exercée par tous les peuples avancés et non pas par les seuls Allemands, aurait des assises sociales beaucoup plus larges, que les institutions parlementaires et les libertés de la démocratie bourgeoise pourraient subsister au bénéfice des peuples hégémoniques et que le sous-prolétariat serait importé de la périphérie sous-développée, le capitalisme aboutirait à une régression historique analogue à celle dont l’hitlérisme était porteur.
La réalisation complète d’une telle transformation de la société capitaliste présupposerait cependant un certain nombre de conditions dont il n’est pas évident qu’elles soient un jour données. Il ne serait possible de substituer dans les emplois subalternes de l’industrie ou les services des immigrés aux travailleurs nationaux devenus trop exigeants en matière de salaires et d’avantages sociaux, que si les postes de travail que viendraient occuper les étrangers étaient remplacés dans des proportions équivalentes par des emplois faisant accéder les salariés européens aux étages privilégiés ou semi-privilégiés de la société et leur donnaient le standing d’une classe moyenne ou tout au moins d’une aristocratie du travail. Mais la plupart des postes privilégiés sont des postes improductifs ou bien des postes rémunérés à l’aide de salaires qui incluent une part de plus-value. Déjà leur prolifération au niveau de l’État et des administrations privées provoque un énorme gonflement des coûts de fonctionnement du système capitaliste et ils ne peuvent pas être multipliés jusqu’au point où la majorité du prolétariat national y accéderait et bénéficierait des privilèges qui y sont attenants.
Dans une telle perspective, en effet, l’incorporation de couches toujours plus larges du prolétariat national – qui tendrait en fait à disparaître en tant que tel – à une classe moyenne salariée participant au partage de la plus-value, aurait pour condition et pour contrepartie une exploitation toujours plus lourde du prolétariat allogène. Le capitalisme développerait ainsi l’inverse d’une société intégrée. Il ferait resurgir au-dessous des couches qui constitueraient l’establishment national et ne se trouveraient plus opposées que par des conflits sociauxet politiques secondaires, un prolétariat allogène qui serait reconduit vers une situation analogue à celle des travailleurs du XIsiècle et qui camperait comme un ennemi à l’intérieur des nations industrielles. La société présenterait alors dans ses étages moyens la configuration que tend dans tous les pays à lui faire prendre l’action syndicale et politique du mouvement réformiste et, dans ses étages inférieurs, elle aurait les traits d’un système quasi concentrationnaire.
Le capitalisme cependant s’engagerait dans une voie aussi réactionnaire que si toutes les autres solutions se fermaient devant lui. D’abord parce que ce serait là reconstituer de manière massive une classe socialement dangereuse.
Un système qui n’offrirait à la majeure partie de la force de travail d’autres perspectives que de suer indéfiniment de la plus-value pour les catégories dominantes et privilégiées entretiendrait en permanence la production dans un état latent de sécession et recréerait leur seul espoir. Tous les liens par lesquels la classe ouvrière se trouvait quand même rattachée à la nation, à sa culture, et à sa vie politique, se trouveraient rompus et l’affirmation du Manifeste deviendrait exacte au pied de la lettre :ces prolétaires transplantés du Tiers-Monde dans les usines occidentales n’auraient effectivement pas de patrie, et en tout cas ce ne serait pas les patries occidentales. L’assujettissement à l’exploitation ne reposerait que sur la contrainte. Sans doute un prolétariat allogène qui serait isolé du reste de la population par les barrières du racisme et divisé par sa propre hétérogénéité culturelle pourrait-il être contraint au silence et à l’acceptation apparente de son sort s’il était suffisamment surveillé, quadrillé, réprimé. Mais un prolétariat asservi de cette manière sommaire et brutale ne serait sans doute pas particulièrement coopératif sur les lieux de la production. On a pu faire exécuter des travaux d’industrialisation primaire par une main-d’oeuvre surexploitée et agissant sous la contrainte. Mais les usines occidentales ont atteint un niveau technologique trop élevé pour fonctionner de manière rentable en utilisant un prolétariat qui aurait les mentalités et les comportements d’une population quasi concentrationnaire. Même si toutes les résistances qu’offrent les traditions démocratiques, socialistes et même religieuses à la montée du racisme devaient s’effondrer, c’est le niveau de complexité atteint par l’appareil productif des pays avancés qui leur interdirait de réaliser une évolution vers un type de société qui finirait par créer dans les centres du capitalisme le système sud-africain. Les populations ouvrières concentrées dans des ghettos misérables susceptibles d’exploser périodiquement redeviendraient les classes dangereuses.

