La IV° Internationale et la question russe (tendance Johnson-Forest, 1948)

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Résolution de la tendance Johnson-Forest du SWP présentée par Bergson au II° Congrès de la IV° Internationale (avril 1948). Cette résolution fut votée par Castoriadis qui s’était associé à Bergson (Grace Lee -Boggs) dans une courte résolution commune sur la même question.

La clé des difficultés théoriques et politiques de la IV° Internationale réside dans l’examen du développement russe dans le contexte du développement mondial capitaliste et non le développement du capitalisme mondial dans le contexte du développement russe.

La Révolution russe et l’analyse de Trotsky

Le nouveau pouvoir social développé par le prolétariat russe émancipé était tel que sa défaite et la restauration au rôle de producteur de plus-value ne pouvait être accompli que par la tyrannie, la tromperie, les meurtres juridiques, les massacres organisés et l’établissement d’une tyrannie totalitaire au-delà de toutes les expériences préalables et de toutes les prévisions. L’étendue et la force de l’appareil d’oppression sont une preuve non de la faiblesse inhérente du prolétariat mais de l’énorme pouvoir créateur et expansif du prolétariat à cette étape de son développement mondial et après trois révolutions.

Trotsky voyait la société moderne divisée fondamentalement entre la propriété nationalisée (révolution) et la propriété privée (contre-révolution). Ceci a entraîné une série d’erreurs certaines dans l’analyse de la Russie.

Parce que la majorité de la IV° Internationale refuse d’examiner la méthode d’analyse de Trotsky dans ses effets d’accumulation et de la comparer sérieusement avec la réalité, elle s’aligne empiriquement et éclectiquement aux événements et à la lutte intérieure. Les conséquences se font sentir dans toutes les sphères de l’internationale. Ceci, et ceci uniquement, est la cause de la faiblesse et des luttes fractionnelles, non seulement sur la question russe mais sur toutes les autres questions. Que le problème n’est pas simplement celui de la défense de l’URSS, mais qu’il s’agit d’une profonde question théorique, est démontré par le fait que les éléments défensistes (l’actuelle minorité française) et défaitiste (le WP et l’IKD) sont fondamentalement unis dans leur scepticisme comme vis-à-vis de l’accomplissement du pouvoir soviétique.

La question russe depuis la mort de Trotsky

La IV° Internationale ne peut pas répéter, vis-à-vis des nouveaux développements, la vieille formule pour l’analyse de la Russie et pourtant elle ne peut s’en défaire. Elle ne peut plus propager la théorie selon laquelle la bureaucratie veut la restauration de la propriété privée en Russie stalinienne, et ainsi elle l’abandonne sans le dire.

La majorité de la IV° Internationale ajoute continuellement de la quantité au caractère réactionnaire de la domination bureaucratique sur l’économie. Pourtant, dans sa tentative désespérée de refuser de reconnaître le caractère contre-révolutionnaire de la production russe, elle adopte la devise fantastique qui consiste à donner une période concrète (cinq ans) à la bureaucratie comme force progressive, à cause de la destruction de l’économie par la guerre. Par-là, la majorité de la IV° Internationale montre qu’elle ne demande pas un délai pour la bureaucratie, mais pour sa propre théorie intenable.

De plus, la majorité de la IV° Internationale a fait entrer en fraude dans sa théorie, sans un mot d’explication, que la base de la dictature en Russie est dans les « rapports de production ». Par-là, elle répudie subrepticement la théorie fondamentale de Trotsky en substituant aux « rapports de production » les rapports de propriété. La majorité de la IV° Internationale a accepté la loi de la valeur applicable tant au capitalisme qu’au socialisme. De ce fait, non seulement elle crée de la confusion dans l’analyse du capitalisme en particulier, mais également dans celle du matérialisme historique en général. Elle facilite la vaste activité théorique des staliniens qui aujourd’hui est dirigée vers la révision du matérialisme historique et du Capital en y injectant sa théorie.

En refusant de reconnaître et d’en faire sa base programmatique pour le socialisme mondial que le principe même dans une société transitoire de l’expansion de la richesse sociale passe par l’activité créatrice du prolétariat émancipé, la majorité de la IV° Internationale implique que la société transitoire vers le socialisme doit être distinguée par l’accumulation de capital et l’accumulation de la misère.

