Le Comité du Continental Bar de Perpignan

by

Extrait de Simple militant, de Maurice Jaquier (1974), faisant directement suite à l’extrait précédemment publié: L’entretien de Jaquier avec Blum en 1936.

Le Comité directeur de la GR se réunit vers le 5 août. Parmi les informations que Marceau nous apporte, il y a celle-ci : un camarade du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes assure, depuis le 20 juillet, une permanence à Perpignan. En liaison avec le nouvel ambassadeur d’Espagne en France, Fernando de Los Rios, il a réussi à faire passer chaque jour des camions d’armes et de matériel stratégique vers Barcelone et Madrid. L’ambassade achète. Une partie des énormes fonds recueillis par la Commission de solidarité du rassemblement populaire bifurque dans cette direction. Bien sûr, les envois sont camouflés. Ils sont censés être du ravitaillement : du lait condensé, des conserves, des confitures, des médicaments…. Grandjouan – c’est lui le camarade en question – doit reprendre son travail à Paris. Le poste est vacant. Il faut que quelqu’un l’occupe. C’est un point stratégique. Un silence se fait. Il ne semble pas qu’il y ait beaucoup de volontaires. Des regards se tournent vers moi. Marceau les saisit et ajoute :

— Justement, il me semble que Maurice est particulièrement qualifié pour occuper ce poste.

— D’accord, quand dois-je partir ?

— Le plus tôt possible.

— Je partirai demain soir, au train de nuit.

Le soupir de soulagement qui sort de beaucoup trop de poitrines me laisse rêveur… Chaque fois dans ma vie que j’ai occupé une fonction, rempli une mission, je ne l’ai jamais ni convoitée ni sollicitée. Chaque fois, il se trouvait qu’il n’y avait pas de volontaires, et je sentais que je devais pallier cette carence… qui était une des faiblesses de la GR. Simone Kahn et Michel Collinet qui étaient  en Espagne en même temps que moi, me disent qu’ils déplorent que je ne sois pas passé au POUM, auquel ils ont adhéré. Je leur dis que je verrai les gars du POUM, mais j’ajoute : « Aussi longtemps qu’existera le Comité central des Milices antifascistes, c’est de lui que je solliciterai un mandat et c’est avec lui en priorité que je travaillerai. Bien entendu, je serai à la disposition du POUM pour toutes les tâches politiques. »

Les choses vont vite. Simone, avisée, grogne un peu. Mais elle me voit tellement emballé qu’elle cède. Marceau me procure un ordre de mission, et d’autres en blanc, signés de la Présidence, qui me permettront d’utiliser gratuitement le train. A la Fédé de la Seine, Dufour et Ziromski me remettent un mandat accréditif du Front Populaire me désignant comme délégué à Madrid et à Barcelone. Je passe au Secours Populaire français où l’on me verse un mois d’appointement de permanent. Cela me permettra de vivre modestement.

Je dois retrouver Grandjouan dans un café de la place Arago, au Continental-Bar. Comme je ne le connais pas, je m’adresse au patron, un garçon rond comme une boule, courtaud, avec de gros yeux qui ressortent, des oreilles énormes, des mains poilues… et qui ruisselle déjà de sueur. Il est en train de tailler des des tranches dans un jambon fumé, qu’il mange goulûment, poussant de l’autre main, mais rarement, de petites bouchées de pain… Il boit une lampée de vin après chaque bouchée. Je le regarde faire d’un air amusé avant de lui dire :

— Je cherche monsieur Grandjouan.

— Monsieur Grandjouan n’est pas arrivé, mais le Comité est en réunion. Venez ! Sur un côté de la longue salle pleine de tables, que prolonge dehors une immense terrasse, il y a une porte, qu’il pousse. Une salle plus petite apparaît, couverte de ces affiches que j’admirais tant là-bas. Des hommes autour d’une longue table discutent entre eux.

— Ce Monsieur veut voir monsieur Grandjouan.

— Il va venir tout à l’heure. Mais si nous pouvons vous aider… nous sommes membres du Comité de Perpignan.