IV. — L’exportation des industries vers la périphérie

A défaut d’importer de la périphérie des quantités croissantes de force de travail à bas prix, le capitalisme des pays avancés peut aussi majorer ses profits en rejetant une partie de ses industries, celles qui emploient une forte densité de main-d’oeuvre, vers les régions du globe où il peut exploiter sur place l’armée industrielle de réserve qu’a fait grossir le processus du sous-développement. Déjà les deux mouvements se croisent. Tandis que, d’un côté, l’Europe continue, bien que sur des rythmes qui se ralentissent, à faire venir dans ses usines des travailleurs migrants, elle s’oriente, à mesure que les avantages de l’exploitation des immigrés diminue, et que leur présence multiplie les problèmes et les inquiétudes, vers un transfert d’une partie de ses industries vers les pays périphériques.
A cet égard, les puissances capitalistes de l’Europe et le Japon ne font que suivre avec un décalage de quelques années l’exemple donné par les sociétés multinationales américaines. Au cours des années soixante, celles-ci ont, par le moyen de l’investissement direct à l’extérieur, déplacé du territoire des États-Unis vers les pays d’Amérique latine et de l’Asie orientale une partie de plus en plus importante des industries manufacturières des États-Unis. Les produits du textile ou de l’audio-visuel qui sont vendus sur le marché américain ou même exportés vers l’Europe, viennent en quantités croissantes d’usines que le capital américain a implantées au sud du Rio Grande, en Corée du Sud, à Taïwan, aux Philippines, à Singapour, dans les archipels du Pacifique, etc., et qu’il commence à implanter en Afrique. A l’investissement extérieur américain dans les produits primaires et dans les industries de substitution orientées vers le marché intérieur des pays sous-développés, se superpose un investissement qui crée dans les pays du Tiers-Monde des «plates-formes »d’exportation dont les produits sont destinés aux pays avancés.
Les investissements directs du Japon à l’étranger, dont la valeur atteignait seulement 4,23 milliards de dollars en 1971 – contre 5,3 milliards en 1936–, sont de leur côté en train de se déployer en direction de la périphérie asiatique et de l’Amérique latine, du Moyen-Orient et de l’Afrique. En 1975, leur valeur atteint déjà 12,66milliards de dollars, et ils devraient représenter 215milliards en 1980. La plus grande partie de ces capitaux japonais sont, il est vrai, investis dans les industries pétrolières et extractives et dans la création d’un réseau commercial qui cherche à recouvrir l’Amérique et l’Europe et doit ouvrir ces mar­chés aux produits manufacturés japonais. En 1973, le Japon avait investi 2,88 milliards de dollars dans les industries pétrolières et extractives du Tiers-Monde et 3,37 milliards dans les services commerciaux implantés en Europe et en Amérique du Nord, contre seulement 2,93 milliards de dollars dans les industries de transformation. Celles-ci se situent surtout dans la périphérie asiatique et en Amérique latine. La majeure partie des produits fabriqués dans les usines japonaises de Taïwan, Hong-Kong ou de Singapour (produits textiles, vêtements, appareils électriques et électroniques, caméras, etc.) sont exportés non pas vers le Japon mais vers l’Europe et le Tiers-Monde, tandis que les industries japonaises d’Amérique latine ambitionnent de devenir une plateforme à partir de laquelle doit se développer une attaque de grande envergure contre le marché nord-américain.
Le capitalisme allemand qui, après sa défaite de 1945, avait, comme le capitalisme japonais, perdu ses avoirs à l’étranger, a recommencé à investir à l’extérieur, surtout à partir du moment où les réévaluations successives du mark ont affaibli la capacité compétitive des marchandises allemandes. En 1974, les investissements à l’étranger de la R.F.A. atteignent 36,5 milliards de D.M. Les usines allemandes à l’étranger emploient 7,1 % de la main-d’Œuvre exploitée par le capital allemand et leur production représente 6,5 % du total de la production manufacturée allemande. Mais seulement 30 % des investissements extérieurs allemands se sont orientés vers les pays sous-développés. Cela représente en 1973 une dizaine de milliards de D.M., dont 70 % sont placés en Amérique latine, 20% en Asie et 10 % en Afrique. Alors que les investissements de la Grande-Bretagne et des États-Unis dans le Tiers-Monde représentent respectivement 14 % et 7,4 % du P.N.B. de ces deux pays, ceux de l’Allemagne ne représentent encore que 2,5 % de son P.N.B. Le capital allemand qui a pu retarder la hausse du prix de sa force de travail grâce aux réserves intérieures de main-d’Œuvre que constituaient les réfugiés de l’Est, puis en important 3 600000 étrangers, n’a pratiqué la politique de rejet des industries que tardivement et de manière encore limitée. Mais, selon les prévisions du gouvernement de Bonn, cette politique devrait s’amplifier dans les années à venir :en 1985, 600à 700 000emplois se trouveraient ainsi transférés hors d’Allemagne.
En 1974, les exportations totales des produits fabriqués du Tiers-Monde atteignent une valeur de 38milliards de dollars contre 4 milliards en 1961, et la majeure partie de ces exportations (25,4 milliards de dollars en 1974 contre 2,5 en 1961) prend la direction des pays avancés. Les exportations des produits manufacturés de la périphérie asiatique ont, entre 1967 et 1974, progressé en moyenne de 3,5 % par an, pour atteindre en 1974 une valeur de 11,88milliards de dollars. Les pays sous-développés sont devenus des concurrents redoutables en ce qui concerne les textiles. Ils produisent, en 1974, 48,5% des vêtements exportés, et des firmes comme Courtland en Grande-Bretagne, Hoechst en Allemagne, Rhône-Poulenc en France, Montefibre en Italie, sont contraintes à procéder à des licenciements. Entre 1967 et 1974, 100 000 emplois dans les industries du textile et de l’habillement ont disparu en Allemagne. Quel que soit le caractère spectaculaire des progrès que réalisent les pays sous-développés dans la fabrication et l’exportation de produits fabriqués, une nouvelle division internationale du travail, au terme de laquelle les pays avancés auraient rejeté vers la périphérie la majeure partie des industries à forte densité de main-d’oeuvre pour ne retenir sur leurs territoires que les activités exigeant de la «matière grise »et du travail hautement qualifié, est encore bien loin d’être réalisée. En 1974, les exportations mondiales de produits fabriqués provenant des pays capitalistes avancés restent plus de 10fois supérieures à celles du Tiers-Monde.
Les zones sous-développées du globe exercent pourtant une puissante attraction sur les capitaux des pays avancés et les raisons qui pourraient inciter les firmes multinationales à transférer une proportion croissante de leurs usines ne manquent pas.
D’abord, les firmes trouvent dans les pays sous-développés une force de travail qui est à très bas prix. Les salaires des ouvriers des pays africains sont de 6 à 10fois plus faibles que ceux des travailleurs européens. Le capital anglais et chinois de Hong-Kong a équipé à l’île Maurice un complexe de fabrication de vêtements, employant des ouvriers dont les salaires sont 12 fois inférieurs à ceux des travailleurs qui effectuent en France les tâches correspondantes. Les firmes américaines ont équipé en territoire mexicain, tout près de la frontière, des entreprises employant 50000 ouvriers dont les salaires sont 6fois inférieurs à ceux des ouvriers américains. Dans la plupart des pays d’Amérique centrale, les salaires sont de 4 à 8 fois inférieurs à ceux payés aux U.S.A. pour le même travail. Les ouvriers de la Corée du Sud, de Singapour ou de Hong-Kong gagnent 10à 12 fois moins que ceux des U.S.A.
La plupart des mesures de législation sociale qui, dans les pays occidentaux, ont assigné progressivement des limites à l’exploitation capitaliste du travail,n’existent pas dans les pays sous-développés. Ainsi, la loi à Hong-Kong ne prévoit ni la fixation d’un salaire minimum, ni la limitation de la durée de la journée du travail pour les adultes de plus de 18ans, ni l’interdiction de faire travailler des enfants dans l’industrie. Il n’existe ni assurances maladie, ni congés de maternité, ni assurance chômage. Sur quelque 619 000 ouvriers industriels recensés en 1973, 36000 étaient des enfants de 10à 14 ans, parmi lesquels deux tiers de fillettes. 58 % des ouvriers travaillent 7 jours sur 7 et 52 % font 10 heures de travail par jour;pour certains la durée de la semaine de travail atteint 75 heures. Entre 1960 et 1967, l’élévation de la productivité, beaucoup plus forte que l’augmentation des salaires, a permis d’accroître de 20 à 25 % le taux du profit.
Hong-Kong n’est qu’un exemple de ces paradis de l’exploitation vers lesquels reflue le capital occidental et japonais. Dans la mesure où les entreprises qui s’y établissent travaillent pour l’exportation, le développement du marché intérieur n’est pas indispensable à leur activité, de sorte que les zones d’implantation du capital multinational dans le Tiers-Monde prennent souvent l’aspect d’enclaves plus ou moins vastes comme la région de Singapour, isolées d’un hinterland abandonné au surpeuplement, aux archaïsmes et à la misère. Dans ces enclaves, la présence d’usines, de banques, d’organismes d’exportation, d’une administration, d’un appareil policier et militaire souvent hypertrophié, fait surgir une société qui, avec ses ouvriers, ses tertiaires, ses travailleurs des services publics, ses permanents syndicaux, ses fonctionnaires, s’apparente aux sociétés occidentales et qui tend à adopter leur genre de vie. En dépit de la lourde exploitation qu’ils subissent et de l’oppression sans merci que font peser sur eux les autorités locales, les ouvriers et les employés qui vivent dans ces enclaves sont des privilégiés par rapport aux foules qui végètent dans l’hinterland. Le capital internationnal ne puise pas seulement là de la force de travail à bon marché. Il y trouve aussi des ouvriers qui acceptent d’interminables journées de travail à la chaîne, sans couler les normes, ne pratiquent ni l’absentéisme ni le turn-over et ne se mettent que rarement en grève, sachant trop que des milliers de sans-travail sont prêts à prendre leur poste. Du reste, les sociétés multinationales paient souvent mieux leurs ouvriers que les employeurs locaux, et ne refusent pas systématiquement d’augmenter les salaires et d’accorder quelques avantages sociaux à leur main-d’Œuvre. Moyennant quoi, les enclaves industrielles du Tiers-Monde restent des havres de paix sociale.
La plupart des pays du Tiers-Monde sont en outre, pour la plupart des pays avancés, des paradis fiscaux. Tous les frais d’administration, de défense et d’équipement des territoires coloniaux, qui incombaient autrefois aux métropoles impérialistes, sont maintenant supportés par les nouveaux États indépendants. Les entreprises qui viennent s’établir dans leurs territoires sont certes taxées par les pays d’accueil. Mais il y a une forte disparité entre les pressions fiscales que subissent les pays avancés et celles que subissent les pays sous-développés. Dans le Tiers-Monde, les prélèvements fiscaux sont en moyenne passés de 13,6 % du P.N.B. en 1966à 15°/o en 1971. Mais, dans les pays occidentaux, la fiscalité absorbe de 35 à 40 °/o et davantage du P.N.B. Les cotisations sociales ne représentaient en 1971 que 0,9°/o du P.N.B. du Tiers-Monde, elles atteignaient 8 °7o de celui des pays avancés. Il faut en outre tenir compte d’une fraude fiscale d’autant plus importante que les jeunes États décolonisés n’ont pas toujours des appareils administratifs d’une compétence suffisante pour contrôler effectivement les comptabilités complexes des firmes multinationales, et que celles-ci ont de puissants moyens pour acheter les silences et les complaisances des fonctionnaires locaux. Enfin, les firmes des pays qui, comme les U.S.A. et le Japon, doivent faire face aux frais élevés que leur occasionnent les mesures législatives visant à contenir ou à faire régresser la pollution, ont trouvé refuge dans les pays du Tiers-Monde dont les gouvernements sont encore très peu soucieux de la dégradation de l’environnement.

