Marseillaise et Internationale (1936)

by

Article de Maurice Dommanget paru dans l’Ecole Émancipée du 28 juin 1936 :

L’Humanité fait sa partie dans le concert en l’honneur de Rouget de Lisle « auteur de l’immortelle Marseillaise ». Elle nous annonce que Maurice Thorez, président du Comité Local pour la commémoration de l’officier bourgeois et contre-révolutionnaire Rouget de Lisle, parlera de la Marseillaise et qu’à cette occasion, chorales, harmonies et orchestres populaires feront revivre l’œuvre de Rouget de Lisle, sauf sans doute l’Hymne en l’honneur du 9 Thermidor. Une note jointe annonce qu’une autre cérémonie aura lieu dans la cour des Invalides pour «l’apothéose de la Marseillaise». Mais ici la discrétion de l’Humanité vaut son pesant d’Union Sacrée. Il ne convient pas, sans doute, que le brave prolo, lecteur enthousiaste de l’Humanité sache que la cérémonie glorifiant la Marseillaise doit se dérouler d’un côté sous la présidence de M. Thorez, secrétaire général du PC avec des travailleurs abusés se réclamant de l’Internationalisme et de l’autre sous l’égide de M. Lebrun, Président de la République, avec le concours de 900 exécutants de musiques militaires dans la cour du musée national du militarisme que sont les Invalides.

Déjà, dans la cour du palais où reposent les cendres de l’«ogre» Napoléon et de l’officier anti-jacobin, il y a 21 ans, en plein carnage, un autre Président de la République, M. Raymond Poincaré, «le président de la réaction et de la guerre» magnifiait la Marseillaise devant tout un aréopage de généraux et d’officiers. Le peuple, alors, formait le prolétariat des batailles. Mais quel rapprochement symbolique ! Et comme on comprend les précautions prises par l’Humanité afin qu’aucun doute – un doute terrible – ne vienne troubler la bonne foi du prolétaire, mentant sans le savoir à ses plus intimes et à ses plus saintes aspirations !

En lisant le programme complet de tout ce carnaval sinistre, de toute cette comédie qui prépare la tragédie, on est obsédé invinciblement par la guerre : la guerre d’hier, dans laquelle la Marseillaise exprime, disait-on, «l’âme éternelle de la patrie» et la guerre de demain dans laquelle une fois encore la Marseillaise jouerait son triste rôle, aidant – encore tout aussi efficacement – les peuples à «fonder la paix sur les ruines de l’Impérialisme allemand».

Car la Marseillaise est avant tout un chant de guerre et c’est bien parce qu’avec le drapeau tricolore abhorré du vieux Blanqui, cinq jours avant sa mort, comme emblème des «massacreurs de la semaine sanglante» elle représente l’idée de guerre que Moscou a imposé au mouvement ouvrier français, faisant ainsi reculer celui-ci d’une quarantaine d’années en arrière.

Oui, la Marseillaise est surtout et avant tout un chant de guerre et de militarisme.

C’est le chant de guerre de l’armée du Rhin et d’ailleurs Rouget de Lisle est par excellence le poète des carnages. Il a composé le Chant de guerre de l’armée d’Egypte, le Chant des vengeances et bien d’autres hymnes poussant aux charniers.

Composée en vue de la guerre, dans un milieu de guerre, par un officier de carrière sorti de l’École militaire, chantée pour la première fois dans un salon rempli d’officiers, exécutée pour la première fois par une musique de garde nationale, popularisée par les engagés volontaires marseillais, introduite officiellement aux armées par le ministre de la guerre Servan, elle respire — sauf dans le cinquième couplet – ce que Portier appelle d’un mot pittoresque le « cannibalisme ».

C’est encore un chant de guerre en ce sens qu’il entre dans la pratique gouvernementale en France de l’utiliser chaque fois qu’il s’agit de réveiller l’ardeur des soldats, de galvaniser le sentiment belliqueux des foules, de pousser malgré eux aux massacres exécrables les esprits rebelles à la gloire et à la barbarie militaire.

Il est caractéristique que Napoléon 1er, aux abois, cherchant à réveiller le courage défaillant de ses soldats, entonna la Marseillaise au passage de la Bérézina. Et à quelle heure, je vous prie, Napoléon le Petit fit-il tomber subitement les barreaux de la prison où il avait enfermé la Marseillaise ? Au moment particulièrement critique où il s’apprêtait à jeter la France dans l’abîme. « Vous pouvez autoriser la chanson » faisait-il alors télégraphier par son secrétaire particulier au ministre des Beaux-Arts. Sur quoi le ministre de l’Intérieur, qui venait de faire poursuivre les valeureux champions de l’Internationale, télégraphiait à son tour aux préfets: « Vous pouvez laisser chanter la Marseillaise dans les cafés-concerts. » Ainsi, aux approches de la guerre franco-allemande, c’est la Marseillaise qui servait à un gouvernement de félonie, d’aventure et de crime pour chauffer à blanc l’enthousiasme guerrier d’un peuple.