J’ignorais l’existence de ce comité qui va pendant dix mois, faire parler pas mal de lui. Je dis qui je suis, d’où je viens, pourquoi. Je montre mon mandat national, puis celui de la GR. Ils ont, pour la première fois, une sourire qu’ils répriment, et le papier de la GR passe de main en main, alors que celui du Front Popu est resté sur la table dans une sorte d’indifférence. L’atmosphère se détend dès que je dis :

— Je dois remplacer Grandjouan ici.

Ils se présentent alors, à tour de rôle:

Abbadie, proviseur au lycée, conseiller général de la SFIO.

— Sors, instituteur.

— Jean Canals, instituteur.

— Delcamp, entrepreneur de peinture.

— Pierre Fabresse, entrepreneur de déménagements.

— Pujol, chauffeur, en chômage.

Forgas, adjudant en retraite… employé d’assurances.

Et ils ajoutent, en chœur :

— Nous sommes tous de la Gauche Révolutionnaire !

Mon premier examen ne s’est pas trop mal passé. Mention : Bien. Mais ils se mettent à parler entre eux en catalan. Ils ne se rendent pas comptent que je comprends l’essentiel de leur conversation et ils ne se gênent pas. C’est Forgas qui commence :

— Qu’est-ce qu’il vient foutre ici, ce type ? Un bureaucrate !

— Nous sommes capables, répond Sors, même après le départ du Parisien de le faire fonctionner, le Comité, non ?

— Ils nous prennent pour des minus à Paris, enchaîne Delcamp.

Seul, Canals prend ma défense :

— Je l’ai rencontré, ce type, dans les congrès. C’est un dur.

— Un dur, un dur, grogne Pujol, et nous, on n’en est pas, des durs ?

Malicieusement je les interromps : — Ecoutez, les copains, si je suis de trop ici, je remonte au Nord. Si je puis m’appuyer sur vous, je sais que nous ferons du bon boulot. Je ne suis pas un bureaucrate de type stalinien, rassurez- vous. Un permanent, oui, et il le faut bien. Vous avez peut-être le moyen de consacrer au Comité une partie de votre temps, en dehors du boulot, vos nuits et quelques heures de la journée… mais qui fera le travail le reste du temps ?… Nous n’irons pas loin, et ça urge là-bas.

Ils sont stupéfaits, mes camarades.

— Tu entends le catalan ? me demande Abbadie.

— Je l’entends, comme tu dis, je ne le parle pas. Ma mère était Cévenole et parlait souvent la langue d’oc… elle est si proche de la vôtre que j’en saisis l’essentiel.

Ils rient et je sens que je suis adopté. Mention : Très bien, cette fois.

Grandjouan arrive ; il m’accueille par ces mots : « C’est toi qui viens me remplacer ? »

C’est manifestement un intellectuel, Grandjouan, et cela se voit, cela se sent. Il a un regard bizarre, comme si une contraction atteignait la moitié de son visage. Mais il est net : « De Paris, je continuerai à assurer des contacts avec de Los Rios et avec Cot, avec le Secours Populaire, et la Commission de Solidarité, et avec vous, par correspondance et par téléphone. Nous attendons ici pour samedi un convoi d’une quarantaine de camions… D’autres suivront. Il faudra vous procurer une voiture, on ne peut continuer à demander à Georges Delcamp d’user la sienne. Il faudra obtenir de Barcelone que le CCMA mette à votre disposition deux camions prélevés sur ceux qu’ils reçoivent, avec des chauffeurs. Marceau Pivert m’a prévenu de ton arrivée, dit-il en se tournant vers moi, il m’a affirmé que je pouvais me fier à toi pour cela. Alors voici : des ouvriers de la poudrerie de Toulouse, membres de la SFIO — et ils ne sont pas GR mais Fauristes — veulent faire parvenir en Espagne des wagons de poudre de guerre, qu’ils subtiliseront à leur atelier. Des cheminots ont été contactés, qui garantissent leur complicité avec ceux de la poudrerie. Ce qu’ils envisagent est exactement dans la ligne préconisée par Pivert : faire assumer par les travailleurs l’aide directe à l’Espagne. Ce sont les masses populaires, dans cette affaire, qui ont pris l’initiative et nous espérons qu’elle sera suivie d’un large effet de rebond et de reprise en charge par d’autres. Je vous donnerai avant de partir toutes les coordonnées de ce projet et je compte sur vous pour l’assurer. »