Tai Hing Zipper Factory, usine ouverte à Hong-Kong en 1976 avec des capitaux occidentaux

Les investissements directs à l’extérieur et les transferts d’industrie du centre vers la périphérie constituent en premier lieu une riposte de grande envergure du capital des pays avancés à la crise de profit. Tous les facteurs qui ont, à des degrés divers, contribué, vers la fin des années soixante, à faire chuter le profit dans les pays avancés (hausse de salaires, crise du travail, croissance des charges sociales et des pressions fiscales, réglementations contre la pollution, etc.) cessent d’opérer ou en tout cas n’opèrent pas avec la même rigueur sur les activités industrielles transférées du centre vers la périphérie. Les transferts d’entreprises hors du territoire national et la répartition des unités de production dans les États les plus divers, politique pratiquée par les firmes multinationales, constituent par ailleurs une arme redoutable contre le mouvement ouvrier des pays avancés. La multinationalisation des firmes donne au capital le moyen de mettre en concurrence les ouvriers du monde entier, et ceux-ci ne sont pas organisés pour pouvoir riposter aux effets de cette concurrence.
Même s’ils sont les employés de la même firme multinationale, des ouvriers américains et européens ne sont pas prêts d’agir de concert avec des ouvriers de Hong-Kong ou des Pakistanais qui sont partis travailler à l’île Maurice. Les syndicats américains et européens ne réclament pas que les travailleurs du Tiers-Monde soient payés aux mêmes tarifs qu’eux. Ce serait le seul moyen d’empêcher le capital d’utiliser la misère du Tiers-Monde pour faire pression sur les salariés occidentaux;et de leur côté, les travailleurs des pays sous-développés ne revendiquent pas la parité de leurs salaires avec ceux de l’Europe et de l’Afrique. En prenant des dimensions multinationales, le capitalisme s’est donné les moyens d’opposer au prolétariat une stratégie mondiale à laquelle le prolétariat divisé par ses propres différences nationales et ethniques n’est pas en mesure d’opposer une contre-stratégie globale Les transferts d’industries vers les zones de bas salaires et de faibles pressions fiscales n’offrent pas seulement un moyen d’affaiblir des capacités revendicatives des travailleurs occidentaux, ou même de casser leur combativité dans les régions oùles tensions sociales sous toutes leurs formes atteignent un point insupportable pour le capital. Ils deviennent aussi de plus en plus clairement un moyen qu’utilisent les puissances capitalistes, et les firmes multinationales qui leur sont liées, pour essayer de percer sur les marchés des puissances concurrentes. Les pays qui investissent dans le Tiers-Monde ne le font plus seulement en vue de se procurer à meilleur marché les produits primaires dont a besoin leur économie, ou de faire fabriquer hors de leurs frontières à des coûts inférieurs des produits destinés à leur propre marché. La géographie de l’investissement dans les pays sous-développés, qui faisait apparaître chaque continent de la périphérie plus particulièrement pénétré par les capitaux de tel État ou de tel groupe d’États impérialistes, est en train de s’effacer. De même que le Japon et les États européens investissent en Amérique latine en vue de s’ouvrir le marché de l’Amérique du Nord, les États-Unis et les pays européens investissent en Extrême-Orient dans le but d’exporter vers le Japon les produits de leurs usines établies en Asie. L’Afrique, dont la politique néo-colonialiste a essayé dans les années qui ont suivi l’accession à l’indépendance de faire un domaine réservé aux investissements des anciennes métropoles, est aujourd’hui pénétrée par les capitaux américains qui cherchent à y établir des plates-formes d’exportations en vue de faire accéder plus largement leurs produits sur les marchés européens. Des compétitions de ce type existent même entre les États membres de la C.E.E. C’est ainsi que, pour ne citer qu’un exemple, les firmes allemandes qui produisent des vêtements cherchent à envahir le marché français avec des produits à bas prix fabriqués en outre-mer. La moitié des pantalons et des chemises vendus en France auraient déjà échappé aux industriels français.
Les raisons qui poussent le capital à transférer ses usines vers les pays sous-développés sont en réalité si fortes et les avantages qu’il trouve à ces transferts si importants qu’on est tenté de se demander si les décennies à venir ne vont pas être dominées par une émigration de plus en plus importante de l’industrie hors des pays avancés, jusqu’au point où ceux-ci deviendraient effectivement des sociétés «post-industrielles ». Après tout, pourquoi le capital s’obstinerait-il à faire fonctionner des usines en Europe et en Amérique alors qu’il doit supporter des charges fiscales qui sont au moins deux fois plus lourdes que dans les pays sous-développés et que les salaires et les cotisations sociales sont jusqu’à dix fois plus élevés que dans la plupart des pays de la périphérie?
Pourtant, il n’est guère possible de croire que le rejet des industries traditionnelles vers le Tiers-Monde, dans les décennies à venir, va s’amplifier jusqu’au point de devenir massif et systématique. Un tel bouleversement de la géographie du capitalisme ferait surgir, à mesure qu’il s’opérerait, des contre-tendances qui auraient vraisemblablement pour effet de le ralentir et de le bloquer avant qu’il parvienne à sa complète réalisation.
Si la majeure partie des industries extractives, métallurgiques, mécaniques, chimiques, ainsi que celles qui produisent des biens de consommation semi­-durables, étaient transférées hors des pays avancés, ceux-ci se trouveraient vidés de leur substance industrielle et, en même temps, de la plus grande partie de leur force de travail productive. La population salariée des pays avancés ne comprendrait plus que les travailleurs des secteurs qui, par nature, ne peuvent pas être transférés, comme le bâtiment et les travaux publics, les transports, le commerce, ceux qui seraient employés dans la recherche scientifique et technologique, dans les industries de pointe exigeant une main-d’oeuvre hautement qualifiée. Il s’y ajouterait un grand nombre d’employés qui travailleraient dans les banques, les sociétés d’assurance, la publicité, les organismes d’import-export et les bureaux qui auraient pour tâche d’intégrer dans ses divers aspects la gestion d’unités de production que les firmes multinationales auraient dispersées sur la moitié de la terre, et enfin, les fonctionnaires et les salariés occupés à fournir la vaste gamme de services que consomment les populations de l’Occident.
Dans une telle perspective, les pays du centre deviendraient le lieu de convergence et de consommation de la majeure partie de la plus-value produite par le prolétariat industriel de la périphérie, et une partie croissante et finalement prépondérante de la population active des pays avancés deviendrait improductive et parasitaire. Il en serait ainsi même en supposant que les postes de travail supprimés par les rejets d’industries puissent être remplacés par un nombre équivalent d’emplois dans d’autres branches d’activité, ce qui est une hypothèse très optimiste. Les ouvriers ne se transforment pas du jour au lendemain en employés de bureaux et en producteurs de services et le passage des sociétés industrielles vers une société post-industrielle serait inévitablement jalonné par une succession de poussées de chômage qui occasionneraient des tensions sociales dangereuses et poseraient des problèmes de recyclage de la force de travail dont la solution exigerait d’importantes dépenses. Mais même si, après une période critique de réadaptation, les pays occidentaux parvenaient à reconvertir au moins les couches jeunes de leur population salariée pour les rendre aptes aux tâches qui s’offriraient dans une société qui aurait évacué la plupart de ses industries, il paraît difficile de supposer que le plein emploi puisse être maintenu.
Les secteurs qui emploieraient encore du travail productif – la recherche scientifique et technologique et les industries de pointe – perdraient en effet une grande partie de leurs dynamismes. Dans la mesure où les industries auraient émigré vers les zones où surabonde le travail à bas prix, les recherches faites en vue de mettre au point une technologie avancée permettant de substituer du capital au travail, perdraient en grande partie leur raison d’être. Déjà, certaines des industries qui sont transférées vers le Tiers-Monde fonctionnent en utilisant de l’outillage considéré comme périmé dans les pays avancés, et parfois même de l’outillage de seconde main. Ce phénomène n’est pas général et les compétitions qui continueraient à opposer les firmes multinationales sur le marché mondial resteraient un facteur de modernisation technologique dans les industries transférées. Un rejet systématique des activités industrielles vers les pays du Tiers-Monde ne suffirait sans doute pas à casser les ressorts du progrès technologique. Mais il les affaiblirait et ralentirait son rythme au moins pendant la période où s’opéreraient ces transferts, et ce n’est certainement pas une extension des activités de recherche et des industries de pointe qui permettrait de résorber le sous-emploi qui menacerait les pays avancés.
