L’expérience de la révolution ouvrière en Union soviétique (Hekmat, 1986) [2]

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Deuxième partie de la traduction d’une intervention de Mansoor Hekmat à un séminaire du Parti communiste d’Iran en novembre 1986 ( cf. début ici). Traduit de l’anglais par Nicolas Dessaux et Stéphane Julien.

III

Le contexte social de la Révolution d’Octobre

La Révolution d’Octobre s’est formée dans des circonstances sociales déterminées. C’était un moment dans l’histoire, dans le mouvement de la société capitaliste en général et de la société russe en particulier. Expliquer la Révolution d’Octobre dans le cadre limité du mouvement communiste, du mouvement ouvrier, c’est-à-dire comme un stade du développement de ce mouvement ou comme son résultat inévitable, c’est une tentative vouée à l’échec. La révolution et son processus de dégénérescence devraient être considérés dans le contexte historique de la société russe, dans laquelle sont inclus, non seulement l’élément agissant et subjectif de la révolution, mais l’ensemble des rapports de classe. En d’autres termes, ce n’est pas seulement la classe ouvrière, ses objectifs et ses idéaux qui sont à considérer, mais les positions, les revendications et le cours du mouvement de chacune des principales classes dans la société. Si la révolution socialiste avait été victorieuse en Russie, si une société nouvelle y avait été instaurée, c’eût été une rupture fondamentale de l’histoire du développement social de la société russe. Cela aurait aboli un certain cadre social et l’ensemble de ses fondations matérielles, de ses processus et de ses, laissant la place à un cadre nouveau formé sur la base d’une dynamique nouvelle, d’idéaux nouveaux, d’objectifs nouveaux, de choix nouveaux. Mais la défaite de la révolution place celle-ci dans la continuité du développement historique pré-révolutionnaire. On ne peut simplement poser la question : victoire ou défaite de la classe ouvrière ? La Révolution d’Octobre a été un grand événement historique. Sa réussite aurait certainement marqué son temps. Mais sa défaite marque aussi le cours de l’ancienne société. Même vaincus, les ouvriers marquent significativement l’histoire sociale de la Russie. La défaite de la révolution russe est, cependant, un moment dans le développement de la société bourgeoise en Russie.

Comprendre révolution russe dans son cadre social, tient une place très importante dans mon analyse. Je m’attacherai plus tard à développer concrètement cet aspect, mais il faut montrer ici brièvement l’importance de cette approche dans la question russe.

La révolution, même celle d’Octobre avec tout son éclat, est d’abord un événement dans la société. La société est un tout qui engendre la révolution et en détermine les lois. Pour l’essentiel, c’est en analysant la société qu’on peut comprendre la révolution. Ça semble simple et évident, mais prendre la société comme référence des relations sociales pour expliquer les actions humaines est une pierre angulaire du marxisme. Cette théorie marxiste est trop souvent éludée dans les constructions de la gauche radicale sur la question russe. Quoique le résultat de la révolution n’ait pas été conforme à ses idéaux, elle a bien eu un impact sur la société russe. La révolution ne met pas en place son mécanisme historique indépendamment de la société. Elle est, au contraire, le résultat de la dynamique des mécanismes sociaux. Par exemple, lorsqu’on découvre soudain une nouvelle classe dirigeante basée sur la bureaucratie en Union soviétique, on transforme la société en résultat de la révolution. Dans la théorie marxiste, la révolution est un moment de la lutte de classes. Mais dans la conception non-sociale et non-matérialiste de la gauche radicale, des classes sont créées par la révolution. Ou, quand on change arbitrairement au lendemain de la révolution de 1917 l’antagonisme de classe entre le prolétariat et les couches marginales, on subordonne la société à la révolution. Dans le marxisme, la révolution reflète un conflit de classes sociales en raison du rapport de production dominant. Pour la gauche radicale, les classes se sont déplacées dans les deux sens, disparaissant ou apparaissant au gré de la révolution. Évidemment, une révolution socialiste victorieuse qui aurait transformé les relations économiques transformerait aussi la société et les classes sociales. Mais tout le pouvoir de la révolution socialiste émane de la transformation des relations économiques. Si on parle de révolution inachevée, échouée et vaincue, si on reconnaît qu’aucune transformation révolution n’a été réalisée dans les rapports de production, on ne peut pas analyser cette révolution sans tenir compte de la société existante, on ne peut pas expliquer la révolution en elle-même. C’est du subjectivisme qui tourne le dos au matérialisme historique de Marx.

