L’expérience de la révolution ouvrière en Union soviétique (Hekmat, 1986) [4]

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Suite et fin de la traduction d’une intervention de Mansoor Hekmat à un séminaire du Parti communiste d’Iran en novembre 1986 ( cf. [1]: chapitres I & II , [2]: chapitre III et [3] chapitre 4). Traduit de l’anglais par Nicolas Dessaux et Stéphane Julien.

V
Les questions clés d’une position de principe

Ce que j’ai dit jusque maintenant aura, je l’espère, clarifié les principes généraux de mes thèses sur la question de l’Union soviétique. Je le répète, je ne viens pas ici prouver ces thèses par l’analyse, mais les présenter et expliquer leurs différences avec d’autres critiques existantes. A cette fin, je poursuis donc la discussion en ouvrant un chapitre destiné à répondre à certaines questions clés concernant ce sujet.

5.1. La nature du gouvernement bolchevique

La Révolution d’Octobre a indubitablement établi la dictature prolétarienne en Russie. Je rejette la critique radicale qui nie cela ; les courants de gauche qui portent cette critique justifient surtout leur position en mettant en avant la relation entre le parti bolchevik et la classe ouvrière russe, le fait que la masse des ouvriers ne participait en réalité pas à la structure politique. La dictature du prolétariat, disent-ils, devrait être celle du pouvoir de la masse toute entière sur les bases d’une vie publique « démocratique », considérant que ce n’était pas le cas en Russie. Un tel jugement, selon moi, fait abstraction de la classe réelle, avec ses limites politiques et pratiques réelles, et de la forme matérielle sous laquelle la dictature prend vie en émergeant de l’ancienne société. D’où un jugement purement livresque et une négligence pédante à propos de l’état réel du prolétariat. Ça impliquerait une impossibilité de fait de toute prise du pouvoir par le prolétariat, une condamnation de sa lutte pour le pouvoir, au prétexte de ses défauts dans l’exercice de celui-ci. C’est un idéalisme qui, au fond, rejette à l’avance toute possibilité de victoire pour les travailleurs. Sur ce sujet, je me suis déjà exprimé lors des précédents séminaires sur l’Union soviétique et dans un article comme « The State in Revolutionary periods » [2].

N’allez pas penser que je néglige les formes que doit prendre concrètement la dictature du prolétariat, non. C’est juste que je m’efforce de tenir compte des contraintes historiques et matérielles d’une classe produite par l’ancienne société, violemment comprimée dans sa confrontation de classe. Évidemment, plus la classe ouvrière pourra fonder sa dictature sur des formes permettant aux masses d’exercer directement leur volonté via des structures démocratiques, plus la classe sera puissante. Mais il s‘agit aussi de certaines possibilités, de certaines circonstances historiques. Si la classe ouvrière ne parvient pas à agir en tant que telle, si elle ne parvient pas immédiatement à mettre en place le modèle d’Etat qu’elle souhaite et sa propre conception de la dictature prolétarienne, alors, je ne suis pas de ceux qui nient qu’il ait jamais existé un Etat ouvrier et qui condamnent cette dictature, qui, dans le contexte historique réel, en est bien une. Les ouvriers et leurs partis devraient savoir qu’au cours de l’histoire, ils pourraient faire face à de telles situations à plusieurs reprises : des circonstances dans lesquelles les ouvriers prendraient le pouvoir, mais ne trouveraient pas le matériau social nécessaire à établir leur domination de classe et leur modèle d’État. L’histoire du parti bolchevik témoigne des tentatives du prolétariat russe pour préserver sa domination en faisant face à de réels points faibles.

5.2. La structure du pouvoir ouvrier

On pourrait discuter du fait que la structure du pouvoir ouvrier dans la révolution d’Octobre n’était pas démocratique puisqu’il n’était pas exercé pas par les masses travailleuses elles-mêmes, mais par son leadership.

Je crois que la distinction faite par la gauche radicale entre les chefs et la masse dans la révolution d’Octobre est l’expression d’une mentalité anti-dictatoriale et bourgeoise. On ne peut pas partir des catégories de « droit » ou de « leadership », telles qu’elles sont perçues par la bourgeoisie, pour expliquer la relation entre la classe ouvrière et son avant-garde. Cette relation, le mouvement politique de la classe ouvrière, la façon dont la classe ouvrière exerce sa volonté, est liée de près à la façon dont le leadership politique réalise les actions souhaitées. Les dirigeants réels de la classe ouvrière représentent bien plus directement la volonté des masses travailleuses. Dans la relation des masses travailleuses à leurs chefs, la procédure du vote par scrutins, ou l’évaluation de des ouvriers par le nombre de suffrages exprimés, n’a pas la même importance. L’argument qui consiste à reprocher au leadership de ne pas avoir, après la révolution d’Octobre, fondé sa légitimité sur le votes des masses travailleuses, qui dit que la structure du pouvoir n’était pas « démocratique », surestime la situation historique réelle de la révolution russe. Bizarrement, les bolcheviks et leurs actions se sont séparés sur ce point des aspirations des ouvriers et se sont confrontés rapidement, comme une dichotomie, à la volonté des ouvriers. On dit que les bolcheviks ont réduit l’autorité des organes de masse des ouvriers. Mais c’est oublier que les bolcheviks formaient eux-mêmes une grande part des ouvriers. Quand ils prenaient position sur un sujet, ça signifiait que l’avant-garde ouvrière prenait cette position. Ils n’étaient pas le parti de l’intelligentsia, mais exprimaient l’organisation et l’unité des sections les plus radicales des ouvriers russes. Mettre en opposition l’avant-garde ouvrière et la masse des ouvriers est une idée absurde. Mettre en contraste les actions de faux leaders autoproclamés avec la volonté des masses se comprend. Mais opposer les masses à leur propre avant-garde sur la scène de la lutte de classe est une contradiction dans les termes. Lorsque la classe ouvrière voit ses chefs au pouvoir, elle s’y considère avec eux. C’est l’aspect qui manque lorsque l’on discute des critiques démocratiques de l’Union soviétique. C’est là une expression qui exprime une préoccupation anti-dictatoriale du libéralisme bourgeois qui s’est étendu vainement à la classe ouvrière. Une fois que les chefs des syndicats, du mouvement des comités d’usines, les dirigeants du mouvements ouvriers, les agitateurs locaux et les leaders ouvriers, ceux-là même qui ont mobilisé les ouvriers, sont au pouvoir, la classe ouvrière peut dire qu’elle est au pouvoir et aucune mesure démocratique de cette relation entre ce leadership et les masses ne peut changer cela.