Resteraient les autres postes de travail, et d’abord ceux que pourraient offrir l’État ou les collectivités locales. La sécurité, le bien-être, la santé de la population, l’amélioration de la qualité de la vie et de son cadre, la diffusion de la culture, l’organisation des loisirs, etc., pourraient à coup sûr fournir l’occasion d’une vaste extension et d’une large diversification des services publics. On a vu récemment le gouvernement des grandes villes du Canada entreprendre de résorber le chômage des jeunes en finançant divers organismes sociaux et culturels dont la création est laissée à leur initiative. Mais l’extension du rôle protecteur et bienfaiteur de l’État présuppose l’augmentation corrélative de ses ressources. Or, il est évident que celles-ci seraient amenées à diminuer à partir du moment où les industries seraient rejetées. Les gouvernements ne perçoivent pas de taxes sur les industries qui fonctionnent hors du territoire national. Lorsqu’une firme américaine transfère ses activités au Brésil, c’est le gouvernement brésilien, et non plus celui des États-Unis, qui la taxe sur ses profits. De même, les impôts indirects perçus sur la consommation des ouvriers et des cadres de la filiale brésilienne d’une firme américaine entrent dans les revenus de l’État brésilien et non pas du gouvernement des États-Unis. Ces pertes ne sont pas minces. Entre 1958et 1973, par suite des transferts d’activités hors du territoire des États-Unis, la part des corporations dans les revenus du fisc américain est tombée de 25,2 % à 15°7o, et les classes moyennes ont dû, en conséquence, supporter une pression fiscale de plus en plus lourde. Dans la perspective d’un transfert de plus en plus important de leurs activités industrielles hors du territoire, les pays avancés aboutiraient à une grave crise fiscale :l’espoir qu’une importante expansion des emplois publics pourrait être un moyen de résorber le chômage est illusoire.
Ce sont donc les bureaux des divers organismes du capitalisme industriel, commercial et financier qui devraient absorber la majeure partie de la force de travail des pays avancés. La ville capitaliste achèverait de devenir un univers de buildings oùirait travailler tout un peuple d’employés, tandis que les banlieues et les ceintures industrielles seraient en voie de disparition. Depuis le début du XXe siècle, le développement du capitalisme s’est accompagné d’un accroissement beaucoup plus rapide du travail de bureau que du travail d’atelier. Le nombre des cols bleus s’est accru de 4 °/o par an entre 1900et 1950auxU.S.A., puis, entre 1950 et 1970, il n’a plus augmenté que de 0,2 °/o par an. Le nombre des employés de bureau a en revanche augmenté de plus de 9% par an entre 1900et 1950, puis d’un peu plus de 10 °7o par an entre 1950 et 1970. Le rythme d’accroissement des postes de travail dans les bureaux ne s’est donc pas sensiblement accéléré. L’hypothèse d’une expansion du travail de bureau suffisante pour absorber le surcroît de main-d’Œuvre, qui apparaîtrait dans le cas où le rejet des industries vers la périphérie provoquerait une régression absolue de la classe ouvrière, paraît insoutenable. Dans une telle situation, on assisterait inévitablement à une concurrence forcenée sur le marché du travail des pays avancés et les salaires des « cols blancs », sauf pour les postes hautement qualifiés, auraient irrésistiblement tendance à s’effondrer. On verrait alors s’accentuer à l’extrême une tendance qui s’est fait jour aux U.S.A. dans le courant des années soixante lorsque l’intensification des progrès technologiques accomplis depuis la guerre et l’ampleur prise par l’investissement extérieur du capital américain ont commencé à ralentir l’augmentation du nombre d’emplois. La « révolution des revenus » qui, depuis le New Deal, tendait à égaliser progressivement la répartition de la richesse nationale, s’est arrêtée et a fait place à une contre-révolution des revenus, qui a aggravé les inégalités parmi les salariés. Si elle devait s’accentuer, cette politique de rejet des industries entraînerait, à n’en pas douter, une stagnation puis un abaissement des salaires d’une proportion croissante de la population.
Mais ce processus entraînerait à son tour un ralentissement de la progression de l’emploi dans les services qui sont achetés par la population et qui entrent dans sa consommation croissante. Le nombre des travailleurs qui offrent ce type de services est passé aux U.S.A. de 1 million en 1900 à 9 millions en 1970. L’extraordinaire prolifération de ce secteur est en grande partie le résultat de l’urbanisation de la population et des transformations que l’expansion du travail salarié a introduites dans les fonctions de la famille, qui n’est plus qu’une unité e consommation :les services que la famille du XIX°siècle accomplissait par elle-même et pour elle-même sont devenus des marchandises achetées à l’extérieur. Mais l’importance des services consommés par les familles dépend du niveau de vie de la population, et varie suivant les catégories sociales. Les couches aux revenus élevés en consomment proportionnellement bien davantage que les travailleurs. La consommation des services, comme celle des autres marchandises, a pris au cours de la période d’expansion le caractère d’une consommation de masse. C’est cette évolution qui se trouverait remise en question à mesure que l’apparition d’un excédent de main-d’oeuvre provoquerait une régression du pouvoir d’achat d’une partie croissante de la population salariée.
S’il s’amplifiait et se systématisait, le rejet des industries produirait une déstructuration de l’emploi qui se répandrait de la classe ouvrière proprement dite vers une partie des activités de service et ferait réapparaître une armée de réserve du travail dont le développement aurait pour effet un affaissement des revenus salariaux d’une grande partie de la population. La société post-industrielle serait une société en voie d’appauvrissement, au moins au niveau de ses strates sociales inférieures et moyennes.
On peut objecter à cela que le mécanisme des rapatriements des profits opérerait pour produire des effets de sens inverse. Le transfert des industries vers les zones de bas salaires et de faible pression fiscale majore le taux de profit que réalise le capital et ces profits accrus reprennent le chemin des pays d’origine des firmes exportatrices d’investissements. Pour autant qu’ils iraient en augmentant, ces «surprofits »pourraient être en partie utilisés pour surpayer les salariés des pays avancés ou taxés par l’État pour alimenter les fonds qui serviraient à couvrir les frais de reconversion de la force de travail, à financer la création d’emplois publics destinés à limiter le sous-emploi, ou même à financer des allocations de chômage. Dans cette perspective, un nombre important de salariés des pays avancés vivraient de revenus qui auraient pour origine une partie de la plus-value extraite du prolétariat extérieur et deviendraient les co-participants de l’exploitation impérialiste. Lénine estimait que les privilèges de l’aristocratie du travail étaient constitués par des «miettes »de l’exploitation impérialiste.
Dans la société capitaliste contemporaine, la plupart des salariés appartenant aux classes moyennes touchent des revenus dans lesquels se trouve incluse une fraction de plus-value redistribuée sous la forme salariale. Cette redistribution d’une partie de la plus-value ou des surprofits impérialistes existe déjà. Elle s’inscrit dans une stratégie de stabilisation de la société et a pour objectif et pour effet d’interposer entre le prolétariat et les sommets de la hiérarchie sociale tout un étagement de couches moyennes privilégiées qui servent d’appui à l’hégémonie du capital. Si la politique des rejets des industries se développait jusqu’au point où elle ferait apparaître dans les pays avancés un important excédent de force de travail, provoquant un affaissement général des salaires, de puissantes pressions s’exerceraient pour que ce processus soit compensé par une amplification de la redistribution de la plus-value qui serait nécessaire pour que, en Europe et en Amérique, des sociétés appauvries et troublées par d’incessants conflits sociaux ne succèdent aux « sociétés intégrées ». Les pays avancés deviendraient alors le centre d’activités improductives, où une importante partie sinon la majorité de la population serait liée au capital par des privilèges qui la feraient participer à l’exploitation du prolétariat extérieur.
La situation limite – la transformation des métropoles impérialistes en États rentiers vivant des surprofits prélevés dans leurs chasses gardées coloniales et semi-coloniales –, que Hobson et Lénine considéraient comme un des avenirs possibles de l’impérialisme, deviendrait ainsi une réalité.