Une perception sociale de la Révolution d’Octobre nous permet donc de rester fidèles à ce matérialisme historique lorsqu’on examine la dynamique du mouvement révolutionnaire, de ne pas fermer les yeux sur les facteurs sociaux décisifs tels que les rapports de production, les antagonismes de classe réels et la continuité historique de ces facteurs, nous permet enfin de reconnaître la matrice de la révolution et de suivre concrètement son développement après Octobre vers une impasse sociale, questions clés de la lutte de classe et du mouvement réel de la société.

Dans cette partie je souhaite souligner ces aspects. Je m’attacherai notamment à la question centrale de la révolution en Russie, à savoir ce qui a rendu la Révolution d’Octobre possible et qui a été décisif dans sa fin : la confrontation entre prolétariat et bourgeoisie en Russie pendant quatre ou cinq décennies avant la révolution et une décennie après, en lien avec les perspectives de développement et de croissance de la société russe.

L’histoire de la Russie dans les décennies qui précédèrent la révolution était marquée par l’apparition et le développement des deux principales classes de la société capitaliste : le prolétariat et la bourgeoisie. Deux classes qui s’affrontèrent seulement l’une à l’autre, mais aussi à tout le cadre social, économique et politique existant ; deux classes défiant la Russie tsariste, mûrissant en celle-ci ; deux classes qui confrontaient l’image d’une « Russie développée, libre et industrielle » à sa réalité rétrograde. Au début du XXe siècle, il était évident que la Russie devrait faire face à de sérieux bouleversements, qu’elle devrait entrer dans une nouvelle ère. Son retard économique, politique et culturel par rapport aux autres pays européens était devenu source de nombreuses critiques.

Mais ce qui a joué un rôle important dans le développement ultérieur de la société russe fut la critique simultanée de ce retard par deux points de vue de classe distincts. L’alternative placée devant la société russe était celle entre deux classes sociales distinctes et adverses, l’une ayant le capitalisme pour perspective, l’autre le socialisme, mais toutes les deux opposées à la société russe de leur époque. Toute la bourgeoisie russe voulait que le pays rejoigne le courant dominant de la civilisation capitaliste, tandis que le prolétariat russe penchait de plus en plus vers le socialisme, sous l’influence de la social-démocratie russe.

Les réalités sociales de la Russie, son lien avec l’Europe, sa puissance coloniale, sa force militaire, son potentiel économique, ont fourni le potentiel des deux alternatives. La Russie arriérée de la fin du XIX° siècle pouvait devenir capitaliste ou socialiste au XX° siècle. Le progrès économique était possible dans les deux cas. Les perspectives historiques de ces deux options pénétraient déjà les pores de la peau de la société russe, formant les bases d’une conscience révolutionnaire. Notons ici certains points :

1. L’existence objective du retard (économique, politique, culturel) signifie que, longtemps, deux alternatives de classe ont partagé un même terrain, car si le socialisme et le capitalisme ne se ressemblent en rien, les relations féodales,le tsarisme, l’absolutisme et l’ignorance étaient les traits dominants de la société, et tous deux offraient des perspectives de modernité, cet aspect étant accentué : prolétariat et bourgeoisie étaient tous deux des ennemis de ce retard économique et politique. A l’inverse du narodnisme, la social-démocratie russe considérait d’ailleurs qu’un niveau suffisant de développement capitaliste était nécessaire pour aller vers le socialisme. Dans bien des polémiques, la social-démocratie s’est alignée sur les mêmes positions que les bourgeois. Les conceptions du marxisme légal, l’alignement constant des mencheviks sur la bourgeoisie libérale russe, ou encore l’aspiration des dirigeants de la social-démocratie (bolcheviks compris) à être les champions de la démocratie bourgeoise dans l’histoire russe, le confirment. Ces alignements, quoique inévitables à certains moments historiques, retardent pourtant sur le fond la différenciation des perspectives prolétarienne et bourgeoise, et provoquent des résultats négatifs à retardement – à mon avis tout particulièrement après la Révolution d’Octobre.

