L’expérience de la révolution ouvrière en Union soviétique (Hekmat, 1986) [1]

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Première partie de la traduction de The Experience of the Workers’Revolution in the Soviet Union, texte d’une intervention de Mansoor Hekmat à un séminaire du Parti communiste d’Iran en novembre 1986 (parti qu’il devait quitter avec ses camarades pour fonder le PCO en 1991). Traduit de l’anglais par Nicolas Dessaux et Stéphane Julien.

L’expérience de la révolution ouvrière en Union soviétique

Esquisse d’une critique socialiste

I

Les questions clés de l’expérience soviétique

Je vais commencer par quelques observations générales sur le sujet que je vais présenter aujourd’hui. Le point de vue que je vais développer ne se conforme pas à l’approche traditionnelle de la gauche radicale. Quelques efforts vous seront sans doute nécessaires pour accepter mon analyse. C’est particulièrement le cas de ceux qui cherchent à traiter la question soviétique d’un point de vue radical, mais qui sont influencés par les critiques déjà existantes au sein de l’extrême gauche. Mon argumentation présente des différences fondamentales avec ces interprétations, et pour l’illustrer, je vais devoir constamment m’en démarquer. À mon avis, ce sont les déductions que peut produire une tendance communiste-ouvrière sur l’expérience soviétique. Au passage, je rappelle que l’expression « communisme-ouvrier » ne vise qu’à mettre en avant l’origine sociale du marxisme et du communisme : la classe ouvrière.

Malheureusement, aujourd’hui plus que jamais, le communisme a pris les traits d’une école de pensée, alors que pendant une bonne partie de son histoire, en pratique comme en théorie, c’était un mouvement social. C’est le mouvement d’une classe sociale qui cherche à provoquer des changements réels dans la société. Ce point de départ ancré dans une classe sociale, ce n’est pas quelque chose à ne prendre en compte que lorsque l’on passe de la théorie marxiste à la pratique politique du parti. C’est aussi un concept qui devrait faire partie intégrale de notre perspective théorique globale. Dans le soi-disant marxisme radical ésotérique, la classe ouvrière est une catégorie abstraite, tout comme la lutte de classe et le socialisme. Au contraire, dans marxisme réel, c’est-à-dire le communisme-ouvrier, il s’agit de relations sociales et historiques concrètes. Ma critique de l’expérience de la révolution prolétarienne en Russie est celle d’un processus historique réel, mis en œuvre par des forces sociales vivantes. Elle doit donc commencer par examiner du dynamisme et du mouvement réel des forces sociales à l’époque. C’est la raison de mes divergences avec ce qui est généralement considéré, à l’échelle internationale, comme la critique radicale de l’expérience soviétique. Ma critique ne suit pas les conceptions de la New Left, qui se berce d’illusions lorsqu’elle croit que, en montrant l’écart entre l’expérience réelle et ses propres théories, en niant le caractère prolétarien de certains aspects de la révolution russe, elle se rapproche du véritable marxisme orthodoxe et propose une critique « plus profonde » de la question. Du point de vue communiste-ouvrier, on ne peut traiter l’expérience soviétique avec le même laxisme que ces critiques « radicales » de la révolution bolchevique, celles de la gauche communiste, de la New Left, etc. Cette expérience est le résultat d’une classe formée de millions d’ouvriers, une classe qui s’y est engagée avec conviction, pour sa propre émancipation. Depuis des décennies, les partis et les organisations ouvrières les plus avancés s’efforçaient de provoquer cette révolution. C’est une révolution qui n’a pas seulement laissé son empreinte sur la destinée du mouvement ouvrier, mais sur le monde dans son ensemble. Une telle expérience ne peut pas être jugée seulement sur le critère de la pureté idéologique et de l’orthodoxie théorique de ses leaders, comme si chaque défaut suffisait à en invalider l’ensemble.

La pratique de classe des travailleurs ne peut être contrée et défaite que par les forces des autres classes. Les impuretés théoriques, le décalage avec les doctrines préconçues ne justifient pas, à eux seuls, à nier une telle expérience sociale. Ce qu’il faut montrer, c’est dans quelles circonstances et par quelles forces matérielles et sociales le soulèvement de la classe ouvrière russe a finalement été vaincu.