On peut toutefois remarquer que la réalisation de l’hypothèse de Hobson et de Lénine présuppose un certain nombre de conditions dont il n’est pas évident qu’elles puissent exister et perdurer dans l’univers du XXe siècle.
Scrutant les directions dans lesquelles pourrait éventuellement évoluer le système impérialiste, Lénine empruntait à Hobson l’idée que les métropoles impérialistes, et notamment l’Angleterre, avaient tendance à devenir des «États rentiers »qui abandonneraient les activités productives pour vivre de surprofits prélevés dans «leurs chasses gardées coloniales et semi-coloniales ».
Mais, depuis Hobson et Lénine, les pays avancés et les relations qu’ils entretiennent avec les périphéries ont beaucoup changé, et la plupart de ces transformations rendent de plus en plus improbable la réalisation de la situation limite au terme de laquelle les pays du centre deviendraient le lieu de convergence d’une plus-value presque entièrement extraite hors de leurs frontières.
Pour le capital lui-même, le transfert de l’industrie vers les zones de bas salaires et de faible pression fiscale n’a de sens que pour autant qu’il peut aussi majorer ses profits et abaisser les coûts de la production de manière à améliorer les capacités concurrentielles de ses marchandises. Mais ces avantages n’existent que dans la mesure où les transferts d’industrie sont limités à quelques secteurs et ne provoquent qu’une déstructuration relativement peu importante de l’emploi dans les pays avancés. Mais, si le processus s’amplifiait, il produirait des effets qualitativement différents. A mesure que la proportion des travailleurs productifs diminuerait, et que corrélativement celle des chômeurs et des salariés improductifs augmenterait, le prix à payer pour empêcher un appauvrissement et une déstabilisation des sociétés avancées deviendrait exorbitant. Ce ne sont pas quelques miettes de ses profits que le capital devrait abandonner à une « aristocratie ouvrière embourgeoisée ». C’est une part énorme de la plus-value extraite des périphéries qui devrait être redistribuée à la population des pays avancés, soit directement sous la forme de salaires surélevés, soit indirectement sous la forme d’impôts, de cotisations que l’État utiliserait pour financer l’extension d’emplois publics destinés à réduire le chômage.
Or, tandis que le montant des charges qui pèserait sur les profits à leur arrivée dans les pays avancés irait en s’alourdissant, l’amplification des rejets d’industrie créerait aussi les conditions qui permettraient aux États exerçant leur souveraineté sur les territoires vers lesquels convergeraient les activités productives, de retenir une part croissante des profits réalisés par les firmes étrangères. Dans l’hypothèse d’Hobson et de Lénine, les pays coloniauxet semi­coloniaux étaient assujettis à une exploitation impérialiste à peu près dis­crétionnaire. Les métropoles fixaient le montant du «tribut »que devaient payer les pays vassalisés et ceux-ci n’étaient pas en mesure de se soustraire aux diktats des impérialismes, à moins de s’engager dans des rébellions qui étaient impitoyablement réprimées. En cas de besoin, les flottes de guerre jouaient le « rôle d’huissier ». Sans doute, Lénine avait-il mieux que quiconque aperçu que la domination étrangère, en bouleversant les structures sociales des pays assujettis, y ferait naître des classes – la bourgeoisie, le prolétariat, la paysannerie appauvrie – qui, en Asie notamment, pourraient entreprendre des luttes révolutionnaires beaucoup plus dangereuses pour l’impérialisme que ne l’avaient été les résistances que les sociétés archaïques avaient opposées aux conquérants étrangers. Mais, lorsqu’en 1916Lénine rédigeait son étude sur l’impérialisme, la révolte de l’Asie et des continents colonisés étaient encore à venir.
Aujourd’hui, la décolonisation est terminée et des États souverains et jaloux de leur souveraineté se sont partout établis. La plupart d’entre eux cherchent à créer des appareils administratifs compétents et efficaces et un nombre croissant d’entre eux y parviennent peu à peu. Longtemps, les firmes étrangères qui s’établissaient dans les pays de la périphérie ne trouvaient en face d’elles que des fonctionnaires indolents et corrompus et, de toute manière, incapables, faute d’avoir reçu une formation suffisante, de contrôler effectivement les opérations complexes auxquelles se livrent les firmes multinationales. Mais cette situation change peu à peu, à mesure que des étudiants formés dans les universités des pays avancés prennent la relève des générations plus anciennes.
Vers 1965, les gouvernements latino-américains ne connaissaient le montant des investissements étrangers sur leur territoire qu’à travers les statistiques du département du commerce à Washington. Les pays du Marché commun andin ont acquis depuis leurs propres appareils de statistiques pour mesurer les flux du capital étranger et analyser leurs effets, et ils peuvent exercer un contrôle de plus en plus serré sur les opérations des firmes multinationales. Cette diffusion du « know-how »administratif et financier est encore très inégale d’un pays du Tiers-Monde à l’autre. Mais elle a tendance à se généraliser.
Maintenant, les États du Tiers-Monde deviennent, d’année en année, plus aptes à détecter les pratiques illégales des grandes corporations et il est de moins en moins exceptionnel que celles-ci se trouvent contraintes de renoncer à majorer leurs profits de manière illicite.
Car ce ne sont plus seulement les régimes qui se qualifient de progressistes ou même de socialistes qui ont entrepris de s’attaquer auxpositions du capital étranger. Même les gouvernements les plus conservateurs, qui ont parfois brisé par la terreur la «subversion intérieure », multiplient à leur tour les mesures visant à limiter les profits du capital étranger. A la différence des précédents, ces régimes ne nationalisent pas les installations du capital étranger, et parfois même lui restituent, comme en Bolivie ou au Chili, des entreprises qui avaient été nationalisées. Mais, si les investissements étrangers sont acceptés et même sollicités, ils doivent souvent se plier à des mesures d’encadrement qui les orientent vers les branches d’activité nécessaires au développement de l’économie du pays d’accueil, réinvestir sur place une proportion fixée à l’avance de leurs profits et en abandonner une fraction croissante aux gouvernements et aux classes dirigeantes locales. Entre 1970et 1974, on ne compte pas moins de 37 pays du Tiers-Monde qui ont pris des mesures de cette sorte. Même les dictatures policières les plus brutales se trouvent aujourd’hui conduites à tenter d’imposer au capital multinational un repartage de la plus-value qui leur soit plus favorable et leur permette d’organiser un développement économique qui, même limité à quelques régions, fait surgir un prolétariat relativement privilégié par rapport aux sans-emploi, et surtout des classes moyennes de type moderne qui servent de couche d’appui à ces régimes. Or, l’évolution des pays avancés favorise désormais le succès des tentatives que font les pays sous-développés pour retenir une proportion croissante de la plus-value que le capital étranger vient extraire sur leurs territoires. Longtemps, les capitaux américains furent à peu près seuls à rechercher une force de travail à bon marché en dehors du territoire national, dans les pays qui désiraient attirer les investissements étrangers, et pour cela devaient accepter les conditions draconniennes des firmes américaines. Lorsque les Soviétiques puis les Chinois commencèrent à leur tour, pour des raisons politico-stratégiques, à offrir des capitaux aux pays qui cherchaient à se développer, le quasi-monopole des Américains se trouva remis en question et les investisseurs U.S. furent souvent contraints d’assouplir leurs exigences.
Or, depuis le début des années 1970, aux antagonismes entre l’Est et l’Ouest et aux rivalités sino-soviétiques se superpose la concurrence entre les États capitalistes eux-mêmes. Les multinationales américaines ne sont plus les seules à rechercher de la main-d’oeuvre à bas prix dans les pays de la périphérie :le Japon, l’Allemagne et, secondairement, les autres États européens s’engagent dans la même voie. Les pays du Tiers-Monde découvrent qu’ils peuvent mettre en compétition les États avancés pour négocier avec eux des accords plus avan­tageux, aussi bien en ce qui concerne les achats de technologie et de « know-how » que les conditions faites aux investisseurs étrangers.
Depuis la publication d’Impérialisme, stade suprême du capitalisme, les rapports entre le centre et la périphérie se sont radicalement transformés :alors que les impérialismes étaient en mesure d’imposer à leurs dépendances coloniales et semi-coloniales une exploitation sans frein, les pays avancés se trouvent aujourd’hui en face d’États souverains avec lesquels ils doivent négocier dans des conditions telles que ceux-ci se trouvent de plus en plus en situation de défendre et de faire prévaloir leurs intérêts propres.