Pour la bourgeoisie, qui pour régner doit donner le sentiment que son État et son gouvernement sont distincts de sa classe pour se placer au-dessus de la société, et qui ne mesure sa relation à cet État que lors des périodes électorales, la confrontation entre le leadership et la classe a une signification. Mais si on doit transposer ce mécanisme apparemment démocratique pour juger de la dictature du prolétariat, on commet une grave erreur. La démocratie prolétarienne n’est pas une extension de la démocratie bourgeoise. C’est une démocratie d’un type différent, qui a ses propres mécanismes dans la mise en place du lien entre la masse et les chefs. La Commune de Paris doit être très antidémocratique à l’aune de telles critiques.

Comprendre le mécanisme de la lutte de la classe ouvrière, de la relation de la masse ouvrière à ses chefs, est un aspect essentiel de la discussion sur le communisme-ouvrier, qui est entièrement dirigée contre les conceptions courantes de la démocratie bourgeoise. Pour l’essentiel, l’identité politique de la classe ouvrière prend forme par l’intermédiaire de son avant-garde et de sa direction de classe.

L’exemple des mineurs britanniques en grève est très révélateur. La bourgeoisie a a qualifié la décision de la direction du syndicat des mineurs (National Union of Mineworkers, NUM) de non démocratique car il n’y avait pas eu de vote, alors que dans la réalité d’une courageuse lutte qui a duré un an [1984-1985] a démontré que ces actions étaient pleines de démocratie et d’exercice direct de l’autorité des mineurs. C’était la majorité écrasante des mineurs qui s’était manifestée dans la décision de la direction de la NUM de poursuivre la grève.

Sur la question du vote dans la lutte ouvrière, je voudrais ajouter un point. Ce dispositif n’occupe pas de position significative dans les luttes ouvrières, il ne reflète pas correctement l’unité et ne la consolide pas. Toute la force des ouvriers est dans leur union, leur prise de décision collective et l’émulation morale mutuelle dans la solidarité et la participation commune à l’action. Si les ouvriers votent isolément, la classe ouvrière semblera toujours moins déterminée, moins combative qu’elle ne pourrait l’être dans le feu de l’action. C’est dans leurs actions, au beau milieu de leurs assemblées générales que les ouvriers votent réellement, alors que les individus isolés sont démoralisés par la pression du capital et manquent des perspectives militantes nécessaires aux décisions audacieuses. Les particularités des relations internes à la classe, notamment celles des masses ouvrières à leurs chefs et leur avant-garde, résultent de plusieurs facteurs.

Premièrement, la position sociale objective de l’ouvrier en tant que producteur. Il est dépourvu de propriété et la société bourgeoise ne reconnaît pour l’essentiel l’individu que sur la base de la propriété. La propriété du capital est la source du pouvoir, ce pouvoir est légitimé dans la société bourgeoise sous la forme du droit de vote. C’est un fait que cette démocratie bourgeoise s’est d’abord limitée au droit de vote restreint aux classes possédantes, aux propriétaires de capitaux et aux riches avant le suffrage universel. Si les ouvriers ont conquis le droit de vote, c’est devenu possible dans ce système en vidant ce droit de vote de tout sens social réel et de toute relation directe à une quelconque part de pouvoir. Le vote convient à une relation interne d’une oligarchie possédant le capital, mais n’est pas le moyen adapté à l’exercice du pouvoir par les classes qui sont dépourvu de ce pouvoir matériel dans l’exercice de leur droit lors du scrutin. Un ouvrier seul ne compte pour rien. Un individu bourgeois compte en proportion du pouvoir réel que lui donne son capital. Il faut donc se demander où réside le pouvoir des ouvriers, ce qu’ils en font, et quelle place tient le vote individuel dans ce mécanisme. La force des ouvriers se manifeste dans leur mouvement d’ensemble, ouvert, organisé et uni. Le vote y joue un rôle limité dans la naissance de ce mouvement. Le rôle essentiel y est joué par le leadership, la propagande et les mots d’ordre pour lesquels les ouvriers se sont mobilisés. C’est pourquoi dans 99% des cas les ouvriers recourent à la lutte organisée unie sans demander le vote de quiconque. Ce mouvement uni prend surtout forme par l’action des éléments les plus avancés, leur force de conviction, la clarté de leurs vues et l’efficacité de leurs politiques. Ce sont les facteurs qui déterminent les relations internes dans la classe ouvrière.