Grandjouan doit s’en aller ce soir. Il me passera ses filières, les noms des camarades sur lesquels on peut compter dans le réseau déjà constitué ; ils sont peu nombreux, mais sûrs. Il faudra élargir le réseau. Il m’expliquera comment les liaisons s’établissent entre Paris et le long ruban de routes qui aboutit ici. Des filières à développer sont déjà en place grâce à des douaniers et des gardes mobiles, aussi bien au col du Pertuis qu’au col de Cerbère et qu’en Cerdagne. Dans les villages que nous aurons à traverser, il existe de petits groupes de de camarades. C’est un gros travail d’organisation qu’il me confie, que je dois compléter, étoffer et rendre de plus en plus efficace.

Dès le lendemain, à dix heures du matin, le Comité de Perpignan se réunit au Continental Bar. J’ai eu le temps d’établir un programme de travail, au cours de l’après- midi d’hier, de la nuit et de la matinée. Je l’expose ainsi à mes équipiers : « Nous sommes vendredi. Nous attendons un convoi demain, qui franchira la frontière dimanche. Je voudrais passer la journée de demain à Barcelone pour étoffer nos moyens matériels. Vérifier les filières entre Perpignan et l’Espagne. Obtenir des saufs-conduits pour notre équipe. Vous qui en avez déjà l’habitude,vous prépareriez le passage du convoi. Je serai là dimanche à l’aube, pour que vous me mettiez dans le coup. Lorsque je suis passé en Espagne, le 20 juillet, j’ai repéré une route neutre qui relie Puigcerda à Llivia et passe en territoire français [1], il me semble qu’elle revêt un intérêt capital. Qu’en pensez-vous, vous qui connaissez le pays ? Il faudra emprunter bientôt d’autres routes que celles que vous avez utilisées. Nous examinerons sur les cartes, puis sur le terrain, celles qui vous semblent les plus favorables.

« Existe-t-il des possibilités d’élargissement du Comité ? Y a t-il des comités concurrents ? Lesquels ? Pouvons-nous collaborer avec eux ? Que font le PCF ? la SFIO ? le Front Popu ? Existe-t-il des anarchistes dans les Pyrénées-Orientales ? Qui tient le consulat ? Je pose des questions, vous répondez, nous nous concertons et  nous décidons ensuite ensemble. J’ai volontairement condensé mon rapport en m’appuyant sur les problèmes que vous connaissez et dont il me faut à mon tour prendre connaissance. Je suis un un révolutionnaire mais, avant tout, j’ai le sens de la démocratie. Je pense que politiquement nous serons d’accord; en cas de conflit nous en débattrons et nous déciderons, là encore, vous et moi, plus tous ceux que nous recruterons. Ne me ménagez pas vos critiques, mais faites en sorte que nous constituions un bloc. « Dernière question : où me conseillez-vous de loger, au moins provisoirement, de façon que vous puissiez me contacter de jour comme de nuit ? »

Ce langage direct semble leur convenir. Ils discutent. Me mettent au courant.

Le travail du comité de Perpignan

En neuf mois, à raison d’au moins deux convois par semaine, le Comité a fait passer 1 700 à 1 800 camions Renault de cinq tonnes, qui demeureront entre les mains du CCMA, contenant de 7 à 8 000 tonnes de matériel militaire ou de matériel stratégique.

Nous avons passé trois prototypes de Potez 62, en pièces détachées. Nous avons dû en remonter un à Paris parce qu’un Comité de Contrôle militaire voulait le voir. Il y avait eu des fuites. L’avion, maquillé à deux reprises, fut présenté à la Commission en trois lieux différents avant de regagner Barcelone.