Or, les possibilités pour les États périphériques de retenir une proportion croissante de la plus-value extraite sur leur territoire ne pourrait que s’amplifier encore si la politique de rejet des industries se systématise. Les pays du centre et les multinationales ayant leur base dans ces pays deviendraient de plus en plus dépendants des gouvernements des États où seraient fabriquées les marchandises et extraite la plus-value. Les unités de production établies dans les pays de la périphérie deviendraient, en cas de contestation, des otages aux mains des gouvernements des pays du Tiers-Monde, qui pourraient ainsi exercer des pres­sions pour imposer des révisions successives d’accords qui diminueraient les profits des multinationales et les flux de la plus-value retournant dans les pays avancés. Les pays occidentaux et le Japon se trouveraient alors piégés, comme ils l’ont été à propos du prix du pétrole.
Sans doute, les nations de la périphérie se trouvent à des degrés divers de développement et ces inégalités persisteront. La nécessité de s’engager dans une politique de redistribution de la plus-value est pour chacune d’elles plus ou moins impérieuse. Celles qui subissent de fortes pressions démographiques et où la dislocation des structures agraires traditionnelles ferait grossir dangereusement la masse des sans-emploi, se trouveraient inévitablement entraînées à élargir leur part de plus-value pour l’utiliser aux fins de leur propre développement et prévenir la menace d’une déstabilisation interne. Celles, en revanche, où la majorité de la population continue à vivre dans le cadre des structures tribales ou des communautés traditionnelles, et dont les conditions d’existence et les mentalités ont à peine changé, ne se trouveraient pas aussi impérieusement portées à s’attaquer aux positions du capital étranger. A côté d’États qui se sont engagés dans une politique d’industrialisation et qui se trouvent par là poussés à élargir par tous les moyens à leur disposition la plus-value nécessaire au développement de leur accumulation, le Tiers-Monde comprend un grand nombre de pays où sont en quelque sorte conservées les conditions de la domination impérialiste traditionnelle.