2. Il est évident que la social-démocratie russe n’était pas un produit du modernisme économique et social. Elle n’était pas un produit russe, un phénomène russe. Aujourd’hui, le communisme est dans de nombreux pays la manifestation directe d’un réformisme national autochtone, dont les revendications sont remodelées dans des formules empruntées au marxisme. Mais en Russie, le lien entre la social-démocratie et le camp prolétarien international était profond, les caractères de classe y étaient clairs. Pourtant la social-démocratie a donné corps au modernisme national et au réformisme russe, qui l’a ensuite tiré vers lui, canalisant une grande partie du mécontentement contre le tsarisme, surtout lorsque qu’il venait de la petite bourgeoisie. En se développant, la social-démocratie russe a sans cesse fait face au réformisme national, qui se développait en son sein, y devenait une tendance. Les mencheviks étaient l’incarnation réelle et matérielle de cette tendance sociale.

Mais le menchevisme n’était pas le seul lieu d’expression de cette tendance. La lutte entre le prolétariat et la bourgeoisie, entre le socialisme et le capitalisme, ne s’est pas limitée à une lutte entre la social-démocratie de la classe ouvrière et les représentants déclarés des partis politiques bourgeois. Cette lutte a fait partie de la dynamique interne de la social-démocratie elle-même et explique les différentes scissions, même les conflits entre bolcheviks sur la tactique et, in fine, leurs controverses quant aux perspectives de la révolution russe. La question de l’attitude à avoir vis-à-vis du gouvernement provisoire révolutionnaire, et la scission entre menchevisme et bolchevisme, le déclenchement de la Première guerre mondiale et les diverses positions adoptées par la social-démocratie russe, l’arrivée de la Révolution d’Octobre et les points de vue des différentes fractions au sein même du parti bolchevik sur le cours de cette révolution, tout cela témoigne de l’« internalisation » de cette lutte de classe. Ce conflit existe à des degrés variables dans tout parti ouvrier. Mais dans le cas de la Russie, le point crucial portait sur l’ajustement des perspectives de classe au progrès économique et social à venir de la Russie.

3. On voit donc que l’histoire de la social-démocratie, du courant communiste révolutionnaire, est aussi l’histoire de sa séparation d’avec l’influence du nationalisme bourgeois russe et son modernisme, séparation faite à partir d’un fonds commun avec la bourgeoisie d’hostilité au tsarisme et à son arriération économique.

La social-démocratie russe n’était pas seulement apparue comme moyen d’expression de l’anticapitalisme prolétarien, mais aussi comme une variante de l’opposition populiste et moderniste. Comme mouvement social, elle ne représentait pas seulement le socialisme et l’internationalisme prolétariens, mais elle formait un pôle d’attraction pour la « société russe révolutionnaire » issue du mécontentement nationaliste et démocratique. Le développement de la société russe et sa polarisation de classe ne pouvait laisser indemne la social-démocratie, son histoire est aussi celle de sa séparation du prolétariat pour la perspective de la bourgeoisie. Ce processus de séparation possède ses tournants historiques avec lesquels nous sommes familiers. La séparation du narodnisme et la critique de celui-ci comme socialisme populaire non-prolétarien était déjà à l’origine de la formation de la social-démocratie révolutionnaire russe. Les discussions entre bolchevisme et menchevisme lors de la révolution de 1905 quand à l’attitude que devait prendre le prolétariat face au pouvoir et envers la bourgeoisie libérale, la polémique entre les deux fractions sur les caractéristiques du parti, la question agraire et l’impact de la réforme Stolypine sur le tissu économique de la Russie, et, le plus important, la position des bolcheviks face à la guerre mondiale et leur condamnation explicite du nationalisme et du patriotisme comme tendance anti-ouvrière, tout cela sont les moments dans lesquels la classe ouvrière s’est séparée de la social-démocratie et de son horizon bourgeois, où elle s’est affirmée comme force contre cela. Cette fracture est le fondement même du léninisme. Je faisais allusion à cela quand je disais tout à l’heure que « le léninisme n’a pas été présent dans les discussions économiques de 1924-1928 ». En d’autres termes, contrairement à des périodes antérieures, une séparation déterminante ne s’y est pas opérée entre perspectives prolétariennes et perspectives bourgeoises, à un moment déterminant de la révolution russe, c’est à dire quand est venue l’heure de la tâche fondamentale d’une révolution ouvrière, celle de la transformation révolutionnaire du capitalisme.