Nous disposions de deux camions et de deux chauffeurs espagnols, mis à notre disposition par nos compagnons de là-bas. Le POUM m’avait fourni une luxueuse et rapide voiture Humber de 11 CV qui avait été réquisitionnée chez le comte de Romanonès. Ainsi organisés, avec les huit copains qui faisaient équipe, appuyés par les cellules de douaniers et de gardes- mobiles, nous avions l’impression de ne passer que des quantités homéopathiques de matériel. Si on les compare à celles que la Russie soviétique vendit à l’Espagne pendant la même période, elles demeurent impressionnantes. Si le matériel et les camions étaient payés par l’Ambassade d’Espagne à Paris, tout le reste reposait sur des militants bénévoles qui prenaient sur leurs nuits, sur leur repos, leurs loisirs. Dois-je ajouter que le permanent ne chômait pas ? En outre, l’aide soviétique se fit attendre quatre mois, et nous allions avoir à supporter le blocus et le contrôle de la frontière, d’abord sur cinquante kilomètres de profondeur, puis sur cent. Il nous fallut élargir notre réseau de complices pour ne pas ralentir le rythme des convois. Et je ne consigne ici que les faits concernant Perpignan ; d’autres groupes, ailleurs, tentèrent de faire le même travail On peut ainsi mesurer l’aide directe apportée par les socialistes révolutionnaires, qui n’étaient qu’une poignée, à leurs frères espagnols. Elle n’était pas complètement négligeable, comme certains ont tenté de le faire croire.

Des avions d’Air France étaient passé dès août 36 à à Madrid avec leurs pilotes. Des mitrailleuses furent volées à l’école de Cavalerie de Saumur, des avions d’entraînement dérobés à un club d’aviation fasciste de Millau, deux wagons de poudre de guerre détournés de la ligne Maginot vers l’Espagne, par le biais du Comité de Perpignan.

Lorsque l’opération amorcée par Granjouan se réalisa, il nous fallut – c’était en plein hiver 36 – faire remonter les wagons de Cerbère jusqu’à la gare d’Elne. Ils devaient être poussés sous le tunnel de Port-Bou, mais à la dernière seconde le chef de gare s’était dégonflé. Il nous avait fallu suivre les wagons depuis Toulouse, de gare de triage en gare de triage, et de gare de marchandises en gare de marchandises. A Elne, les wagons furent déchargés, le contenu vérifié, retransbordé sur nos camions pour aboutir, par la montagne enneigée, jusqu’à Barcelone.  Où il nous fallut batailler, de surplus, avec un équivoque chef de matériel, qui se révéla être un complice des fascistes ; il avait emmagasiné notre matériel sous le vocable « poudre de de chasse » alors qu’il s’agissait de poudre de guerre du type cachou. Il me fallut mobiliser Rojo, faire intervenir les patrouilles de contrôle, pour venir à bout de notre adversaire… qui fut finalement exécuté.

Nous avions des complicités partout et nous en suscitions. Complices, les villageois qui nous aidaient, de nuit, à démonter les remorques qui ne passaient pas dans les virages et que nous ripions à la main, pour les raccrocher ensuite.

Complices, les dizaines de douaniers qui nous téléphonaient, en code, au Continental-Bar: vous pourrez passer cette nuit à telle heure, à tel endroit.

Complices, les mobiles qui agissaient de la même façon.

Complice, le commissaire frontalier, qui, ayant été au au lycée avec Paul Faure, attendait sa Légion d’honneur et que j’ai entretenu dans cet espoir pendant des mois sans qu’il parvienne jamais à l’obtenir, son ruban rouge. Complice, Marceau, qui de Paris me téléphonait chaque jour à Perpignan. A neuf heures, chaque matin, le téléphone trillait, et Guastévi, le patron du Continental,  répondait, puis de sa voix de stentor criait, depuis sa caisse, vers la terrasse où je buvais mon café : « Monsieur Jaquier, on vous demande de la Présidence du Conseil… », ce qui accréditait publiquement la légende — que j’entretenais avec soin — que l’étais l’homme de Blum chargé de tempérer la rigueur de la non-intervention. Complices involontaires, Léon Blum, Montel, et Vincent Auriol et Jules Moch…que nous alertions chaque fois que nous étions en posture difficile… et que nous mettions en cause. Lors d’un passage de poste frontière à Cerbère, je tombai sur un capitaine de mobiles qui stoppa mon convoi de dix camions bourrés à bloc de moteurs Hispano. En lui expliquant le double jeu de Blum , j’obtins qu’il me laisse aller.