C’est pourquoi, si ma critique de l’expérience russe ne semblera pas « assez radicale » à l’extrême-gauche actuelle, c’est la plus radicale à mes yeux. Car en fait, les critiques radicales ont surtout représenté jusqu’ici soit un réductionnisme ésotérique, soit un démocratisme radical. Une critique vraiment radicale ne peut être qu’une critique socialiste prolétarienne, et c’est cette critique dont je voudrais présenter aujourd’hui les grandes lignes.[*]

II

Critique démocratique ou socialiste ?

En présentant ces thèses, j’ai l’intention de proposer une critique socialiste de l’expérience soviétique. J’insiste sur le mot socialiste, car je crois que les critiques précédentes, pour la plupart, ne le sont pas. Elles sont plutôt des critiques démocratiques présentées dans des formes radicales. Il y a, derrière ces critiques, toute une palette d’analyses fondées sur les déviations théoriques et idéologiques, les faiblesses du parti, la structure sociale après la révolution, la place du gouvernement soviétique sur la scène internationale, etc. Mais il faudrait expliquer pourquoi les plus radicales des critiques démocratiques ne répondent pas à la question essentielle dans la discussion sur l’expérience soviétique : pourquoi n’a-t-on pas construit une société socialiste en Union soviétique ? Et du coup, ils ne peuvent pas même produire une critique matérialiste. Dans ces critiques, on a l’impression que les déviations sont comme des maladies virales, conçues on ne sait où, qui attaqueraient et pourriraient tout. Mais l’intérêt du matérialisme historique et de la méthodologie marxiste n’est-il pas sa capacité à rechercher les bases matérielles des développements superstructurels, c’est-à-dire intellectuels, politiques, juridiques, administratifs…. de la société ? Lorsqu’une analyse ne montre pas les bases matérielles et économiques de ces développements, elle s’avère déficiente, inadéquate.

Comment s’est développé l’économie soviétique après la révolution, c’est la question centrale d’une critique socialiste. C’est la quintessence du marxisme, et s’y refuser, c’est tout bonnement adopter un point de vue non-marxiste, et c’est mettre de côté la question elle-même. Pourquoi ?

Premièrement, parce que la révolution socialiste est d’abord une révolution économique, et c’est sur celle-ci que peut se fonder la révolution sociale. Que cela soit oublié par le marxisme d’aujourd’hui, qu’on réduise le marxisme, théorie de la révolution sociale, à une « science » de la conquête du pouvoir politique, c’est en soi révélateur de l’utilisation croissante du marxisme par des couches non-prolétariennes de la société, comme un voile pour leurs intérêts qui ne sont ni révolutionnaires, ni socialistes. La transformation révolutionnaire de l’économie est fondamentale pour la révolution sociale, pas au sens d’un changement quantitatif de la production, mais dans le sens même utilisé par Marx, c’est-à-dire celui de la transformation des rapports sociaux de production, qui à son tour entraînera un développement rapide des forces productives de la société. Les questions de la démocratie, de l’abolition des inégalités juridiques, politiques, culturelles et même économiques entre individus, couches sociales et même entre nations, ce ne sont pas des idées spécifiques au marxisme, ce sont les vieux idéaux de l’humanité. Ce qui fait la singularité du marxisme, c’est l’articulation entre ces idéaux et le renversement d’un certain ordre économique, où les rapports de production placent la classe ouvrière dans une position donnée. Le socialisme et le communisme sont le produit de la lutte de cette classe contre les rapports d’exploitation dans le structure de classe actuelle : le capitalisme. Si on retire ça au marxisme, il n’en reste plus rien de spécifique. Le marxisme démontre clairement que, sans changement dans les fondements économiques de la société, ces idéaux n’auront pas la base matérielle pour se réaliser dans la réalité. C’est donc bien que, du point de vue de la classe ouvrière, le critère pour jauger toute révolution (celle d’Octobre y compris), c’est son succès ou son échec à réaliser ce but.

