Lettre ouverte à MM. Khrouchtchev et Boulganine (1956)

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Paru dans La Révolution prolétarienne de juillet 1956

Messieurs,

Quand un abcès devient trop gros, il faut le crever. Par la mort du tyran d’abord, et par son déboulonnage ensuite, vous avez crevé l’abcès du stalinisme.

Certains disent que c’est beaucoup; pour nous, nous trouvons que c’est peu, car ce qui importe ce ne sont point tant les excès d’un régime que la nature de ce régime.

La révolution d’Octobre a débuté comme révolution prolétarienne. Les ouvriers russes prirent et dirigèrent les usines ; les paysans russes s’emparèrent des terres ; et les uns et les autres exerçaient le pouvoir par l’entremise de leurs soviets, ces successeurs de notre Commune de Paris.

Mais, depuis déjà nombre d’années, tout est changé. Le régime prolétarien a été remplacé par un régime bureaucratique. La classe des managers et des technocrates, dernier avatar de la bourgeoisie, s’est établie comme classe dominante, cependant que le prolétariat redevenait autant et plus que jamais la classe asservie et exploitée. Tant que cette situation durera, tant que vous n’aurez pas formellement répudié l’infâme discours du 23 juin 1931 par lequel Staline a posé l’inégalité comme fondement d’une société socialiste, tant que vous n’aurez pas rétabli la classe ouvrière à la fois dans la jouissance de toutes ses libertés et dans l’exercice de sa souveraineté par la remise du pouvoir entre les mains de ses soviets librement élus – pour nous, vous n’aurez rien fait.

C’est uniquement aux mesures que vous prendrez dans cette direction, et non aux courbettes qu’il vous sied de faire à la reine d’Angleterre et autres dignitaires de la société bourgeoise, que nous jugerons de votre transformation.

Cependant, puisque vous déclarez qu’avec l’abandon du « culte des personnalités » une ère nouvelle s’ouvre pour la Russie, nous croyons pouvoir vous demander ce qu’il est advenu de trois hommes qui comptèrent parmi les plus solides militants de la révolution prolétarienne de 1917, et, s’ils vivent encore, ce que vous comptez en faire.

Il y a quelques mois, un socialiste autrichien qui sortait de vos camps de concentration nous apprenait que le bruit courait dans les camps que Chliapnikov était encore vivant. Chliapnikov, ouvrier mécanicien, bolchevik de toujours, fut, comme vous le savez, l’un des premiers à percevoir la dégénérescence bureaucratique dans laquelle s’enlisait la révolution; il fut le protagoniste de cette « Opposition ouvrière » qui, dans les années 20, mena au sein même du parti communiste une ultime bataille pour que soit conservé à la révolution son caractère prolétarien.

Est-il vrai que Chliapnikov a survécu aux tortures qu’il a subies et, si oui, n’allez-vous pas le libérer ?

Un autre bolchevik de la première heure, l’ouvrier  serrurier Miasnikov, qui connut, dès l’adolescence, les camps de concentration sibériens au temps des Romanov, et qui prit la responsabilité, en tant que président du soviet d’Ekaterinbourg, de débarrasser son pays des derniers survivants de la famille impériale, eut à s’enfuir d’Asie centrale lorsqu’il y fut exilé pour avoir, lui aussi, essayé de combattre la bureaucratie naissante par la constitution de « Groupes ouvriers » à l’intérieur du parti bolchevik: il vint alors en France, où il vécut jusqu’à ce que, au lendemain de la défaite allemande, votre ambassadeur l’invitât à rentrer en Russie, ce qu’il fit.

Depuis ce jour, nous n’en avons plus eu de nouvelles.

Qu’est devenu Miasnikov ? S’il vit encore et s’il n’est point libre, n’allez-vous pas le libérer?

Enfin, Andreytchine, ouvrier d’origine bulgare, émigré en Amérique avant la première guerre mondiale, qui dut s’enfuir de ce pays par suite de son activité militante au sein de l’organisation syndicaliste révolutionnaire des Travailleurs Industriels du Monde (IWW),  et qui rejoignit alors la Russie en pleine révolution, fut persécuté de toutes manières dès que le régime bureaucratique s’y installa ; exilé en Sibérie, maintenu en cellule des années durant, etc., il fut libéré en 1941 lorsque la menace des armées hitlériennes sur Moscou obligea le tyran à avoir recours à ses services, mais, envoyé ensuite en Bulgarie, après la défaite allemande, il en disparut subitement, peu avant la mort de Kolarov.

Qu’est devenu Andreytchine?

S’il vit et s’il n’est point libre, nous vous demandons également sa libération.

Bien d’autres militants de la classe ouvrière et de la révolution, plus obscurs mais aussi valeureux, sont encore, sans doute, dans vos geôles: nous regrettons en ce qui les concerne de ne pouvoir vous donner leurs noms et vous rappeler leurs états de service.

Étant donné que la plupart d’entre nous, tous ceux qui étaient alors en âge de le faire, ont soutenu, dès sa naissance, la révolution d’octobre, alors qu’elle avait contre elle coalisées toutes les forces de la bourgeoisie internationale et que nous n’étions en France qu’une poignée pour la défendre, nous estimons avoir le droit de vous faire ces demandes.

Étant donné qu’une solidarité indéfectible nous lie, par dessus les frontières, à tous ceux qui combattent pour la cause de la révolution prolétarienne, nous estimons aussi que nous en avons le devoir.

Dans l’attente d’une réponse favorable, nous vous prions d’agréer, Messieurs, l’assurance de notre attachement continu à la cause de la révolution d’Octobre.

LA RÉVOLUTION PROLÉTARIENNE.

Khrouchtchev et Boulganine

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Une Réponse to “Lettre ouverte à MM. Khrouchtchev et Boulganine (1956)”

  1. Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Says:

    […] socialiste Deux brochures de Mansoor HekmatG. Munis, un révolutionnaire méconnu (Guillamón, 1993)Lettre ouverte à MM. Khrouchtchev et Boulganine (1956)issue 16 of the […]

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