Une autre fois, en pleine nuit, stoppé par les douaniers (nous ne pouvions pas attendre l’heure fixée pour le passage), je demandai du même poste de Cerbère la présidence du Conseil. Je dis à l’officier d’appeler Jules Moch. Lorsqu’il l’obtint (par quel miracle ?) j’exposai la situation en deux mots en disant qui j’étais. Je repassai le récepteur à mon pitaine qui reçut l’ordre de me laisser courir… Nous usions de toutes les ruses, de tous les moyens de pression ; nous aurions pu pratiquer des discriminations en livrant le matériel qui nous parvenait, et dont nous étions les maîtres dès qu’il aboutissait à notre réseau. C’est toujours le Comité central des Milices qui le reçut. Les armes de Staline, au contraire, étaient réservées aux Brigades Internationales, aux unités qui acceptaient sa discipline et ses exigences, même si c’était au détriment de de l’efficacité d’un front par rapport à un autre. Mais les milices du POUM, de la FAI, de la CNT, des socialistes Caballeristes, tant qu’elles existèrent comme telles, ne reçurent jamais la moindre arme, les moindres munitions — les envois étaient pavés cependant par l’or de la République espagnole — par le canal de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques.

Un jour, à Puigcerda, des sbires du PSUC voulurent intercepter un un convoi de dix camions de mitraillettes et de bandes ; nous sortîmes nos armes dérisoires (des pistolets de 6,35) et nous exigeâmes leur départ. Des copains alertèrent Antonio Martin qui vint avec ses miliciens et c’est pour finir triomphalement que notre convoi escorté de de motards parvint au CCMA, où les compagnons – en échange des pistolets que nous avions braqués sur les staliniens — nous remirent cinq mitraillettes et des chargeurs, afin, nous dirent-ils, « de parer à des éventualités du même genre ». Les réactionnaires et les fascistes, en France, pistaient et nous dénonçaient dans le journal réactionnaire l’Indépendant. Ils annoncèrent même, un jour, que le général Queipo de Llano avait mis ma tête à prix et qu’il m’avait condamné à mort. Merci, général, je me porte bien !

Nous ripostions en faisant ,avec le Comité Andrès, des conférences publiques au cours desquelles nous alertions la population.

Une nuit, ensemble encore, nous avons investi, à Perpignan le consulat d’Espagne, nous nous sommes emparés du consul que nous transportons manu militari à Barcelone ; au matin, le consul désigné par la République prit ses fonctions : ce fut un beau tollé chez nos adversaires… tandis qu’un meeting rapidement improvisé applaudissait à tout rompre l’initiative des révolutionnaires français unis contre le fascisme espagnol et notre Réaction. Des camarades de Montlouis, sûrs, que connaissent mes camarades perpignanais, viennent nous alerter un soir. Ils sont certains qu’une maison de leur village est bourrée d’armes destinées aux fascistes français. Leurs explications méritent attention… Nous décidons d’aller sur place vérifier. Nous prenons nos mitraillettes, ainsi que des pinces- monseigneur. Nous nous munissons de torches électriques. Un de nos camions nous rejoindra et nous attendra au détour d’une route où nos convois font la pause pour coordonner les passages. Nous arrivons, avec nos deux voitures, chez un des copains de Montlouis. Il a fait un plan et nous conduira. Nous parvenons devant la maison. Une sorte de forteresse élégante, autant que le clair de lune permet de le constater. Bien notre chance, cette lune ! « Elle n’est pas habitée », souffle notre ami. Nous en faisons le tour. En chuchotant, nous décidons de l’attaquer par le double volet de la porte d’entrée, qui craque tout de suite sous l’effort de nos pinces. Derrière, une lourde porte : nous reculons. J’ai une inspiration, j’appuie sur la poignée : elle s’ouvre. Nous retenons nos rires. Et nous voici, tous les neuf, à l’intérieur, à fouiller, à sonder, à ouvrir des portes et à en fermer.

C’est Pujol qui nous alerte. Là ! dans le garage… cinq lourdes et volumineuses caisses… Les pinces attaquent les couvercles… Pas de doute : des mitraillettes, plus de trois cents engins et largement de quoi les approvisionner. Delcamp et le camarade de Montlouis vont chercher le camion au point de rendez-vous… Dix minutes après ils sont là. Nous chargeons, en ahanant. Remettons tant bien que mal le volet en place… Et, hue… cocotte… direction Barcelone.