Deuxièmement, les ouvriers forment une classe opprimée. Leur lutte, contrairement à l’activité parlementaire et juridique de la bourgeoisie, s’affronte immédiatement à une force coercitive externe : l’État. Le mouvement politique ouvrier prend tout de suite la dynamique d’une bataille et du même coup, le camp ouvrier s’en trouve transformé, comme à la guerre, n’ayant plus l’occasion de décompter les votes individuels pour exercer sa volonté. C’est au cours de l’action et de l’évaluation constante de sa capacité de réalisation dans la lutte que le mouvement prend en compte les opinions individuelles. Un dirigeant bourgeois va se réclamer de la confiance du parlement. Un dirigeant ouvrier ne peut pas évaluer l’état d’esprit des masses de sa classe en ne recourant qu’à un décompte via les urnes, il doit sentir à tout moment l’opinion dominante à la base pour prendre ses décisions. S’il fait une estimation correcte, elle sera conforme aux aspirations des masses ouvrières, sinon le cours même de la lutte devra le faire réviser ses décisions. Ce que je veux dire c’est que les critères de la démocratie bourgeoise ne peuvent et ne devraient pas être utilisés pour juger de la relation entre les masses ouvrières et leurs avant-gardes. Le gouvernement ouvrier en Russie devrait être jugé sur des critères ouvriers et non par une généralisation des concepts démocratiques bourgeois.

Dans la révolution russe, le soulèvement d’Octobre indiquait le soutien de la masse des ouvriers aux bolcheviks. C’est le soulèvement d’Octobre et non l’élection de l’Assemblée Constituante qui représentait le vote réel des ouvriers. Toute interprétation socialiste de la Révolution d’Octobre devrait en tenir compte et juger l’État et le parti ouvriers en fonction de leur relation réelle aux ouvriers et non sur la base des formes matérialisant cette relation.

5.3. La relation entre l’économie et la politique au temps de la dictature prolétarienne

On dit souvent que l’expérience soviétique ne tenait pas compte des difficultés économique au temps où « l’État était encore démocratique ». C’est vrai en soi, mais il faudrait répondre un peu plus précisément sur la démocratie prolétarienne et sur la relation entre économie et politique sous la dictature du prolétariat.

Il n’est pas de démocratie plus radicale que celle qui s’efforce d’arracher les bases matérielles de l’absence de démocratie. Cette sorte de « démocratisme » qui accepterait la survie du capitalisme en Russie pour peu que « l’État reste démocratique », ça n’est pas ma vision de la démocratie. Il ne faut donc pas seulement critiquer les déficiences de la démocratie dans la société russe, mais proposer une véritable critique de l’abolition de la démocratie. Supposer que l’ouvrier puisse rester dominé économiquement, mais être dominant politiquement est une absurdité. Le capitalisme monopoliste d’État, les rapports de production dans un tel système, ne laisse aucune place à l’exercice de la démocratie ouvrière. Si l’on s’imagine qu’en préservant le capitalisme on peut développer les institutions démocratique de l’État ouvrier, qu’on m’explique donc cela. Si l’on veut que les producteurs, les ouvriers, aient le pouvoir de décision à tous les niveaux, il est évident qu’alors leur domination économique, même dans le cadre d’un capitalisme d’État, doit être abolie.

Quand on m’objecte que c’est une explication unilatéralement ciblée sur l’économie, je réponds que c’est l’histoire russe elle-même qui a placé les problèmes économiques au cœur de la destinée de la dictature prolétarienne. Si, avant la révolution, on s’était interrogé sur les conditions de la victoire, on aura pu citer plusieurs facteurs, mais si ici, la question est celle des raisons de son échec, alors il faut bien répondre sur les bases fondamentales de cette histoire. Certains considèrent que les travailleurs n’ont jamais pris le pouvoir. Je crois qu’ils l’ont fait, mais ce qui a empêché la formation d’une forme appropriée de pouvoir ouvrier, puis a mené à la perte du pouvoir, c’est la persistance de relations qui ont formé les bases économiques du développement de la société et ont maintenus les travailleurs enchaînés à l’esclavage salarié. Le capitalisme d’État, dans lequel un ministère du développement établi un plan qui est réalisé par un autre bureaucrate, ne laisse aucune place à la souveraineté réelle des soviets ouvriers, sauf sur le papier et dans les questions secondaires, civiles, judiciaires… Je crois que la façon dont l’autorité ouvrière aurait pu être exercée, comme le souhaitent ceux qui prônent une structure démocratique de masse pour la dictature du prolétariat, était ouvert, n’est possible qu’avec un exercice du pouvoir économique de masse. C’est la position des masses ouvrières dans les rapports sociaux économiques qui détermine leur place dans la structure politique. Au milieu des années 20, le maintien d’un pouvoir ouvrier et les progrès de la révolution ouvrière dépendaient entièrement de ce qu’il adviendrait des rapports économiques fondamentaux dans la société. Le fait est que l’ouvrier restait alors un salarié sans aucun contrôle sur les moyens de production et sans pouvoir de décision économique, laissé pour compte d’un État instauré au prix de lourds sacrifices dans la lutte contre la bourgeoisie. Mais si on avait mis fin à sa domination politique par la socialisation de la production et l’abolition du salariat, avec une nouvelle organisation de l’économie fondée sur les soviets ouvriers, le gouvernement ouvrier aurait non seulement été maintenu, mais une structure d’État ouvrier se serait développée en proportion de cette nouvelle économie basée sur des formes plus réelles de démocratie ouvrière et d’exercice direct de l’autorité par les masses ouvrières. Au milieu des années 20 la situation était encore incertaine. Dans les critiques démocratiques, la seule existence de déviations bureaucratiques dans le parti et l’État ou des erreurs idéologiques suffisent à nier cette perspective d’évolution victorieuse. Je ne suis pas d’accord.