La défense de la Russie

Dans une tentative désespérée de vaincre les éléments pro-staliniens, la majorité de la IV° Internationale confond à tel point le défensisme et le défaitisme que ces deux éléments peuvent prétendre accepter sa résolution, résultat qui ne peut que renforcer les éléments pro-staliniens et les éléments mencheviques.

La majorité de la IV° Internationale prépare la défense en Europe occidentale, c’est-à-dire en France, pour la prochaine guerre, en faisant du défaitisme une condition de l’existence du puissant mouvement ouvrier en France et un PCI qui ne soit pas sans influence. De cette façon, elle prépare la base pour des conflits mortels dans la IV° Internationale dans le cas où l’Armée rouge entrerait en France. En même temps, et malgré l’expérience avec l’Armée rouge à la fin de la Seconde Guerre mondiale, la majorité de la IV° Internationale propage la conception qu’il ne faudrait pas s’opposer à l’Armée rouge si elle entrait en France, là où son avance détruirait l’Etat bourgeois national. Dans les circonstances où l’Armée rouge aurait facilité la révolution, la majorité de la IV° Internationale propose ensuite le retrait de l’Armée rouge. C’est du défaitisme révolutionnaire par étapes qu’elle propose en le substituant à sa politique fondamentale de défaitisme, ce qui sème la confusion et renforce toutes les tendances centrifuges.

Une tendance est apparue récemment en dehors de l’Europe qui, tout en acceptant les fondements de la théorie de Trotsky, reconnaît la différence qualitative du caractère de la lutte entre la Russie et les États-Unis aujourd’hui, et place ainsi la priorité de la lutte pour la révolution sociale devant la défense de la propriété nationalisée. Elle propose de ce fait que, contrairement à la politique trotskyste durant la dernière guerre, dans la troisième guerre mondiale la lutte pour le renversement du régime stalinien prédomine et passe avant la d »fense militaire de la propriété nationalisée.Le congrès mondial accepte et encourage ce premier pas hésitant pour mettre la question russe dans le contexte de la situation mondiale telle qu’elle existe aujourd’hui.

L’Europe orientale

L’erreur fondamentale de la position de la majorité de la IV° Internationale se révèle le plus tragiquement dans une série d’erreurs se suivant sans interruption en ce qui concerne les rapports de la Russie stalinienne avec l’Europe orientale. Sa théorie fondamentale concernant l’Europe orientale est que l’ « assimilation structurelle » à la Russie est impossible sans l’action révolutionnaire du prolétariat.

Ceci n’est qu’une expression de ses efforts désespérés et essentiellement superficiels pour tirer une ligne nette entre l’automobilisation prolétarienne et les nationalisations bourgeoises, les rapprochant de ce fait encore plus l’une de l’autre. Les événements démontreront la fausseté de cette théorie. En maintenant cette perspective, la majorité de la IV° Internationale subordonne en réalité l’automobilisation prolétarienne à l’accomplissement des nationalisations par quelque force que ce soit et est elle-même de plus en plus incapable d’établir une base politique pour son existence indépendamment de la III° Internationale.

La majorité de la IV° Internationale est avertie que, si elle devait déclarer que les récents événements en Tchécoslovaquie constitue une révolution sociale, une révolution à l’aide de la police bourgeoise, de l’armée bourgeoise et de l’administration bourgeoise du capital, elle donnerait un coup final à toutes les perspectives pour construire des sections du mouvement en Europe orientale.

Le programme et l’organisation du parti

Mais ce n’est pas seulement sur la question russe, mais sur toute la perspective de la révolution mondiale que la majorité de la IV° Internationale, incapable de faire l’analyse théorique de l’étape actuelle, de la révolution et des contre-révolutions, fut forcée de reculer pas à pas particulièrement en Europe.

En 1944, confiante que l’Armée rouge ferait avancer la révolution mondiale et sous l’impression de la révolution italienne et de la chute imminente de l’armée hitlérienne, la IV° Internationale présentait un programme profondément révolutionnaire. Vers 1946, sous l’influence de la « révolution retardée », des actes « opportunistes » de l’Armée rouge et de la force apparente de l’économie américaine, la IV° Internationale commença à spéculer sur les possibilités de boom économique et de la stabilisation économique.

