La thèse des « centralistes démocratiques » sur le salariat (Naville)

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Extrait de Le Nouveau Léviathan 3. le salaire socialiste (Pierre Naville, 1970). Fortement marqué par son passé trotskyste, et ne voyant pas dans l’URSS un capitalisme d’État, Pierre Naville ne pouvait qu’avoir un point de vue qui nécessite d’être lu avec prudence, mais son livre offrait un panorama intéressant dont nous avons déjà publié deux courts extraits: Les thèses de G. Munis et des Thèses sur la Russie d’A. Bordiga. Nous avons récemment évoqué le groupe du Centralisme démocratique dans l’extrait de M. Brinton sur Le X° Congrès du Parti bolchevik en 1921.

La thèse des « centralistes démocratiques ». La nature du salaire pour les « centralistes démocratiques ».

Le groupe du « centralisme démocratique », un peu plus tard, fit connaître des thèses qui ne purent jamais être publiées en URSS [1]. ces thèses vont à fond de la question, comme on le voit par le passage suivant:

« Le socialisme se distingue du capitalisme en ce que, par la réalisation du premier, la force-travail cesse d’être une marchandise. Or, dans les conditions engendrées par la N.E.P., elle est achetée, même s’il s’agit de l’État prolétarien, absolument comme une marchandise ; de même, comme moyen de production, elle devient un élément du processus productif. Que cette circonstance entraîne des conséquences pratiques et ne soit pas pour nous servir d’une expression employée par plusieurs jeunes boukhariniens, un simple « masque capitaliste » qui doive, pour une raison quelconque, recouvrir une entreprise socialiste conséquente, c’est ce qu’on voit dès que cette force-travail dépasse, pour une raison ou l’autre, les besoins de la production. Le travailleur devient un chômeur. Si même nous l’aidons mieux que les capitalistes, nous n’aurons pas pour autant supprimé la différence fondamentale que cela implique avec une structure socialiste. En effet, dans le socialisme, l’excédent de la force de travail entraîne la diminution du travail de chaque ouvrier et non la diminution du nombre des ouvriers. Caractériser des formes d’organisation de l’industrie où la force-travail demeure encore une marchandise comme du socialisme, même comme un mauvais socialisme, c’est enjoliver la réalité, de toute manière… »

Plus ou moins bien dite, la thèse est claire. La N.E.P. n’était pas le socialisme achevé, à peine ébauché. Il est indispensable que la force de travail y  [dans la NEP] reste une marchandise. Mais cette marchandise n’est pas échangée exactement dans les mêmes conditions que dans les rapports capitalistes, puisque l’industrie étatisée est l’épine dorsale du système économique.

D’autre part, il ne pouvait être question dans l’U.R.S.S. de 1917-1927, d’élaborer des rapports socialistes développés. Il fallait donc que la force de travail y reste une marchandise. Marx n’avait jamais considéré que du jour au lendemain, le salariat pourrait être aboli. Mais cette marchandise devait être protégée tout autrement que dans les rapports capitalistes. Or, c’est le contraire qui s’est produit ; elle a été malmenée, et sa valeur a été réduite au fruit d’une sorte de transaction planifiée qui l’a ramenée à une position aussi voisine que possible des autres marchandises, produits de consommation ou de production.

La plate-forme des « centralistes-démocratiques » (Sapronov, Smirnov et autres) dénonce la liaison entre la productivité, l’intensité du travail et le niveau des salaires. Dès cette époque on s’oriente vers l’intensification du travail comme moyen le plus rapide pour accroître la productivité. En même temps, on décrète que le salaire ne peut augmenter qu’avec la productivité.

Autrement dit, le salaire s’élèvera avec le rendement, dû à l’intensification du travail plus qu’à l’accroissement de l’outillage. Ce cercle, hérité des rapports capitalistes, a duré et dure encore. Mais dans la période ultérieure, à partir de 1930-32 notamment, l’outillage russe s’est développé, renouvelé, et la productivité a pu être élevée à la fois par intensification du travail et utilisation d’un outillage plus productif. Cependant, la force de travail a continué d’être salariée en fonction de l’intensité, et le travail aux pièces est devenu la forme générale du travail dans l’industrie. Et si, dans les années récentes, il est devenu un salaire au rendement, il n’a pas changé de nature pour la partie principale.

La planification intégrale n’a pas modifié cette structure, mais l’a renforcé au contraire. (…) Les théoriciens soviétiques [en 1970] ne veulent pas admettre que le caractère de la marchandise ne résulte pas seulement des formes de la circulation, de l’échange, du produit, mais surtout de l’échange lui-même. Or le salariat implique cet échange, même si c’est l’État qui en décrète et contrôle les formes et l’application.

Note:

[1] Elles furent éditées à Paris : Avant Thermidor. Révolution et contre-révolution dans la Russie des Soviets (1928).

Ouvrières de l'usine KRASNAYA ZARYA (Pavel Filonov, 1931)

Une Réponse to “La thèse des « centralistes démocratiques » sur le salariat (Naville)”

  1. Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Says:

    […] 1986) [4]Irak: protestations contre les décrets anti-syndicaux dans le secteur de l’ElectricitéLa thèse des « centralistes démocratiques » sur le salariat (Naville)L’expérience de la révolution ouvrière en Union soviétique (Hekmat, 1986) […]

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