Dans la Révolution d’Octobre le pouvoir a été conquis par les ouvriers. Cet État les a protégé des attaques militaires et politiques de la bourgeoisie, du blocus économique, au prix de nombreux sacrifices, de nombreuses concessions et compromis aussi (la NEP en est un). Mais au dernier stade, une fois le pouvoir politique établi et la question de la transformation socialiste de la société posée, le prolétariat ne pouvait pas continuer sa révolution. Il s’en est remis à ce modèle du développement économique qui n’a eu comme autres conséquences que la domination économique des ouvriers, la survie des relations capital-travail, la permanence de la bureaucratie comme la mieux appropriée à ce modèle économique, le révisionnisme dominant en conformité à ces rapports sociaux et en un mot la transformation d’un compromis politique en dégénérescence politique et administrative sapant le gouvernement ouvrier.

La question peut ici se poser : une transformation révolutionnaire de la société était-elle vraiment possible en tenant compte des nécessités et besoins quotidiens de la société ? C’est la question à laquelle les communistes devraient réfléchir. Ou bien c’est possible et on le fait, ou bien les ouvriers sont condamnés à perdre, même après avoir conquis le pouvoir.

De mon point de vue, la révolution économique socialiste était non seulement possible, mais absolument nécessaire aux besoins matériels de la société. L’aspect essentiel du marxisme, c’est que le capitalisme est une impasse et que seul le socialisme peut ouvrir la voie au développement des forces productives. Il faudrait détailler tout un programme de propriété commune et de production socialiste planifiée. Les bolcheviks n’avaient pas une telle perspective et se sont rabattus sur le développement des forces productives dans le cadre d’un capitalisme d’État. S’il devait y avoir eu une quelconque excuse à cette erreur des bolcheviks, le résultat du capitalisme d’État dans de nombreux pays devraient éclairer les communistes d’aujourd’hui.

Une définition de la dictature du prolétariat avec laquelle je suis d’accord c’est : « la dictature prolétarienne devrait être un État dans lequel les producteurs (les ouvriers) forment eux-mêmes l’État ». Très bien, mais un tel État ne peut pas être instauré sans des rapports économiques particuliers. On ne peut pas former les institutions d’un tel État et ensuite perpétuer séparément les rapports de production. Un même processus lie la question de la production et des relations économiques avec la structure politique et la place des masses. Si l’on admet que la classe ouvrière doit contrôler collectivement et administrer la production, dispersée à travers le pays en diverses unités économiques, on devrait alors admettre aussi qu’une certaine structure est nécessaire au pouvoir politique et administratif par laquelle les organes collectifs ouvriers à tous les niveaux, de bas en haut, puissent agir comme composants de cet État.

Dans la révolution prolétarienne nous n’aurons pas de stade initial où, indépendamment de la façon dont s’exerce la domination économique, une structure démocratique d’exercice de l’autorité politique de la classe ouvrière s’établisse, définisse l’intervention des masses et des individus, et ensuite seulement se préoccupe de prolonger l’exercice de cette autorité sur le terrain économique. Aussi longtemps que les leviers de commande économiques ne sont pas transférés au pouvoir des soviets, ceux-ci ne seront pas un organisme durable en matière d’autorité ouvrière, ou alors quitteront le registre de l’autorité ouvrière directe. C’est la relation des ouvriers aux moyens de production qui détermine la lutte collective adaptée. Les syndicats, par exemple, correspondent à une classe ouvrière pour laquelle les moyens de production sont aux mains d’un parti qui lui est extérieur ; les soviets correspondent à une classe ouvrière qui a vraiment pris le contrôle de l’économie et y exerce localement son autorité. Si toutefois on instaure une structure démocratique de dictature du prolétariat, il faut bien se rendre compte que cela présuppose la propriété commune et l’abolition du salariat, la socialisation des moyens de production et l’élimination du capital dans les relations sociales, que ce capital soit entre les mains d’individus ou de l’État.

Dans le cas particulier de la Russie cette question s’est posée dans la période où s’est jouée la position sociale et le statut de la classe ouvrière, c’est-à-dire lorsque l’instauration de la propriété d’État des moyens de production sur la base du salariat s’est mise en place. Cela a inévitablement défini la position politique de la classe ouvrière, sa position dans le nouveau système politico-administratif de la société. C’est un processus qui a mis des années avant de montrer sa conclusion logique, mais il ne pouvait y avoir aucun doute quant à cette conclusion : l’expropriation politique de la classe ouvrière et la mort de l’État ouvrier issu de la Révolution d’Octobre.