J’insiste sur le fait que la lutte de classe en Russie n’opposait pas deux forces distinctement séparées (intellectuellement et politiquement), ce n’était pas une lutte entre deux camps tout à fait délimités, clairement opposés l’un à l’autre. La lutte de classe en Russie impliquait un processus où les cadres du prolétariat ont dû se séparer du nationalisme, du libéralisme et du modernisme de la bourgeoisie russe. Comme je l’ai déjà dit, l’histoire de la social-démocratie russe montre comme le prolétariat, sous le leadership bolchevik, a rejeté les convictions qu’il partageait avec l’opposition moderniste et acquérir ses propres idées, une perspective indépendante ; et comment, par là même, la rencontre entre ces deux perspectives de développement historique de la Russie est devenue essentielle.

Le point central de mon argumentation, c’est que tandis que cette séparation s’était produite complètement sur le terrain idéologique et politique, elle ne s’est pas produite de la même manière dans la réflexion économique, à savoir en ce qui concerne les perspectives de développement économique de la société russe post-tsariste. Il n’y eût aucune polémique avant la révolution de 1917 visant à clarifier ce qu’on attendait de l’économie post-révolutionnaire. La perspective spécifiquement prolétarienne ne s’est pas concrétisée dans la discussion comme elle a pu le faire politiquement, par exemple sur la question de l’État, la guerre impérialiste, la démocratie, etc. On pourrait penser que les conceptions du socialisme en matière d’abolition de la propriété privée suffiraient à eux seuls à clarifier cette perspective. Mais le problème est justement là. Les caractéristiques du socialisme tel que le concevaient la social-démocratie russe et internationale portaient sur l’abolition de la propriété privée, l’introduction d’une planification économique, la centralisation de la production, la croissance des forces productives. C’était là la pensée économique de la social-démocratie russe de l’époque, depuis le premier brouillon de programme du Parti ouvrier social-démocrate russe rédigé par Plekhanov jusqu’aux discussions de 1924-28. Il est intéressant de noter que cette conception de l’économie socialiste a été plus ou moins conservée par la social-démocratie réformiste actuelle, c’est-à-dire les héritiers de la IIe Internationale, et constitue la colonne vertébrale de la formulation bourgeoise du socialisme. Dans cette conception de la social-démocratie russe, les tâches fondamentales dans la sphère économique étaient : la croissance des forces productives, le développement industriel, la fondation d’une économie moderne basée sur la planification centralisée. La raison principale de cette incompréhension venait du fait que la critique du capitalisme portait essentiellement sur « l’anarchie dans la production ». Il est naturel qu’avec une telle conception du capitalisme, l’antithèse de celui-ci soit conçue comme un recours à la planification pour mettre un terme à cette anarchie. La tâche la plus fondamentale du socialisme, c’est-à-dire l’apparition de formes de propriété et de contrôle économiques qui abolissent la propriété bourgeoise, mettent fin au salariat, renversent le capital et ouvrent ainsi la voie à l’augmentation des forces productives, cette tâche-là recevait moins d’attention. Le concept de propriété commune et d’abolition du salariat était botté en touche, comparé à la notion de développement des forces productives et de croissance de l’économie nationale. Évidemment, cette vision des tâches économiques de la révolution ouvrière était un héritage de la Deuxième Internationale et de la dominante évolutionniste de son système de pensée, cela ne révélait pas seulement l’état théorique de la social-démocratie russe.

Il y avait encore de nombreux points communs dans les conceptions économiques du prolétariat et de la bourgeoisie. Le modernisme économique, la croissance industrielle, même la centralisation économique et le concept de planification pouvaient faire partie de la plate-forme économique de la grande bourgeoisie russe qui devait rattraper le retard de la Russie en recourant à toutes les méthodes préservant le capitalisme. J’attire votre attention sur le fait que mon argumentation ne vise pas ici quelques documents, brochures, etc., ou absence de documents, exposant le socialisme pratique dans le champ économique. Il s’agit de savoir si l’avant-garde ouvrière avait une vue économique alternative et était immunisée contre la perspective bourgeoise en matière de développement économique. Une telle éducation n’était possible que pendant les années de polémique et de démarcation, comme lorsque le patriotisme impérialiste de la bourgeoisie russe a été discrédité aux yeux des travailleurs, ou quand de riches expériences ont fait de même pour le libéralisme et le réformisme, mais l’alternative économique de la bourgeoisie russe est restée intacte, n’a pas été critiquée pendant toutes ces années.

