L’entretien de Jaquier avec Blum en 1936

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Extrait de Simple militant, de Maurice Jaquier (1974) [cf. aussi la préface de ce livre]

Dès mon retour, j’ai vu Marceau Pivert pour l’entretenir des affaires d’Espagne. Mes informations m’ont appris la tragique pénurie en armes de l’Espagne, que l’on disait républicaine et qui est, pour moi, l’Espagne révolutionnaire.

Blum venait de proposer, pour les piquer d’honneur, aux puissances fascistes qui risquaient d’aider Franco, un pacte de non-intervention. la France ne livrerait pas d’armes à l’Espagne à condition que les autres prennent le même engagement. Il s’engageait dans un jeu subtil et dangereux, bien dans sa manière, qui allait le lier, alors que les Etats fascistes ne manqueraient pas d’intervenir. Son leitmotiv : éviter la guerre ; mais son mobile était de rassurer la City qui possédait, en Espagne, des investissements considérables. Marceau me fit part de son embarras. La GR était beaucoup plus pacifiste que révolutionnaire. Michel Collinet, partisan de l’aide à la Révolution espagnole, voulait constituer un Comité que j’appelai le Comité méli-mélo parce qu’on y retrouvait des bellicistes et des réformistes, des petits-bourgeois timorés comme d’ardents révolutionnaires. Il avait été question, après l’appel angoissé de Giral, le nouveau premier ministre espagnol, le 19 juillet au soir, que la France livre, avec les pilotes pour les conduire, trente avions Potez, plusieurs milliers de bombes et un nombre considérable de canons de 75. Pierre Cot, qui était ministre de l’Air, se démenait pour taire les opposants. Il fut le seul ministre conséquent du premier gouvernement de Front Populaire, et pourtant il était radical et bien que son audience fût grande, il ne pouvait s’appuyer sur les masses comme auraient pu le faire la CGT, le PCF et la SFIO.

L’attitude des communistes était, elle, pour le moins équivoque. En Espagne, le parti communiste était faible, il ne devait pas avoir plus de vingt-cinq mille adhérents. Sa participation à la guerre civile fut, à ce moment, plus verbale qu’effective. Le POUM comptait 59 000 adhérents, dont la plus grande part en Catalogne, à Valence, à Lerida, à Madrid. Face à eux, près d’un million de syndicalistes à l’UGT, pas loin de deux à la CNT, où la FAI puisait le grand nombre de ses militants. L’UGT était tenue dans le reste de l’Espagne – en dehors de la Catalogne – par la gauche socialiste de Largo Caballero. Ni le PCE ni le POUM ne faisaient le poids devant ces géants. Mais la position révolutionnaire du POUM pouvait faire basculer les ouvriers socialistes et anarchistes dans le camp de ceux qui voulaient mener de pair la guerre et la révolution. Qui voulaient affermir le pouvoir des ouvriers, créer les bases du socialisme, afin d’entraîner l’échec de Franco et du franquisme. Le parti communiste espagnol, nous le verrons, ne défendait pas du tout de telles positions. Marceau, chargé de mission auprès de Blum remplissait, sans en avoir le titre, une tâche de ministre de l’Information. Il décide que je verrai Blum pour lui faire part de mes impressions. Deux jours plus tard, je suis reçu à Matignon. Marceau, qui me connaît bien, me prévient : « Tu seras bref et concis. Pas de violence verbale, mais de la fermeté, cela l’impressionnera. Va et fais du bon travail ! »

C’est l’inévitable Jules Moch qui m’introduit auprès du président du Conseil. Blum, en face de moi, me fait signe d’approcher, les yeux perdus dans le lointain. Il les porte sur moi comme pour percer mes intentions. Ma tenue, volontairement négligée, ne lui plaît pas. Il me fait asseoir, tandis que Moch prend place dans un fauteuil à la droite du mien. « Exposez-moi votre affaire, camarade. »

Blum tutoie tous les parlementaires, qu’ils soient de droite ou de gauche, mais n’accorde pas facilement la faveur de son tutoiement à ceux de son parti. Il me vouvoie. Je contre-attaque fermement : « Écoute, camarade Blum, tu as en face de toi un militant de la base de ton parti. Je reviens d’Espagne où un mandat dérisoire, celui que m’avait donné la République Internationale des Faucons Rouges, m’a servi de caution. J’ai vu le dénuement des troupes, leur courage. Les prolétaires affrontent une armée de métier, des mercenaires. Et eux ils sont nus. Ils n’ont même pas la chance d’être instruits de l’art militaire puisqu’il n’y a pas de conscription chez eux. Mais ils sont pleins de courage. Il me semble impensable que toi, en tant que chef d’un gouvernement de Front populaire, tu puisses ne pas livrer d’armes à ce peuple ; une masse considérable de socialistes là-bas attendent tout de toi… Je suis trop peu théoricien pour te faire une théorie mais je suis sûr qu’Hitler et Mussolini vont intervenir, eux, en Espagne; on ne pique pas d’honneur des bandits. Je veux seulement te dire combien tous attendent de toi une décision conforme à tes fonctions et à ton honneur de socialiste. »

Ma diatribe a jeté un froid. Elle a manifestement irrité Blum et mon tutoiement bien davantage encore. Sa main serre nerveusement son mouchoir… c’est un tic familier. Il me regarde longuement avant de me prodiguer son eau bénite de cour. Je ne sais même plus les phrases qu’il a prononcées… Il est posé, maniéré, doucereux. Ce n’est pas un chef d’État que j’ai en face de moi, mais un équilibriste, un jongleur… Il parle cinq minutes et attend. Je me suis levé… trop brusquement, Jules Moch sursaute et me regarde avec méfiance. Je me penche sur le bureau de Blum de façon à rapprocher mon visage du sien et je dis, en le vouvoyant cette fois, mais par mépris:

« Camarade Léon Blum, je ne sais pas quel sera l’avenir de la Révolution espagnole, mais si elle échoue, toute ma vie je vous considérerai comme un des principaux responsables de son échec.»

Il a eu un un soubresaut, s’est levé avec dignité et a tourné les talons. Jules Moch m’a empoigné par le bras et m’a jeté à la porte : « On ne parle pas comme vous venez de le faire au camarade Léon Blum ! » Je n’ai eu que le temps de répondre : « Léon Blum n’est pas un camarade ! » La porte m’a claqué au nez. Un huissier m’a prié de sortir rapidement. Quand j’ai revu Marceau, le soir et que je lui ai raconté mon entrevue, il était consterné. Il est vrai que je n’ai aucune des qualités requises pour faire un diplomate.

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3 Réponses to “L’entretien de Jaquier avec Blum en 1936”

  1. Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Says:

    […] un marxiste (Korsch, 1934)Réponse du POUM à un article de la Pravda et de l’Humanité (1937)L’entretien de Jaquier avec Blum en 1936L’expérience de la révolution ouvrière en Union soviétique (Hekmat, 1986) […]

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  2. Le Comité du Continental Bar de Perpignan « La Bataille socialiste Says:

    […] Le Comité du Continental Bar de Perpignan Par admin Extrait de Simple militant, de Maurice Jaquier (1974), faisant directement suite à l’extrait précédemment publié: L’entretien de Jaquier avec Blum en 1936. […]

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  3. Chronologie de la Gauche révolutionnaire (1935-1938) « La Bataille socialiste Says:

    […] L’entretien de Jaquier avec Blum en 1936 (M. Jaquier, 1974) […]

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