5.4. Les erreurs après la Révolution d’Octobre

Je ne nie pas que la Révolution d’Octobre ait subi une dégénérescence et un recul politique. Je cherche pour ma part à analyser les causes de la défaite de la révolution russe. Mon analyse localise la cause principale dans la transformation économique du pays et l’impossibilité du parti et de la classe de s’attaquer aux racines de l’ordre économique et de le bouleverser. On peut me reprocher de ne pas voir que cette impossibilité doive justement être recherchée sur le terrain politique, dans les reculs du parti et du gouvernement ouvrier. On pourrait soutenir que l’apparition de la bureaucratie, l’affaiblissement de la démocratie interne dans le parti, l’effondrement du pouvoir des organes de masse face à celui du parti et de l’État, les compromis fréquents avec les vestiges de l’ancienne société ou les pressions de la bourgeoisie, etc., que ce sont tous ces facteurs qui avaient dépouillé en 1924 le prolétariat de toute possibilité d’avancer dans l’enjeu économique. C’est une véritable objection. Une autre qu’on pourrait m’opposer, ce serait d’estimer que la tâche du prolétariat russe n’était absolument pas de passer à un autre niveau de transformation économique, qu’il s’agissait de préserver l’État ouvrier et ses principes en attendant la révolution mondiale, et que cette attente pouvait prendre la forme d’un capitalisme d’État, ou une autre forme. Je rejette ces deux approches. J’ai déjà parlé de la deuxième objection, elle relève du subjectivisme et refuse de voir les problèmes matériels réels d’une révolution sociale donnée. Attendre ! L’attente, fut-elle active, d’une révolution mondiale ne peut pas remplacer les progrès d’une révolution donnée à un point donné. Les choix de perspective économique pour la Russie étaient posés en 1924, on ne pouvait pas les éviter. Le capitalisme d’État ou d’« autres formes » ne pouvaient pas être la bonne réponse. La classe ouvrière russe devait prendre le pouvoir économique ou alors perdre le pouvoir politique.

Mais en ce qui concerne la première objection, qui veut que l’analyse donne la primauté aux erreurs politiques dans l’explication de la défaite de la révolution ouvrière, je vais devoir en discuter plus longuement. Je considère qu’il y a une sérieuse différence entre une dégénérescence politique qui reflète la perpétuation des bases économiques bourgeoises et ces erreurs politiques, ces défauts momentanés et tendances théoriques qui reflètent les pressions, les points faibles, les mauvaises habitudes ou l’insuffisante formation de l’avant-garde révolutionnaire. Il y a eu de nombreuses erreurs théoriques et politiques dès le lendemain d’Octobre 1917. De nombreuses tendances néfastes sont observables en ce qui concerne les compromis passés avec les institutions de l’ancienne société, le développement de la bureaucratie, l’affaiblissement de la démocratie interne du parti, l’affaiblissement du pouvoir des organes d’action directe des ouvriers, l’absence d’approfondissement des transformations politiques dans la vie juridique et culturelle de la société, etc. Mais ces erreurs ne nous donnent pas les causes de la défaite, à savoir que la bataille décisive pour la transformation économique de la société n’a pas été engagée. Cela s’est joué dans les années 20. Si l’alternative en faveur de la propriété commune et l’abolition du salariat, c’est-à-dire l’alternative prolétarienne en matière de perspectives économiques pour la Russie, si cette alternative avait été retenue, avait prédominé, elle aurait privé ces erreurs des bases matérielles qui permettent leur survie, elles se seraient éteintes au cours du processus de transformation économique profond de la société, auraient été remplacées par de nouvelles méthodes et mécanismes correspondant à la nouvelle économie pour tout ce qui est des points décisifs. Mais si, comme ça devait être le cas, l’alternative industrielle nationaliste devenait la perspective retenue pour le développement de l’économie russe, alors ces erreurs qui avaient été jusque-là des facteurs secondaires, accidentels, dans la destinée de la révolution, devaient se transformer en composantes organiques et reproductibles de la superstructure retenue. Une telle transformation des défauts politiques ou administratifs devenait nécessaire pour installer l’économie sur des bases bourgeoises, sur un chemin de développement économique capitaliste. La question de la bureaucratie est un bon exemple pour illustrer cela. Sous la pression des circonstances, l’État ouvrier a dû passer des compromis. L’Armée rouge a recyclé l’armée tsariste. Les ministères se sont reconstruits avec l’aide des anciens bureaucrates et des privilèges leur ont été octroyé afin de pouvoir bénéficier de leur expertise et de leur savoir-faire professionnel. Indéniablement cela montre des tendances néfastes au niveau politico-administratif. Mais avant le début des débats économiques des années 20, la bureaucratisation résultait de compromis passés par la classe ouvrière sous la pression externe. On peut considérer que ces compromis étaient peu ou prou inévitables, il ne fait pas de doute que ces défauts étaient imposés aux postes avancés de la révolution.

On pourrait trouver une multitude d’exemples de discussions entre leaders bolcheviques qui nous montreraient que ceux-ci étaient conscients de ces tendances néfastes, subies et qu’ils essayaient de corriger, en parlant comme de compromis temporaires et transitionnels qui deviendraient superflus avec la consolidation du pouvoir prolétarien. Mais après les années 20, quand le cours adopté a été celui du développement basé sur un capitalisme d’État planifié, sur le salariat, c’est devenu la base d’une reproduction sociale où la bureaucratie ne résultait plus d’une pression imposée et de compromis, mais était devenue une composante organique et reproductible de la superstructure. Quand nous évoquons cette bureaucratie superstructurelle là nous disons qu’elle convenait aux bases économiques, à la dynamique de développement et aux relations les permettant. Après la Révolution d’Octobre, les soviets ont été affaiblis pour différentes raisons, surtout suite aux pressions des circonstances extraordinaires de l’époque. Mais dès que le cours économique a été tranché en faveur de la perspective bourgeoise-nationaliste, la raison de la dégénérescence ou de la disparition des soviets et de la domination de la bureaucratie ne pouvaient plus être cherchée dans les circonstances du temps. La bureaucratie devenait la superstructure politique adaptée à la perspective économique capitaliste d’État triomphante. Dans une première phase, les nécessités terribles des circonstances amènent une centralisation du pouvoir afin que l’État ouvrier puisse surmonter les difficultés. Cela entraîne un affaiblissement des soviets. Dans une deuxième phase, les soviets sont vidés de tout contenu afin que le mécanisme décisionnel politique et économique dans le pays corresponde à la logique bourgeoise de développement économique.