En 1947, l’année même où la profondeur de la crise a pénétré dans toutes les sections de la société et semé la démoralisation d’un bout à l’autre de la société bourgeoise, la IV° Internationale trouve que l’impérialisme américain « n’a pas épuisé toutes les possibilités d’une expansion mondiale paisible ». Il y a des  » progrès économiques tangibles » en Europe occidentale. « La production industrielle en URSS procède en général suivant le plan. » Du côté du prolétariat, l’UAW (Syndicat des ouvriers de l’automobile) est devenu « l’ancien UAW progressif ». Les partis socialistes sont « rajeunis ». Ainsi est préparée la capitulation devant la théorie des illusions démocratiques des masses: « Ceci est la preuve que les masses ne peuvent commencer leur expérience avec le réformisme dans l’absence d’un parti sincèrement révolutionnaire ». Cela ne veut pas dire que les masses continuent à avoir des illusions démocratiques.

Sur cette base, pas à pas, la théorie de la primauté du parti est substituée à la primauté des masses révolutionnaires. La lenteur du renforcement du parti devient le critère pour juger le « rythme » du développement révolutionnaire. En 1944, le parti se basait sur l’énorme essor et l’étendue du prolétariat – son automobilisation. En 1947, le parti juge l’essor et la vitalité du mouvement des masses par la force de la IV° Internationale.

En 1944, le parti présentait le Programme de transition comme la mobilisation systématique pour la révolution prolétarienne. En 1946, les revendications transitoires, non basées sur le mouvement économique organique, sont complètement diffuses. Vers 1947, « notre tâche est de mettre en avant successivement et audacieusement des mots d’ordre transitoires toujours plus élevés dans la mesure où les luttes ouvrières croissent ou décroissent ». Ces formules de « mots d’ordre toujours plus élevés » ont une longue histoire dans le mouvement révolutionnaire. On ne peut leur permettre, dans aucune circonstance, de cacher des indications d’un simple changement du rythme prévu des événements. Ce sont les formules classiques du centrisme, et le bolchevisme a réglé une fois pour toute les comptes avec ces formules lors des III° et IV° Congrès de l’Internationale communiste.

Dans la mesure où la IV° Internationale n’a pas éduqué ses cadres et propagé sans cesse devant les masses la destruction du contrôle organisationnel stalinien par l’action révolutionnaire des masses, elle ne peut se considérer que comme une direction alternative, accomplissant une tactique de « front commun » avec les staliniens. L’incapacité de la direction numériquement faible d’accomplir une tâche qui dès le début était au-dessus de ses moyens est la cause du rapide déclin théorique des résolutions de novembre. Non seulement la lutte contre les tendances staliniennes mais le processus même de la construction du parti sont envisagés comme exigeant un délai. L’intervalle de la paix, de la paix interimpérialiste, accompagnée de rapports sociaux instables et de trahisons staliniennes, est absolument nécessaire pour ce programme. De là la terrible sous-estimation du danger de la guerre et de la contre-révolution. Cette politique affaiblit le parti et le soumet à des influences opposées. sans une propre base ferme, le parti ne peut pas retenir et consolider des courants qui s’en détachent.

Le parti révolutionnaire dépend du soulèvement révolutionnaire pour son renforcement. Mais il peut seulement se consolider et grandir rapidement si en temps de paix comme en temps de guerre le fondement et la superstructure de sa politique diffèrent clairement des partis qu’il prétend suppléer. Aujourd’hui, l’Internationale ne fait pas cela. Elle ne peut le faire à cause de sa politique sur la question russe. Corriger cette politique devient la première nécessité pour son progrès.

Voir aussi:

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Les animateurs de la tendance Johnson-Forest: Raya Dunayevskaya, CLR James et Grace Lee dans les années 40

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Une Réponse to “La IV° Internationale et la question russe (tendance Johnson-Forest, 1948)”

  1. Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Says:

    […] (1872) * Autobiographie d’Alexandre Chliapnikov (1924) * Johnson-Forest Tendency: La IV° Internationale et la question russe (1948) * Interview d’Azar Majedi sur Mansoor Hekmat (2002) * K. Sorin: A propos du pouvoir […]

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