Ce n’est que lorsque le cours de l’économie russe en a fait une question urgente que se sont posés les éléments communs entre les vieux idéaux de la bourgeoisie anti-tsariste russe (modernisme, industrialisation,…) et les attentes de l’avant-garde ouvrière russe (qui ne les avaient pas jusqu’ici critiqués). Au moment historique décisif des années 20, ces éléments communs ont bloqué la marche en avant de la révolution prolétarienne sur le terrain économique et ont mené cette révolution sur le chemin du développement capitaliste en Russie.

Je résume mon propos jusqu’ici. Le vingtième siècle a posé à la société russe en général une question fondamentale, celle de trouver comment surmonter son retard économique et rattraper la croissance industrielle et la croissance de production de l’Europe occidentale. Les forces sociales en Russie se sont mises en mouvement autour de cette question fondamentale. Les deux principales classes montantes, le prolétariat et la bourgeoisie, ont émergé toutes deux contre l’ancien régime et sont soulevées en même temps l’une comme l’autre en tant que forces d’opposition, avec deux perspectives opposées. Étant donné les conditions de la Russie, ces deux alternatives étaient historiquement réalisables. Les deux alternatives pouvaient ouvrir la voie d’un progrès économique de la société russe. Le bolchevisme et le léninisme ont voulu que la classe ouvrière soit une classe indépendante tant de la bourgeoisie que du tsarisme, cette indépendance de classe sur la question du pouvoir, et même sur la structure de l’État, a été clairement posée comme un trait distinctif du mouvement ouvrier russe. Cette indépendance a permis aux ouvriers russes, sous le leadership bolchevik, de perturber les plans de développement démocratique bourgeois de la superstructure politique en Russie, et d’établir un pouvoir ouvrier par une révolution ouvrière. Mais les aspirations à surmonter le retard économique de la Russie, et les erreurs de la pensée économique dominante au sein de la social-démocratie internationale, ont dépossédé la classe ouvrière et son parti d’avant-garde, le parti bolchevik, au moment même qui était le plus décisif dans la révolution et sur la question la plus fondamentale : celle du mode de production et de développement économique et social. La révolution est devenue confuse dans ses objectifs. Cette confusion n’était pas un problème théorique ou intellectuel, mais une réalité sociale. La société russe ne s’était pas suffisamment polarisée sur les perspectives de son développement économique. Le parti ouvrier, n’ayant pas une vision claire de la transformation révolutionnaire des rapports de production, soumis aux pressions politico-économiques du système capitaliste aux niveaux national et international, s’est replié sur les terrains d’entente en matière de positions économiques avec la perspective bourgeoise. La transformation révolutionnaire de la société capitaliste a cédé devant une réforme qui étendait la propriété d’État pour planifier l’accumulation du capital et la division du travail. En s’arrêtant à ce stade, la révolution ouvrière a perdu peu à peu toutes ses avancées politiques être, sous la pression des réalités et des besoins de l’économie bourgeoise. Le léninisme, c’est-à-dire l’indépendance du prolétariat sur tous les fronts et dans toutes les batailles, n’était plus là quand l’avenir du système économique de la société russe s’est mis en place. Le « socialisme dans un seul pays » était le drapeau de la retraite vers les intérêts économiques de la bourgeoisie national en Russie. Un drapeau qui s’est hissé précisément en raison de l’absence d’un drapeau léniniste pour la construction du socialisme en Russie, un socialisme compris comme système économique « supérieur » basé sur la propriété commune et l’abolition du salariat. La construction du socialisme en Russie, au véritable sens marxiste, n’était pas seulement possible, mais nécessaire pour continuer et consolider la révolution. La révolution ouvrière a été vaincue devant ses tâches économiques.