Nous devons donc distinguer les déviations superstructurelles des défauts dans la société russe qui suivent immédiatement la révolution (au niveau idéologique, politique, culturel, administratif) jusqu’au déclin ultérieur des années 20. A mon avis les défauts de la première période étaient mineurs et ne jouaient pas de rôle décisif dans la destinée de la révolution russe. Ces défauts et tendances étaient rectifiables. Ils ne peuvent pas être considérés comme des marques caractéristiques dans l’analyse de la révolution ouvrière. Quand au cours des années 20 l’orientation bourgeoise et nationaliste a pris le dessus, ces traits sont devenus des éléments organiques reproductibles d’un système économique et social, une superstructure reflétant les bases de la production.

Laissez-moi expliquer ce problème sous un angle différent. Si nous conservons la périodisation que j’ai faite, c’est-à-dire une période révolutionnaire au sens strict et une période de stabilisation de la dictature, on peut formuler le problème de la façon suivante : dans la première période, quand la question centrale était la consolidation du jeune État ouvrier, bien des compromis doivent être consentis par la classe ouvrière. Ces compromis ne sont pas immoraux ou crapuleux, ils résultent en grande partie des nécessités créées par les forces ennemies ou la résistance violente de la bourgeoisie. Les déviations politiques et administratives de cette période sont imposées au parti d’avant-garde. La classe ouvrière russe traverse avec succès cette première période, malgré tous ces compromis. Jusqu’en 1924, l’État ouvrier avait instauré son autorité politique contre la résistance de la bourgeoisie. C’est précisément pour cette raison que le contenu économique de la révolution ouvrière devait devenir la question clé : le développement de cette révolution passait par la réalisation de la révolution économique sans laquelle, selon les mots d’Engels, la victoire politique de la classe ouvrière s’avère nulle et non avenue. Cette révolution économique n’a pas été faite, ni la classe ouvrière ni le parti d’avant-garde n’eurent cette perspective. Le nationalisme bourgeois et l’industrialisme, alternative historique de la bourgeoisie russe de laquelle la social-démocratie russe ne s’était pas clairement démarquée, est sortie du bois au stade de la révolution victorieuse. Le résultat c’est que les défauts politiques et administratifs de la première période non seulement n’ont pas été corrigés par une grande révolution économique – établissant la propriété commune – mais ont été promus à un niveau supérieur avec la domination de la perspective économique bourgeoise et l’institutionnalisation dans la société de l’alternative étatique basée sur le salariat. La bureaucratie, le manque de démocratie interne du parti, la réduction de l’autorité des soviets et leur déclin, la fin du contrôle ouvrier, etc., tout cela a composé avec ce plan économique bourgeois. Tout s’est reproduit comme une superstructure adaptée au nouveau cours économique. Dorénavant, je peux parler de ces tendances déviantes dans la superstructure politique et idéologique de la société russe comme de facteurs non-décisifs dans les deux périodes. Dans la première, ces facteurs sont secondaires en comparaison des besoins de la classe ouvrière d’établir sa loi. Dans la deuxième, ils n’existent pas de novo, mais sont le produit et d’une déviation bien plus fondamentale. Ils sont la conséquence du choix de l’option bourgeoise de développement pour la société russe.

Il faudrait mentionner ici plusieurs points. D’abord, on pourrait se demander si je considère les déviations politiques et idéologiques de la première période comme réversibles. De mon point de vue, en considérant que ce qu’il fallait à la Russie, c’était une révolution économique, une telle révolution était encore un objectif possible dans les années 20, il y en avait la possibilité, et après ce n’est pas bien difficile à imaginer en quoi cette révolution aurait pu réanimer les soviets, réveiller et élargir la démocratie ouvrière dans la structure de l’État et du parti et voir décliner les tendances bureaucratiques. Le mouvement pour l’instauration de la propriété commune et l’abolition du salariat, le mouvement pour le pouvoir ouvrier réel sur l’économie et la conduite de la politique économique, pouvait encore secouer les vestiges de formes bureaucratiques et bourgeoises de contrôle dans les domaines politique set administratifs. La résistance de ces formes eut été plus faible que celle du tsarisme et de la bourgeoisie russe.

J’ai des divergences avec ceux qui considèrent que la révolution et la démocratie ouvrière étaient perdues dès lors que Staline a eu la main, ou qu’un décret a réduit le droit de tendance ou qu’un commissariat du peuple s’est mis à interférer avec la juridiction des soviets ou des comités d’usine. Ce parti a commis beaucoup de fautes, mais s’il y avait eu un puissant mouvement pour l’instauration de la propriété commune et de formes socialistes de production, il pouvait sortir vainqueur des discussions économiques des années 20 et poser les bases matérielles de l’éradication des défauts politiques et administratifs et des principaux défauts de la superstructure. Les raisons de la difficulté ne sont pas dans la persistance de ces défauts, d’erreurs du parti, c’était un défaut plus fondamental sur quelque chose d’autre : l’absence d’une vue claire des formes socialistes de propriété et de production.

