L’expérience de la révolution ouvrière en Union soviétique (Hekmat, 1986) [3]

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Troisième partie de la traduction d’une intervention de Mansoor Hekmat à un séminaire du Parti communiste d’Iran en novembre 1986 ( cf. [1]: chapitres I & II et [2]: chapitre III). Traduit de l’anglais par Nicolas Dessaux et Stéphane Julien.

IV

Quelques remarques sur les prémisses théoriques de la défaite finale de la Révolution

L’une des raisons les plus importantes de l’incapacité de la classe ouvrière russe à conclure de façon décisive sa révolution, a été le manque de préparation théorique d’une partie des éléments les plus avancés de cette classe. Je traiterai ici de l’importance de cette faiblesse. Mais d’abord je tiens à souligner que mon argumentation ne porte pas sur le côté « scientifique », la maîtrise du marxisme par le parti bolchevique ou sur sa compétence théorique. Je ne parle pas de la théorie comme d’un royaume indépendant et comme quelque chose en soi. Par manque de préparation théorique, je veux parler de la confusion dans les conceptions politiques de la classe ouvrière. La classe ouvrière russe avait imposé son leadership dans la transformation révolutionnaire de la société. Mais l’ampleur de cette transformation, et la façon dont laquelle la société aller évoluer, dépendait de ce que, selon les termes de son avant-garde, la classe ouvrière proposerait comme objectifs et comme choix à la société. Dans sa pratique, la classe ouvrière ne va pas au-delà des perspectives proposées par son avant-garde de la classe, à savoir son parti politique et ses dirigeants. Il est fort possible que la classe ouvrière parvienne au premier plan en menant la contestation sociale, mais il peut arriver que ses perspectives pour la lutte n’aillent pas au-delà de mesures qui visent à obtenir des changements démocratiques, la souveraineté nationale, ou l’abolition de la discrimination raciale etc. La préparation théorique de l’élément avancé de la classe ne signifie pas seulement sa maturité et sa maîtrise théoriques. Il s’agit essentiellement de sa capacité à armer la classe ouvrière, à tout moment, avec une perception claire de ses intérêts dans la lutte des classes, distincts de ceux des autres groupes sociaux. Le parti ouvrier peut maîtriser la théorie marxiste, mais échouer à former les travailleurs, par une lutte théorique au niveau social qui critiquerait en profondeur le nationalisme, la religion ou l’oppression des femmes. L’état de préparation théorique du mouvement socialiste du prolétariat ne se limite pas à la compréhension scientifique de la théorie marxiste par le parti ouvrier, et n’est pas réductible à la littérature théorique existante de ce mouvement. Pour avoir une perception claire, les leaders de la classe doivent être formés dans le feu de la lutte de classe, notamment lors des moments cruciaux. Il s’agit de transformer les principes théoriques en éléments d’une conscience politique et pratique de l’avant-garde des travailleurs, des leaders ouvriers sur le terrain. Cela ne peut être atteint que si les intérêts non-prolétariens sont remis en cause par ces principes de classe dans les conflits réels en cours dans la société.

Les bolcheviks avaient réussi, à bien des égards, à armer le travailleur russe dans une perspective indépendante. Il est intéressant de noter que dans la recherche des erreurs théoriques des bolcheviks après la prise du pouvoir, la gauche radicale épingle les domaines qui faisait au contraire la force du bolchevisme, à savoir la conception marxiste de l’internationalisme et la démocratie prolétarienne. A ce sujet, il faut signaler que les bolcheviks non seulement représentaient l’orthodoxie théorique contre la social-démocratie de l’époque, mais réussirent à l’adapter aux caractéristiques des ouvriers russes. Aux moments les plus cruciaux, les plus décisifs, lors du déclenchement d’une guerre impérialiste qui avait entraîné la social-démocratie internationale dans le soutien à ses propres bourgeoisies, les bolcheviks ont donné sens à l’internationalisme et ont conduit les travailleurs russes vers une violente confrontation avec leur bourgeoisie. Pour ce qui est du principe de démocratie prolétarienne, les bolcheviks ont réanimé l’expérience de la Commune, et propagé parmi les travailleurs la faisabilité de l’État ouvrier s’appuyant sur les Soviets. Pour transformer ces principes en éléments de la conscience de classe, les bolcheviks ont conduit des batailles théoriques décisives du début du XXe siècle jusqu’à la Révolution d’Octobre.