Le lendemain soir, radieux, nous nous retrouverons chez Guastévi, et je leur dis: « Nous avons commis, hier, en bande, un cambriolage à main armée avec effraction et, circonstance aggravante, de nuit. Nous n’y coupons pas, chacun, d’au moins dix ans de bagne… »

Marceau Pivert était tenu au courant de tous nos faits et gestes. Lorsque nous n’avions pas de passages, je montais à Paris le samedi soir, pour redescendre le dimanche par le train de nuit. Nos actions, auxquelles parfois la grande presse faisait écho, ne suscitaient pas cette contagion sur laquelle nous avions compté et que nous voulions faire naître au sein des masses révolutionnaires. Et nos efforts, s’ils nous paraissaient payants étaient très loin de satisfaire les besoins de nos camarades combattants espagnols. Il leur arrivait une aide réelle du Mexique… des médicaments, du lait pour les gosses, d’Angleterre, de Belgique, de Hollande, de France… Mais l’essentiel ne passait pas.

Si nous apportions notre concours militant, Marceau, pendant toute la durée de sa mission auprès de Blum, apportera plus qu’un soutien à l’Espagne. Le témoignage de mon ami Gorkin, dans l’introduction à l’ouvrage écrit par Pivert  durant son exil mexicain, Où va la France ? doit être citée ici :

« II profitait de sa mission pour faciliter les achats d’armes, pour aplanir toutes sortes d’obstacles. Il transmettait les nouvelles qui lui parvenaient de Barcelone à toutes les stations de radio. Il surveillait les activités des agents franquistes France et au Maroc français, en interceptant, par exemple, bon nombre de leurs télégrammes… »

Tandis que le PCF se contentait de faire clamer par les travailleurs des slogans, dont ils ressentaient toute l’importance : « Des avions ! Des canons ! Pour l’Espagne ! »

Nous tentions, par nos exemples et nos initiatives, par nos actions de classe, d’entraîner les travailleurs sur une autre voie que le suivisme parlementaire, mais pourquoi la CGT, unifiée, forte de l’appui de plus de cinq millions d’adhérents n’appelait-elle pas à l’aide directe aux milices qui se battaient en Espagne ? Pourquoi n’avait-elle que ricanements lorsque Marceau Pivert clamait : « Ce sont des ouvriers qui fabriquent les tanks et les avions, qui fabriquent et transportent les explosifs et les munitions. Ce sont des fonctionnaires syndiqués qui contrôlent les câbles téléphoniques et communiquent les nouvelles, des douaniers et des policiers syndiqués qui gardent les frontières… » ? Les staliniens ne voulaient ni aider les révolutionnaires, ni aider les libertaires. Ils ne voulaient pas d’une Révolution qui échappait à leur contrôle. Et, pour la reprendre en mains, la disjoindre, la démantibuler, ils s’appuyaient sur Staline. Qui ne commença à envoyer du matériel qu’en octobre et qui ne tolérait pas la dualité de pouvoir qui s’exacerbait entre celui, fantoche, de la République et celui, réel, des Comités et des Organisations Ouvrières. Qui ne voulait pas d’une Révolution concurrente aux portes de la France !

Si, tactiquement, le Comité de Perpignan a joué un rôle efficace, stratégiquement, il s’est heurté à une classe ouvrière anesthésiée, chloroformée, vaccinée par les partis du Front Popu qui lui désignaient comme seule ouverture celle de la « gestion loyale de la société capitaliste ». Le seul objectif du PCE, du PSUC, était d’accroître le nombre de ses adhérents et de pénétrer les organismes du pouvoir… républicain. Machiavélisme et prudence… Quel type d’adhérent pouvaient-ils recruter, les communistes espagnols ? Les anarchistes ? Ceux du POUM ? Ceux de la gauche du parti socialiste ? Bien plutôt des gens venus de la petite bourgeoisie, des résidus du fascisme et de la réaction qu’apaisait leur projet de rétablissement de la propriété privée, de défense de la République et de guerre guère sociale…

Note:

 

[1] Enclave espagnole en Cerdagne française, qui date du traité des Pyrénées.

 

Publicités

%d blogueurs aiment cette page :