Je m’oppose donc aux conceptions qui fondent leurs analyses sur l’existence de déviations superstructurelles dans le parti bolchevik et la société russe, et qui considèrent que la dégénérescence de la révolution russe reflète la dégénérescence politique du parti ou la dégénérescence administrative de l’État soviétique. Cette dégénérescence politique est un effet et non une cause, un effet de la dégénérescence économique de la révolution, c’est la conséquence inévitable de cette dégénérescence économique. D’autre part, j’ai du mal à attacher aux violations de la démocratie dans la première période (aussitôt après Octobre) la même signification que certains. C’est une manière démocratique de voir la révolution ouvrière. Bien que la révolution ait tenté de donner à la dictature prolétarienne la forme de la plus large démocratie ouvrière, sa défaite n’est, pour l’essentiel, pas celle des ouvriers sur cette question. Malgré tous ces défauts, les ouvriers ont pu franchir un stade décisif. La cause fondamentale de la défaite finale des ouvriers russes doit être cherchée dans la défaite économique de la classe au cours des années 20. Si les ouvriers avaient gagné cette bataille décisive de la deuxième période, les difficultés et défauts de la première période auraient été rectifiés et surmontés avec l’enfantement de la société nouvelle et auraient fini par disparaître. On pourrait faire ici deux objections. Premièrement, me reprocher d’insister trop sur la question de la transformation économique, et dire que transformation économique et transformation politique devaient être menées de front ensemble. Ce serait un malentendu sur mon propos. Le point crucial pour moi, c’est que l’émancipation politique précède la transformation économique. L’ouvrier russe avait conquis son émancipation politique en octobre 1917. Il avait réalisé ses objectifs politiques immédiats, il avait conquis le pouvoir. La classe ouvrière n’était pas aux postes de commande en matière d’administration de la société et d’organisation de la production. J’insiste encore : la révolution bolchevique était une révolution ouvrière. Elle a mis les ouvriers au pouvoir et a garanti leur loi. Aucune révolution dans l’histoire n’avait encore pu le faire.

Dans ma façon de comprendre Marx et Lénine, la prise du pouvoir politique précède la révolution économique. Opposer mon argumentation à une conception dans laquelle l’émancipation politique et économique doivent procéder de pair est incorrecte et injustifiée. Cela signifierait qu’on considère que le pouvoir politique n’a pas été conquis par les ouvriers, que lorsque je plaide pour la révolution économique, on va me rétorquer qu’après tout le pouvoir politique non plus n’était pas aux mains de la classe travailleuse. Laissez-moi insister encore. Le pouvoir politique après Octobre était effectivement aux mains de la classe ouvrière, mais une fois la classe ouvrière au pouvoir la bourgeoisie s’exprime de diverses façons. Aujourd’hui le pouvoir politique est aux mains de la bourgeoisie sans que tout individu bourgeois l’exerce directement. Pour exercer son pouvoir, chaque classe a ses méthodes, selon les caractéristiques de l’époque. Quand Marx parle de démocratie ouvrière, il ne parle pas d’un État ouvrier en guerre, d’un État qui doit vaincre la résistance militaire de la bourgeoisie, mais d’une administration publique de la société. J’ai dit clairement, qu’il n’y ait aucun malentendu, que le pouvoir politique a été conquis par les ouvriers, la classe ouvrière a lutté et l’a consolidé. Mais précisément lorsque ce pouvoir aurait dû recourir à sa mission historique réelle, à savoir le renversement de tout le système de propriété bourgeoise et de salariat, la classe ouvrière a manqué sa marche en avant. Son pouvoir n’a pas été utilisé pour mener sa politique.

Certains pourraient soutenir que les conditions de la période post-révolutionnaire étaient anti-démocratiques et que même si une ligne correcte avait existé elle aurait été réprimée. Je ne partage pas cette observation. On a beaucoup exagéré les « restrictions » à la « démocratie » sur cette période, si une telle ligne avait existé je ne suis pas sûr qu’elle eût pu être à coup sûr réprimée, et surtout ça me semble un peu illusoire : sans perspective prolétarienne claire en matière d’avenir de l’économie, des revendications limitées à la décentralisation du pouvoir et à la démocratisation du système ne pouvaient guère suffire à rectifier le cours de la révolution. Dans une période révolutionnaire, le pouvoir a toujours tendance à centraliser, s’en plaindre n’avance pas à grand chose. Alors s’il fallait recentrer l’analyse de la défaite de la révolution sur cette plainte… Je voudrais pour ma part plaider en faveur de possibilités d’une victoire socialiste, sans lier celle-ci à l’existence ou non de tous ces défauts. Dans la lutte chaque tendance tend à mobiliser toute sa force pour gagner, et je crois que vers 1924 et par la suite, il n’y avait plus vraiment de tendance socialiste. Si une telle tendance avait existé, alors la discussion pourrait se recentrer sur comment elle aurait pu être renforcée.

Laissez-moi m’expliquer sur la question de « l’appropriation du pouvoir par le parti ». Dans la période qui intéresse habituellement les critiques démocratiques de la révolution bolchevique, les premières années de la révolution, le pouvoir n’a été « approprié » par personne, il était si morcelé, si administré localement par toutes sortes d’institutions ouvrières que pendant quelques années il n’a pas été possible d’uniformiser les lois et règlements, transmettre des consignes cohérentes aux différents organes, harmoniser les décisions dans les différentes régions, unifier les codes pénaux. Même les décisions du soviet suprême n’engageaient pas nécessairement les soviets locaux qui ne les appliquaient pas toujours. Contrairement aux lunettes de la démocratie bourgeoise qui y voit une confiscation du pouvoir, l’expérience des premières années de la révolution est faite d’exercices locaux du pouvoir. La Russie a mis longtemps à adopter des critères uniformes en matières de punition des coupables ou d’organisation des questions sociales. L’autorité officielle directe du parti bolchevik qui avait apparemment « usurpé » le pouvoir n’allait pas beaucoup au-delà des grandes villes. Le pouvoir réel du parti bolchevik se dispersait dans les assemblées locales d’ouvriers et de soldats. Pour l’essentiel, les bolcheviks n’avaient pas mis sur pied une autorité indépendante contre l’exercice du pouvoir ouvrier à la base. Il n’y avait pas harcèlement des masses par le haut. C’était une dictature prolétarienne, les ouvriers avaient renversé l’ordre bourgeois et avaient pris le pouvoir, s’étaient organisés sous diverses formes au niveau local, la structuration juridique de cette dictature du prolétariat était une question importante mais ne pouvait être définitivement réglée dans la période révolutionnaire. Non seulement parler de centralisation du pouvoir entre les mains du gouvernement bolchevik n’est pas ce qui convient, mais cette centralisation était pour l’essentiel impossible. C’était un vrai problème de l’État. Quand bien même les bolcheviks auraient voulu usurper le pouvoir, le processus révolutionnaire et les circonstances historiques concrètes ne le leur permettaient pas.