Rouget de Lisle sentait très bien tout ce que représentait de sinistre l’hymne qui l’a rendu célèbre. On dit qu’un soir, en 1815, il arriva chez un de ses amis, très agité, très effrayé et se laissa tomber dans un fauteuil. « Ah! ça va bien mal, dit-il. — Pourquoi cela? — Je viens d’entendre chanter la Marseillaise.» Et, en effet, c’était la guerre et c’était l’invasion. On entendait, dans les campagnes « mugir » les « féroces soldats ». Auber, qui rapporta ce fait en juillet 1870 lors de la réapparition de la Marseillaise à l’Opéra était du même avis que Rouget de Lisle et l’avenir proche allait tristement lui donner raison.

«Ça va bien mal» en effet quand on voit un Parti se posant comme le plus révolutionnaire et le plus internationaliste, réhabiliter publiquement la Marseillaise dans le pays où le prolétariat l’avait pratiquement abandonnée, dans le pays où elle était devenue l’hymne de la bourgeoisie dirigeante et digérante, dans le pays où on l’utilisa constamment pour la guerre, dans le pays enfin qui fut et restera le berceau de l’Internationale.

Ah ! petits communistes, pygmées et mirmidons d’un haut idéal et du plus sublime mouvement de libération qui entraîna les hommes, qu’avez-vous fait, que faites-vous ? Ce prolétariat socialiste de France, héritier des sans- culottes, trempé au feu des révolutions, était parvenu avant la guerre à doter son mouvement autonome de classe d’un chant autonome de classe. Dans un sens de classe élevée, il avait rompu nettement non seulement avec la fête nationale, mais avec le chant national de sa propre bourgeoisie. Il avait compris qu’un chant de guerre et de militarisme ne pouvait être le chant des travailleurs du globe qui aspirent à l’Internationale des peuples et à la Paix par l’abolition du désordre capitaliste. A l’avant-garde de la classe ouvrière mondiale, il avait doté le prolétariat universel d’un chant universel, l’hymne magnifique de Pottier. Et vous venez après le plus terrible des carnages et conscients du péril immense qui pèse sur le monde angoissé, faire régresser ce prolétariat qui ne chantait plus la Marseillaise, vous lui versez au lieu et place de Badinguet, le « schnik » qui saoûle ! Et vous n’avez pas honte, après lui avoir fait absorber le poison, de lui faire absorber l’antidote sous les espèces de l’Internationale du vieux communard Pottier. Quelle comédie macabre nous préparez-nous ? A quelle faillite épouvantable de l’Internationalisme ouvrier pire que l’autre, l’amour et la dévotion insensée à l’U.R.S.S. ne vous mèneront-ils pas ?

Permettez à des syndicalistes, à des socialistes, à des libertaires, à des communistes mêmes qui restent fidèles aux principes de l’internationalisme prolétarien et qui n’aiment pas les combinaisons et les trahisons dont le prolétariat est appelé à être la victime et l’enjeu, permettez-leur d’opposer à la mémoire de l’officier contre-révolutionnaire Rouget de Lisle, pensionné de Louis-Philippe, le prolétariat authentique, l’insurgé indomptable, le révolutionnaire farouche Eugène Pottier qui ne voulut Ni Dieu, ni César, ni Tribun.

Permettez-leur d’opposer au chant du passé, d’un Passé qu’on croyait révolu, le chant de l’Avenir, le chant de la Suprême Espérance, le chant de la Communauté Internationale des hommes sans Dieu. Vous avez repris la Marseillaise aux muscadins des Jeunes Patriotes, aux camelots de Monseigneur le Duc d’Orléans, aux Croix de Feu et aux Zouaves pontificaux, soit. Gardez-la.

Nous préférons l’Internationale des producteurs qui demande que le monde «change de base» et que le soleil brille pour tous, à la Marseillaise des massacreurs qui ne parle que de sang, de gloire et de cercueils.

Voir aussi:

Publicités

Une Réponse to “Marseillaise et Internationale (1936)”

  1. Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Says:

    […] Maurice Dommanget: Le calvaire de Varlin (1926) * Maurice Dommanget: Marseillaise et Internationale (1936) * Nicolas Lazarévitch: Un livre de Joaquin Maurin (1937) * Alexander Bogdanov: La science […]

    J'aime

Commentaires fermés


%d blogueurs aiment cette page :