De ce raisonnement, on pourra tirer plusieurs conclusions. Premièrement, j’insiste encore sur le rôle fondamental de la transformation économique en Russie après la révolution. La lutte de classe en Russie s’est déroulée dans le cadre de relations sociales données avec des problèmes résultants des contradictions et des antagonismes liés à ces relations. Le prolétariat et la bourgeoisie présentaient le développement économique comme une nécessité objective pour transformer les relations économiques existantes. Le sort de la révolution russe s’est finalement joué sur la façon avec laquelle cette nécessité historique a été traitée. C’était le point essentiel du développement de la révolution prolétarienne ou le point crucial pour la contre-révolution bourgeoise. Le résultat économique de la révolution s’est révélé être l’instauration de certaines réformes de développement du capitalisme en Russie et non une transformation socialiste. Les racines de cet échec doivent être cherchées dans l’absence de démarcation sociale concrète entre la perspective économique de la classe ouvrière et l’horizon national industrialiste de la bourgeoisie russe.

Deuxièmement, si nous admettons que la lutte sociale en Russie avant la révolution était divisée en deux politiques de classe alternatives, c’est-à-dire la politique nationaliste-industrialiste de la bourgeoisie et la politique socialiste du prolétariat, alors il devient évident que le destin de la révolution ouvrière en Russie doit être jugé sur ce qu’il en est advenu après la révolution. La victoire politique de la classe ouvrière en Russie, l’expropriation de la grande bourgeoisie, ne valait pas autant que la lutte de classe poussée à son extrémité afin de déterminer le destin de la société russe quelle alternative, quel modèle, quelle solution serait adoptée. Les deux alternatives étaient historiquement possibles. Le développement capitaliste de la société russe, le déploiement de la puissance économique sous système capitaliste, était encore une réelle possibilité, une perspective réalisable (et on verra que ce fut d’ailleurs le cas). La discussion porte donc clairement sur quelle classe allait devenir le porte-drapeau d’une de ces deux alternatives historiquement réalisables. La vérité de cette affaire c’est qu’au cours des années 1920, dans des circonstances spécifiques, principalement l’absence de prolétaires organisés défendant une orientation socialiste, cette perspective bourgeoise a été représentée par la ligne officielle du Parti communiste lui-même, le cours de Staline.

Je n’accepte donc pas cette hypothèse schématique et irréelle selon laquelle, au lendemain de la révolution de 1917, la bourgeoisie aurait été exclue comme force sociale active de la société et que son projet de développement de la société russe aurait perdu toute pertinence. Comprendre le cadre social de la révolution d’Octobre, cela veut dire comprendre la continuité de la lutte de classe avant et après la révolution, et sur ce point les perspectives prolétariennes et bourgeoises sur la transformation de la société russe continuaient de s’affronter aux lendemains de la révolution d’Octobre, c’était comme pour tout problème crucial chacun cherchait à rassembler autour de lui des forces dans la société. Même dans l’interprétation actuelle de la gauche radicale, on insiste sur le fait que la fraction de Staline représentait en dernier lieu le nationalisme russe. Mais l’extrême-gauche peine à comprendre si ce nationalisme était autre chose qu’un phénomène idéologique ou une tendance superstructurelle. Ce nationalisme était la bannière de la bourgeoisie et le symbole de son pouvoir concret dans la société, il avait un certain contenu économique et n’était rien d’autre que la promotion de l’économie nationale russe au rang de l’économie capitaliste avancée de l’Europe de l’époque. Le pouvoir de la bourgeoisie dépasse de loin la présence physique de bourgeois aux postes de direction ou dans les salons gouvernementaux. La bourgeoisie dissémine ses intérêts et ses idées en les faisant passer pour ceux de la société toute entière. La pensée bourgeoise devient une force immense qui survit dans la mentalité de millions de gens qui n’ont pourtant aucun intérêt commun avec la bourgeoisie. Ceux qui sortent la bourgeoisie de l’arène politique avec la révolution de 1917 commettent le pire des réductionnismes et tordent la compréhension marxiste des rapports de classes dans une société capitaliste. La révolution d’Octobre a provoqué de grands changements, à l’avantage de la classe ouvrière, déplaçant en sa faveur le rapport de forces existant entre elle et la bourgeoisie. Mais elle n’a pas supprimé ni effacé ce qui fait l’essence de cette confrontation des classes. La confrontation qui avait alors surgi dans la lutte de classe ne pouvait être dépassée sans une immense transformation économique. Je diverge donc de ces analyses où le triomphe de la Révolution d’Octobre et l’instauration de l’État ouvrier suffisent à justifier que le dynamisme de la société russe était basé sur autre chose que la lutte de classe (maintenue) entre prolétariat et bourgeoisie, analyses qui deviennent abasourdissantes l’accent qu’elles posent sur les contradictions entre le prolétariat et les classes mineures de la société, comme si le danger pour le socialisme ne venait pas du capitalisme mais de la petite production marchande et autres choses du même genre. Une telle considération des problèmes de la société russe après la révolution est, du point de vue marxiste, incorrecte, mécaniste et naïve. Je ne nie pas l’importance des contradictions entre les intérêts du prolétariat et ceux d’autres couches sociales, je souligne la continuité d’une dynamique de classe dans le mouvement de la société, la prédominance de la confrontation entre travail et capital, entre ouvrier et capitaliste, tant avant qu’après la révolution, et l’influence de cette dynamique sur les autres conflits. Avec l’expropriation politique et économique de la grande bourgeoisie russe, cette classe n’est pas éliminée mais perd ses moyens humains directs et doit trouver temporairement de nouveaux agents. En d’autres termes, si au lendemain d’Octobre le prolétariat cherche son alternative socialiste, à l’autre bout de l’équation des forces sociales et des couches sociales essaient (sans doute avec le soutien des capitaux internationaux) d’agir dans l’intérêt de l’alternative industrielle bourgeoise en Russie. Dans le contexte d’une contradiction de classe si fondamentale, les paysans, petits bourgeois, intermédiaires, bureaucrates, etc., ne pouvaient qu’être des auxiliaires de l’alternative bourgeoise et non les porteurs d’une force motrice, d’une alternative portée par ces couches marginales. La lutte sociale ne prend forme que sur la base d’alternatives de classe ayant une portée et une signification historiques universelles. C’était entre le socialisme et le capitalisme, entre le prolétariat et la bourgeoisie. Toutes les autres couches sociales gravitaient autour de cette lutte et au final ne jouent aucun rôle socialement décisif, sinon dans leur participation à la lutte principale.