Quand je parle de manque de préparation théorique des bolcheviks, je me réfère précisément à ces questions où – sans chercher à savoir si comme théoriciens marxistes, ils avaient ou pas une maîtrise scientifique – ils ont échoué à établir une démarcation idéologique entre la classe ouvrière et la bourgeoisie ; je me réfère à ces questions qui n’étaient pas encore dans l’arène principale de la lutte idéologique des classes, dans lesquelles l’identité politique distincte du prolétariat n’avait pas encore pris son importance. Les faiblesses théoriques d’un courant, d’un parti, y compris le bolchevik, peuvent être nombreuses. On peut montrer que les bolcheviks avaient des défauts concernant la question des femmes, les dispositions internes du parti ou le droit des nations à l’autodétermination, etc. Mais ces défauts, s’il y en eut, ne devinrent jamais un facteur décisif dans la destinée de la révolution. L’impréparation fondamentale, au sens social que j’ai expliqué plus tôt, portait sur la question de la définition du rôle économique du prolétariat et l’élaboration des revendications prolétariennes pour la transformation des relations économiques dans la société russe. En d’autres termes, la simple existence d’une « déviation » théorique ne suffit pas à expliquer l’échec d’un parti et d’un mouvement social. Tout défaut théorique n’a pas une importance parallèle dans la pratique, bien que certains puissent devenir un frein décisif à un moment donné. Ce sont les circonstances historiques, les caractéristiques des moments décisifs dans la lutte des classes, qui déterminent la place d’une « déviation théorique » donnée. Je veux souligner ce qui, dans les perspectives du bolchevisme et du prolétariat russe après la révolution de 1917, a causé leur incapacité à affronter les questions vraiment décisives dans les circonstances concrètes de l’époque, et non pas chercher leur « déviation » et leur « écart » par rapport à certains principes théoriques. Je ne crois pas qu’il soit vraiment utile de chercher dans l’histoire des idées du parti bolchevique, là où chaque fois que Boukharine, Trotsky, Staline ou même Lénine ont mis en avant une politique erronée, pointer les erreurs et les ajouter à la liste des causes de la défaite de la révolution ouvrière en Russie. L’attitude de tel dirigeant du parti sur la question de la démocratie intérieure dans le parti, le comportement de Staline envers ses camarades et son attitude sur la question nationale, un discours de Zinoviev au Komintern, etc., tout cela ne contribue pas d’une même façon aux erreurs théoriques importantes vis-à-vis de la défaite de la révolution. Je crois que même un parti dont la démocratie interne était défectueuse, qui zigzagait sur la question nationale, pouvait se placer honorablement à la tête du prolétariat socialiste dans les débats sur le « socialisme dans un seul pays », pour peu que ses perspectives économiques soient clairement socialistes dans la confrontation avec la bourgeoisie et ses tendances. Je ne vois pas l’intérêt de réduire l’histoire de la dégénérescence de la révolution ouvrière en Russie à l’histoire des erreurs théoriques du parti bolchevique, approchant toujours plus le moment de la défaite à 1917. Il faudrait trouver le point décisif et la faiblesse théorique décisive. Un parti qui est fièrement sorti de moments historiques décisifs (comme les bolcheviks après leur prise du pouvoir, malgré tous leurs défauts), aurait pu rectifier ses erreurs mineures dans son mouvement vers l’avant.

À mon avis, l’insuffisance théorique fondamentale était le manque d’élaboration des objectifs économiques et des méthodes pour le prolétariat socialiste. Cette insuffisance avait des raisons historiques. Comme je l’ai dit, le modernisme économique de la bourgeoisie russe, l’idée de « bâtir une Russie prospère et industrielle », était dans l’air depuis longtemps. La question spécifique des rapports de production et des formes économiques à établir en Russie était éclipsée par la critique sur le retard existant. L’accent constamment mis par les dirigeants du parti dans la période post-révolutionnaire sur le fait que « nous devons apprendre de la bourgeoisie » témoigne du fait que la question de la transformation économique s’identifiait pour eux à l’aspect quantitatif de la production et à l’amélioration des moyens de production, non avec le fait de révolutionner les rapports de production, c’est à dire la sphère dans laquelle il n’y a rien à apprendre de la bourgeoisie et dans laquelle le prolétariat doit, tout particulièrement, suivre sa propre méthode en opposition avec la pratique économique de la bourgeoisie, tant en Russie qu’en Allemagne.

