Un ennemi déclaré (Péret, 1939)

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« La victoire finale de l’Espagne républicaine doit être considérée comme certaine » telle est la conclusion que M. Émile Hambresin donne à son article sur « l’écrasement de l’anarchisme espagnol et la résurrection de l’Espagne » [1].

Qui est M. Émile Hambresin ? Le « chapeau » qui précède l’article précité signale que cet auteur s’est distingué par des études sur le corporatisme et la propriété et qu’il voulut se rendre en Espagne fasciste. L’autorisation lui en fut refusée par le représentant de Franco, celui-ci estimant que le journal belge, conservateur et catholique, que représentait M. Hambresin était trop tiède. Mais M. Hambresin avait envie d’aller en Espagne et s’en fut donc de l’autre côté de la barricade où l’on était moins difficile sur la qualité des journalistes. Il en revint enchanté, chantant les louanges de Negrin et du parti communiste espagnol, couvrant d’injures les anarchistes, le POUM et les trotskystes. En zoologie, notre journaliste se situe donc entre le porc et la hyène.

La révolution de juillet 1936, répondant au coup de force militaire, n’est, pour notre auteur, qu’un épisode honteux, car « l’Espagne fait sa révolution bourgeoise démocratique avec un retard d’un siècle et demi sur nous », autrement dit la Commune de Paris, les révolutions russes de 1905 et 1917, et les insurrections prolétariennes qui se sont produites dans différents pays n’ont aucun sens, ne sont que des exploits de bandits. Il refuse de voir que nous ne sommes plus en 1789, qu’il n’y a plus de place nulle part pour une révolution bourgeoise démocratique et que, seule, la révolution prolétarienne est à l’ordre du jour.

M. Hambresin est un réactionnaire déclaré et c’est en cette qualité qu’il apprécie l’œuvre du gouvernement Negrin: rétablir le pouvoir bourgeois en reprenant les conquêtes ouvrières de juillet 1936.

Les anarchistes et le POUM qui avaient été à l’avant-garde des combats révolutionnaires du début de la guerre civile et luttaient pour la formule « faisons la révolution pour vaincre le fascisme » sont l’objet d’une haine toute spéciale de la part de M. Hambresin qui reconnaît en eux des ennemis de la bourgeoisie, ses ennemis personnels, et reprend à son compte les infamies staliniennes. Les journées de mai 1937, à Barcelone, ne sont à ses yeux que l’oeuvre des provocateurs du POUM. On voit que la Guépéou l’a consciencieusement chapitré.

Les résultats de la politique stalinienne tant estimée par M. Hambresin, sont maintenant évidents. Le coup de grâce donné à la révolution prolétarienne en mai 1937 a été suivi d’une série ininterrompue de défaites. Les provinces basques étaient perdues en même temps qu’on assassinait Nin. L’Aragon et la Catalogne ont suivi inévitablement. La politique de Negrin, accusant de plus en plus son caractère contre-révolutionnaire a amené une démoralisation croissante non seulement de l’avant-garde révolutionnaire mais de la classe ouvrière tout entière. Celle-ci ayant perdu de vue ses buts propres, ne se reconnaît plus de raison urgente de se faire tuer pour la défense du clan bourgeois démocratique contre le clan fasciste; c’est-à-dire en fin de compte pour la défense du capital anglo-français contre l’impérialisme italo-allemand. La guerre civile est devenue de plus en plus une guerre impérialiste.

De tout cela, M. Hambresin n’a naturellement pas soufflé mot. L’ennemi pour lui n’est pas Franco mais la classe ouvrière. S’il avait d’abord voulu se rendre en Espagne fasciste c’était qu’il reconnaissait en lui un adversaire irréductible de la révolution prolétarienne et si, plus tard, il s’est rallié à Negrin c’est qu’il a reconnu chez lui et ses alliés staliniens des adversaires plus habiles de la classe ouvrière dont les méthodes lui semblent meilleures pour rétablir et consolider le pouvoir de la bourgeoisie. Qu’importe alors qui sera le vainqueur ! Franco ou Negrin, c’est toujours la domination capitaliste qui continue.

Aujourd’hui, M. Hambresin peut être content: s’il s’est trompé dans ses prévisions touchant la victoire de Negrin, en tout cas la révolution subit un échec sanglant qui renforce ses ennemis parmi lesquels il faut compter, cherchant à se dissimuler sous le masque libéral, M. Émile Hambresin.

Benjamin Péret

Clé, n° 2 février 1939

[1] Esprit N° 65, février 1938

Une Réponse to “Un ennemi déclaré (Péret, 1939)”

  1. Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Says:

    […] La Bataille socialiste L’expérience de la révolution ouvrière en Union soviétique (Hekmat, 1986) [3]Le Comité du Continental Bar de PerpignanL’expérience de la révolution ouvrière en Union soviétique (Hekmat, 1986) [2]Un ennemi déclaré (Péret, 1939) […]

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