L’autre implication de mon raisonnement, c’est que dès lors que le prolétariat n’avait pu réaliser son alternative, la société russe n’avait plus d’autre choix pour son développement que celui proposé par l’alternative bourgeoise. C’est pourquoi je n’accepte pas l’idée de l’établissement d’un nouveau mode de production ou d’une économie intermédiaire basée sur les formes de la petite production marchande, etc. Je n’accepte pas davantage l’idée de la bureaucratie comme classe sociale majeure dans la société. Elle devrait être considérée comme une forme de continuation de la société capitaliste et de sa domination. Sur le papier, on peut définir comment on veut tout mode de production et toute nouvelle classe dirigeante, classifier tout dans une gamme arbitraire, mais l’histoire ne se meut que sur la base des possibilités matérielles et du terreau social, issus des classes sociales réelles. La défaite de la révolution prolétarienne, dans le contexte d’une société capitaliste, signifie la continuation du capitalisme, quoique sous de nouvelles formes. Cela ne signifie pas l’apparition d’un nouveau mode de production dont les forces motrices n’avaient pas d’existence objective au plus fort de la lutte entre le socialisme et le capitalisme. Les défenseurs de tels points de vue devraient nous expliquer l’origine et les formes d’apparition de ce nouveau mode de production qui aurait remplacé le socialisme, et devrait aussi nous expliquer comment il a pu submerger l’alternative bourgeoise et le capitalisme réellement existant. Comment une tâche où la révolution prolétarienne a échoué, à savoir abattre le capital, pourrait être réalisée par une couche sociale marginale et sans aucune résistance de la part de la bourgeoisie !

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3 Réponses to “L’expérience de la révolution ouvrière en Union soviétique (Hekmat, 1986) [2]”

  1. L’expérience de la révolution ouvrière en Union soviétique (Hekmat, 1986) [3] « La Bataille socialiste Says:

    […] à un séminaire du Parti communiste d’Iran en novembre 1986 ( cf. [1]: chapitres I & II et [2]: chapitre III). Traduit de l’anglais par Nicolas Dessaux et Stéphane […]

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  3. L’expérience de la révolution ouvrière en Union soviétique (Hekmat, 1986) [4] « La Bataille socialiste Says:

    […] à un séminaire du Parti communiste d’Iran en novembre 1986 ( cf. [1]: chapitres I & II , [2]: chapitre III et [3] chapitre 4). Traduit de l’anglais par Nicolas Dessaux et Stéphane […]

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