Mais, les racines de cette vision à court terme dans l’attitude envers les missions économiques du prolétariat ne doivent pas être recherchées en Russie même. Le facteur le plus important est peut-être l’éducation de la social-démocratie et de la Deuxième Internationale en ce domaine. La conception et les perspectives de la IIe Internationale avaient durablement influencé la pensée de la social-démocratie russe.

La IIe Internationale a produit une certaine version du marxisme, et c’est cette version qui à son tour donnait lieu à des interprétations nationalistes. Ce sont les chefs de cette Internationale qui, après un certain temps, se sont transformés en défenseurs de leur propre bourgeoisie lors la Première Guerre mondiale, et maintenant ce sont les partis sociaux-démocrates qui, dans leur évolution, ont développé leur nationalisme en produisant des stratégies économiques et politiques nationales visant à assurer la l’économie domestique de leur propre pays. Pendant longtemps, la social-démocratie russe a connu et reconnu les principes du marxisme dans la tradition de cette Internationale et dans les paroles de ses dirigeants. La rupture des bolcheviks avec l’influence théorique et pratique de la IIe Internationale s’est faite progressivement. Cette évolution n’était pas achevée, ni complètement ni de façon décisive, en 1917. Par exemple, si l’on considère la conception économique du socialisme et du capitalisme tant de Staline que de Trotsky, c’est-à-dire la conception selon laquelle plus ou moins de capitalisme d’État et la propriété d’État des moyens de production équivalent à la propriété commune socialiste, alors on mesure l’étendue révélatrice de l’influence intellectuelle de la IIe Internationale.

On pourrait relever ici deux aspects importants de la réflexion de la IIe Internationale à ranger dans les faiblesses théoriques fondamentales du mouvement marxiste de l’époque, et qui devaient asseoir le désarroi théorique du communisme face à la question du développement de la Révolution d’Octobre à la fin des années 20. D’abord, notons une réduction de la théorie de la révolution prolétarienne en une explication d’un développement gradualiste de la société basé sur le développement des forces productives conçues comme moteur de l’histoire. Le social était considéré comme le reflet pur et simple de la croissance, quantitative et qualitative, des moyens de production, faisant du coup abstraction de la lutte des classes et du facteur humain dans le progrès de l’histoire sociale. Ce facteur humain n’a pas de place déterminante dans ce genre de pensée, et ne laisse pas de place au rôle de la pratique révolutionnaire de la classe. Cette vision des choses se fonde philosophiquement sur un matérialisme mécaniste et réductionniste. C’est une méthodologie qu’une grande partie de la gauche emploie encore aujourd’hui, c’est une version du marxisme qui reste plus répandue que la véritable théorie révolutionnaire de Marx elle-même. Autour de nous, nombreux sont ceux qui partagent ce point de vue.

Ceux qui considèrent que leur rôle dans la lutte politique est d’aider la prise du pouvoir par les couches sociales pouvant développer les forces productives, ceux qui prônent la révolution par étapes, etc., sont tous directement ou pas encore influencés par la version de la II° Internationale du marxisme. Permettez-moi de souligner un exemple en passant. On nous dit souvent que les bolcheviks étaient internationalistes et considéraient que sans la révolution allemande, la révolution russe ne pouvait vaincre. Je reviendrai tout à l’heure sur la valeur d’un tel « internationalisme ». Mais voyons ici ce qu’en ont fait ses défenseurs dans les débats économiques de 1924. L’argument central en faveur de cette thèse (principalement chez Zinoviev) était que l’Allemagne avait une économie industrielle avancée, que seule une telle économie pouvait vraiment permettre le socialisme, et que sans son aide la Russie arriérée ne le pouvait. C’est un exemple frappant de ce dont je parlais. Je ne me préoccupe pas pour l’instant de savoir si l’économie allemande de 1917 était comparable à l’économie sud-coréenne actuelle et ce que le développement industriel rendant le socialisme « possible » était vis-à-vis du niveau technologique des pays semi-industrialisés. Ma préoccupation est, pour l’heure, de montrer que dans les conceptions de Zinoviev et d’autres, la possibilité d’abolir la propriété bourgeoise et d’établir la propriété commune était finalement liée à un niveau industriel. C’est cette vision que contredit l’esprit du Manifeste communiste et de l’Idéologie allemande. Marx y avait établit la faisabilité de la construction du socialisme 60 ans avant que Zinoviev ne la nie pour la Russie. Cette perspective est du darwinisme social et du déterminisme économique vulgaire qui se refuse à tenir compte de la force réelle du prolétariat révolutionnaire, se préoccupant davantage du niveau des forces productives et du développement industriel. Le premier effet de l’influence théorique de la IIe Internationale fut, effectivement, d’amener la classe ouvrière russe et son parti d’avant-garde à minimiser les possibilités d’instaurer économiquement le socialisme en Russie, au motif que ce pays était économiquement « arriéré ». La stratégie du parti reposait sur la victoire de la révolution allemande, qui était certes une réelle possibilité historique.