La discussion sur la révolution russe devrait donc se focaliser sur cette question : pourquoi et dans quelles circonstances la conquête du pouvoir politique par la classe ouvrière n’a-t-elle pas amené de transformation radicale des fondements capitalistes de la société. C’est le point essentiel d’une critique socialiste prolétarienne de l’expérience de la Révolution russe en tant que révolution ouvrière.

C’est pourquoi je signalais, dans mon introduction, la différence entre ma conception et celles qui fondent leurs analyses sur une « impossibilité » de la transformation économique de la société russe après la prise du pouvoir par les ouvriers, qu’elle soit associée à la « nécessité de la révolution mondiale » ou au « retard de la Russie », parce que ces perspectives nient la raison d’être même de la révolution ouvrière en Russie.

Deuxièmement, la transformation économique de la Russie est au cœur d’une critique socialiste car la dégénérescence politique et idéologique de la révolution (comme la bureaucratisation d’État, la distorsion entre l’orientation de classe et la pratique du parti, les difficultés et les erreurs de l’État soviétique à l’intérieur comme à l’extérieur et les reculs opérés dans ces domaines après les progrès initiaux, etc.) ne peuvent s’expliquer qu’à l’aune de cette question. A mon avis, les raisons qui sous-tendent ces évolutions politiques et idéologiques (superstructurelles, tout simplement) indésirables ne peuvent donc être analysées qu’en examinant les facteurs qui ont entravé la transformation révolutionnaire des relations économiques en Russie. La conquête du pouvoir politique et sa consolidation par la classe ouvrière sont les premières étapes de la révolution prolétarienne. Mais, comme le rappelle Engels, dès que la classe ouvrière a conquis ce pouvoir, elle doit l’utiliser pour contrer ses ennemis capitalistes et réaliser cette révolution économique sans laquelle la victoire se transforme en défaite et en massacre de la classe ouvrière, comme après la Commune de Paris [1].

Comme nous pouvons le voir, c’est un principe simple et évident dans le marxisme. Enfin… dans un marxisme qui n’a pas été tripatouillé et falsifié par les classes non-prolétariennes, un marxisme dont les principes vivants n’ont pas été enfermés dans des élaborations absconses de la gauche non-ouvrière. C’est tout à fait clair : si les ouvriers ne parviennent pas à transformer la base économique de la société après la prise du pouvoir, leur révolution ne réussira pas et se terminera par le massacre de la classe ouvrière. Ce qui est arrivé en Russie est exactement ce qui a été décrit dans la phrase d’Engels dans la phrase que je viens de citer. La seule différence, c’est que ce massacre, au lieu d’être opéré ouvertement par les troupes ennemies à une date précise, après l’occupation d’une ville précise, est survenu au cours d’un long et complexe processus sur différents fronts. Néanmoins, les résultats sont les mêmes, cela n’a pas moins été un échec que la Commune de Paris. Ce dont nous sommes témoins aujourd’hui est le résultat de la défaite de l’échec victorieux en Russie à effectuer la transformation révolutionnaire des fondations économiques de la société, à accomplir sa révolution économique. C’est un élément crucial, c’est la leçon fondamentale de la Révolution d’Octobre, c’est le point de départ d’une critique socialiste de l’expérience soviétique.

Je voudrais ajouter que j’ai une sérieuse divergence méthodologique avec les analyses de l’expérience soviétique qui commencent par l’augmentation de la bureaucratie, la dégénérescence politique et théorique du parti et autres observations relevant du développement superstructurel de la société et de la révolution. J’y vois des effets de l’arrêt et de la dégénérescence de la révolution russe et non ses causes. Ce sont des aspects de la réalité qui doivent être expliqués, mais pas des outils pour l’analyser. Expliquer la défaite de la révolution avec ces éléments revient à expliquer les effets par les effets. C’est comme tenter d’expliquer une maladie par ses symptômes.

Tout ce que je viens de dire devrait avoir clarifié mon point de départ dans cette discussion. Il est temps de développer plus en détail les thèses.

Notes:


[*] A cet endroit la version originale en farsi donne la présentation schématique du plan de l’intervention, qui n’est pas traduite dans la version anglaise [N.d. T.]

[1] (F. Engels, On the occasion of Karl Marx’s Death, in Anarchism and Anarcho-Syndicalism, Moscou, 1974, p.173)

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