Cette situation ne s’effacerait pas d’un seul coup et les pays du centre pourraient sans doute jouer des disparités de situation qui subsisteraient entre les États du Tiers-Monde, pour préserver ici des positions devenues ailleurs inte­nables. Les problèmes qui se sont posés à propos du prix du pétrole montrent cependant les limites de résistance que les pays avancés peuvent opposer aux revendications des États du Tiers-Monde à la faveur de leurs divisions. En s’appuyant sur l’Arabie Saoudite et les émirats contre les autres États de l’O.P.E.P., les pays impérialistes ont pu limiter les hausses du prix du pétrole. Ils ne sont pas parvenus à les empêcher. Les succès remportés par l’O.P.E.P. ont inspiré la formation de cartels de pays producteurs de cuivre, d’étain, de bauxite, de caoutchouc, de café, etc., qui ont essayé à leur tour de majorer les profits qu’ils tirent de leurs exportations de produits primaires. Ces nouveaux cartels n’ont pas réussi à imposer leurs conditions aux pays industriels et les prix des produits primaires sont rapidement retombés aussitôt que la crise de 1974-1975a atteint les économies du centre. La formation de l’O.P.E.P. et des autres cartels d’exportation de produits primaires, manifeste cependant l’apparition parmi les États du Tiers-Monde d’une tendance générale à s’organiser pour élargir leur part de plus-value chaque fois que les circonstances le permettent.
Mais, même si tous les États du Tiers-Monde ne se placent pas tout en même temps aux premières lignes de la lutte qui s’est engagée pour la redistribution de la plus-value, aucun n’a négligé de participer aux avantages acquis, chaque fois que les pays du centre se sont vus contraints à faire des concessions. La remise en question de l’hégémonie absolue des pays du centre sur ceux de la périphérie tend à se répandre comme par un effet de dominos, et l’impérialisme parvient tout au plus à ralentir le processus et à y imprimer des coups d’arrêt. La docilité des États vassaux devient aléatoire dès que la position de force des États suze­rains paraît s’affaiblir.
Dans l’hypothèse d’une politique de rejet des industries qui se développerait jusqu’au point où la plupart des activités productives se trouveraient localisées dans les États périphériques, il serait de plus en plus difficile de les empêcher de se soustraire à l’obligation de payer un tribut aux États avancés. Les firmes multinationales des pays avancés ne conserveraient que des titres de propriété sur le capital industriel qu’elles auraient installé dans les pays de la périphérie. Les couches dominantes de ces pays disposeraient de tous les moyens de coercition attachés à la puissance publique. Sans doute, les multinationales menacées dans leurs intérêts pourraient faire appel à l’intervention de leurs États métropolitains pour qu’ils prennent des mesures de rétorsion. Mais la gamme des mesures de rétorsion utilisables par les États du centre se trouverait d’autant plus rétrécie que la politique de rejet des industries serait plus avancée. Au-delà d’un certain degré de dépendance pour leurs approvisionnements en produits fabriqués, les États du centre ne pourraient que très difficilement opposer aux pays producteurs des mesures de boycott de leurs exportations. Le boycott ne serait opérant que si tous les pays du centre se coalisaient pour l’appliquer et à condition que d’autres États de la périphérie ne se chargent pas de faire circuler les marchandises de l’État ou du groupe d’États auquel serait appliqué le boycott. A supposer que les conditions d’un boycott effectif soient réunies (ce qui est déjà très problématique), celui-ci ne serait une arme utilisable que contre les États ne fournissant qu’une faible proportion de la production industrielle. Dans le cas contraire, il aboutirait à l’apparition de pénuries et de hausses de prix dont les pays avancés seraient les premières victimes. Au demeurant, une politique de boycott des marchandises en provenance de pays périphériques entrés en rébellion contre l’hégémonie du centre ne frapperait pas que les gouvernements de ces pays :les filiales des multinationales établies dans ces pays seraient elles-mêmes atteintes puisqu’elles perdraient leurs marchés.
Quant aux possibilités d’intervention politico-militaire, organisées par les gouvernements du centre contre ceux de la périphérie, elles sont devenues de plus en plus aléatoires. Sauf dans quelques Etats d’Afrique noire, le temps des armées d’opérette est fini. Le temps n’est plus oùle gouvernement britannique était assuré qu’il lui était à chaque instant possible d’envoyer avec succès ses flottes jouer le rôle d’huissier auprès des débiteurs récalcitrants du capital anglais. En même temps qu’ils modernisent leur appareil administratif, les pays de la périphérie équipent des forces armées et les dotent souvent d’un matériel ultra­moderne. La plupart de ces armées ont été créées avec l’aide des puissances impérialistes qui, à partir des années 1950et 1960, ont fourni des crédits, des instructeurs, des techniciens et des armes. Ils s’agissait alors de combler rapidement le vide créé par le départ des troupes coloniales et de créer ou de renforcer des forces autochtones capables de faire face à la « subversion intérieure »qu’on supposait alors menaçante, par exemple en Amérique latine, de renforcer le potentiel d’autodéfense des pays situés à la lisière du monde communiste en Asie, ou encore de renforcer les États qui s’opposaient aux entreprises de pays liés à l’U.R.S.S., comme l’Égypte nassérienne. Sans doute, les appareils militaires des États périphériques ne sont pas tous en mesure d’utiliser de manière opérationnelle les armements complexes dont ils disposent, et la plupart d’entre eux ne seraient pas capables de faire face à une intervention occidentale. Mais le veto que l’Amérique oppose à la diffusion des armements nucléaires montre assez que le super-impérialisme commence à s’inquiéter de la puissance grandissante de ses vassaux.
En fait, les pays capitalistes avancés ne peuvent envisager de pratiquer massivement l’exportation de leurs industries vers le Tiers-Monde sans risquer de devenir les otages des États dans lesquels ils investiraient. On verrait alors se dessiner une nouvelle géopolitique refaçonnant entièrement la configuration du système capitaliste. Il est peu probable que la crise actuelle du capitalisme le conduise vers des situations aussi extrêmes et aussi dangereuses pour l’avenir des centres de la domination impérialiste.