L’autre tendance faussée par la pensée de la IIe Internationale, c’était la réduction de l’idée de socialisme, c’est-à-dire de la propriété commune et de l’abolition du salariat, à la propriété étatique. Cette façon de voir les choses reste toujours dominante, non seulement chez les partis sociaux-démocrates, mais dans une partie importante de la gauche radicale. Aujourd’hui, pour savoir si un pays est socialiste, les défenseurs de l’Union soviétique regardent si il y a absence de propriété bourgeoise des les moyens de production et prédominance de la propriété d’État dans ce pays. Une grande partie des critiques de l’Union soviétique acceptent aussi cette définition du socialisme, mais passent leur temps et leur énergie à montrer que « l’État soviétique n’est pas ouvrier » et que dans ce cas la propriété étatique n’est pas assimilable au socialisme. Réduire le socialisme à la propriété étatique est vraiment une falsification bourgeoise de la théorie marxiste. C’est cette version du socialisme que la bourgeoisie propage à travers le monde. Malheureusement, cette déformation complète de la perspective d’émancipation économique de la classe ouvrière n’a guère rencontré de contradicteurs chez les marxistes.

La base d’une telle conception bourgeoise du socialisme, c’est d’abord une conception bourgeoise du capitalisme. Dans cette perspective, le capitalisme n’est pas analysé sur la base du rapport capital-travail mais sur la base du rapport des capitaux entre eux. C’est le regard d’un individu capitaliste, une relation bourgeoise au capitalisme. La concurrence et l’anarchie y sont considérées comme la base du capitalisme. Il faudrait donc s’y opposer par la propriété étatique et la planification conçues comme antithèse du capitalisme. C’est une conception courante. Pour Marx, et nous marxistes qui saisissons le fond de la critique marxiste de l’économie politique du capitalisme, il faut comprendre que le capital est défini dans la sphère de production sur la base de son rapport au travail salarié. La concurrence et la fragmentation des capitaux sont la forme dominante du capitalisme jusqu’à présent. C’est la forme actuelle de l’« essence immanente » du capital. Cette essence a un contenu économique donné, qui est la force de travail exploitée comme une marchandise. Marx considère la production de plus-value, la détermination du surproduit comme plus-value, comme la base du capitalisme, reconnaît ce processus comme le résultat d’une force de travail devenue marchandise et de la généralisation du salariat. Pour nous, l’alternative au capitalisme, c’est l’abolition de la propriété privée, l’abolition du salariat, et la création d’une propriété commune des moyens de production.

Le projet de programme de la social-démocratie russe et une grande partie des débats économiques des années 20 montrent l’importance de cette incompréhension venue de la IIe Internationale. On s’y accorde à fonder le capitalisme et sa crise sur la concurrence et l’anarchie dans la production. L’essence sociale et l’essence de classe du capital sont réduites à une seule de ses formes. C’est pourquoi on ne vise que l’abolition de cette seule forme pour instaurer le socialisme, c’est-à-dire la concurrence et la propriété fragmentée du capital. Réduire le socialisme à une économie d’État devient inévitable dans cette perspective.

Cet héritage intellectuel de la IIe Internationale (en plus des racines du nationalisme dans la social-démocratie russe évoquées plus haut) a réduit les perspectives du communisme en Russie, les possibilités de changements économiques après la révolution ouvrière. Les débats sur la question du « socialisme dans un seul pays », qui étaient des débats sur l’avenir économique de la révolution, menés entre 1924 et 1928, ont été victime de l’étroitesse de cette perspective et de l’impréparation du parti d’avant-garde quant à cette nécessaire transformation fondamentale pour poursuivre la révolution. Ce contre quoi le léninisme avait lutté pendant des années, dans la réalité économique, se retrouvait avec des nouveaux protagonistes. Non seulement la société russe n’avançait plus dans l’intérêt de la révolution prolétarienne, mais même l’Internationale communiste, fondée par le léninisme en opposition à la social-démocratie, était devenue elle-même un instrument de réalisation des intérêts et perspective de la bourgeoisie dans un pays donné.

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