Vraisemblablement, le capitalisme va chercher à combiner les diverses ripostes qu’il peut opposer à la chute du taux de profit, plutôt que de se lancer à fond dans des politiques aux conséquences au demeurant réactionnaires de réduction massive du capital variable par la baisse des salaires et d’organisation du chômage dans les pays avancés, et qui, à terme, mènerait le système à l’impasse et sans doute à la régression historique. L’utilisation conjointe et combinée des politiques inflationnistes, de stagnation et de baisse du niveau de vie, d’appel à la main-d’œuvre immigrée et d’exportation de certaines industries, se réalise dans les faits depuis 1974 et contribue certainement au rétablissement partiel du taux de profit. Mais de telles politiques risquent d’être très conjoncturelles. Pour exploiter les innovations technologiques que le système a mises en réserve et implanter les nouveaux ensembles productifs fondés sur une technologie de pointe à haute productivité, il faut réaliser un bond en avant dans les techniques mêmes de l’organisation du travail, c’est-à-dire généraliser l’automation dans les usines et les bureaux.

(Ici s’achève le dernier chapitre de La dynamique du capitalisme au XX° siècle. Nous avons néanmoins retrouvé dans le manuscrit laissé par l’auteur un texte inachevé sur l’automation qui constituait à n’en pas douter le chapitre ultime de ce livre)

Note:

[2] En 1973, quelque 100000entreprises françaises – le plus souvent de petites entreprises – emploient des travailleurs clandestins. Cf. B. BRIZAY, «Peut-on se passer des travailleurs étrangers en France ?», Entreprise, 948, 1973.

[Le texte complet pourra désormais être retrouvé en un seule page aux documents: ici.]

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Une Réponse to “La crise de 1974 et la riposte du capital (suite & fin)”

  1. Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Says:

    […] La Bataille socialiste The Socialist Review (Jamaïque, 1970-1974)1ère Conférence de solidarité mondiale LabourStart20 juin 2009-2010: Une année de lutte révolutionnaire en Iran pour en finir avec la République Islamique!La crise de 1974 et la riposte du capital (suite & fin) […]

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