Il y a eu une interprétation banalisée des actions du parti bolchevik, surtout après la promotion de Staline, mais elle s’est étendue au stade initial de la révolution, une interprétation qui reflète la pression du libéralisme européen et du parlementarisme bourgeois sur la gauche. Le résultat de cette pression a conduit des courants comme la New Left et autres à critiquer l’Union soviétique avec le vocabulaire de la démocratie, adaptant la présentation de leur critique à l’opinion publique bourgeoise de leurs pays. Sous l’effet de cette pression, les eurocommunistes ont même retiré l’expression « dictature du prolétariat » de leur programme ; d’autres veulent bien la garder si c’est pour en faire une sorte de prolongement de démocratie bourgeoise, ils rechignent à la réelle dictature prolétarienne des ouvriers russes. On notera que ce sont les mêmes gens qui s’identifieront facilement aux régimes dictatoriaux bourgeois qui vont réclamer une constitution « démocratique » pour la formation d’États ouvriers. En son temps, l’État soviétique a été reconnu tant par les ouvriers que par la bourgeoisie comme un État ouvrier. Personne ne niera le caractère de classe de cet État. La question est de savoir s’il pouvait survivre. Naturellement, ceux qui ont alors nié le caractère prolétarien de cet État ont raté l’occasion d’un point d’appui vivant, de leur temps, à leurs revendications. Mais 70 ans plus tard, quand l’histoire vivante des opportunités vitales où la volonté des ouvriers a pu s’exercer en Russie est oubliée et flétrie dans les limbes du passé, un objet de réclamations se présente. Dans le passé, tout un chacun savait que les ouvriers avaient pris le pouvoir en Russie. Ce que nous entendons aujourd’hui, c’est une réflexion de conscience coupable et de confiance perdue d’une gauche radicale qui n’a plus cette réalité vivante en face d’elle.

5.5. « Le socialisme dans un seul pays » et la destinée économique de la Révolution d’Octobre

En 1923, la société avait terminé la première étape de la révolution ouvrière. L’autorité politique des ouvriers (malgré les compromis, les erreurs et les défauts) avait victorieusement été instaurée contre la résistance ouverte, politique et militaire, de la bourgeoisie. Se présentait dorénavant l’autre problème fondamental de la révolution, l’enjeu de transformation économique. Cette question a été débattue jusqu’en 1929 autour des débats sur le « socialisme dans un seul pays ». La perspective bourgeoise et le cours de développement capitaliste devinrent dominants dans cette période et nous assistons dans les années 30 à un basculement général de la société dans cette direction. Dans cette période le point clé c’était le développement bourgeois de la société, la lutte des ouvriers était une lutte contre ce développement.

Sur la question du « socialisme dans un seul pays », il faut expliquer clairement plusieurs points :

Premièrement, à mon avis, d’un point de vue théorique, et sans tenir compte de la question de l’Union soviétique, l’instauration du socialisme dans un pays, c’est-à-dire l’instauration de relations basées sur la propriété commune, l’abolition du salariat, que Marx envisageait comme contours du premier stade du communisme, est non seulement tout à fait possible mais indispensable au destin de la révolution ouvrière. L’instauration du socialisme est la tâche immédiate et essentielle de toute classe ouvrière qui parvient à conquérir le pouvoir politique dans un pays donné. Je considère comme inacceptables et non-marxistes ces conceptions pour lesquelles, sous n’importe quel prétexte, le programme du prolétariat parvenu au pouvoir quelque part, ne devrait pas être de mettre en place une économie socialiste basée sur la propriété commune et l’abolition du salariat, et devrait attendre une autre période.

Deuxièmement, à mon avis, la distinction que fait Marx entre les deux stades du communisme est très claire et valide et se rattache directement aux tâches économiques de la dictature prolétarienne. Je ne crois pas que le communisme (dans sa phase supérieure) soit possible dans un seul pays. La raison en est que les principales caractéristiques de ce stade sont : l’abondance économique, le développement colossal des forces productives, la révolution fondamentale de la position des humains dans la société et la transformation radicale des morales qui s’en suit, le dépérissement de l’État, etc., des conditions qui ne sont pas réalisables à l’échelle d’un pays donné. Par exemple, aussi longtemps qu’existeront des frontières nationales qui serviront de ligne de séparation entre sociétés socialistes et sociétés capitalistes, le dépérissement de l’État ne sera guère praticable. Mais le socialisme comme phase première du communisme est non seulement possible mais comme je l’ai dit nécessaire.

Troisièmement je dois pointer le fait que dans la polémique économique du milieu des années 20 au sein du parti bolchevik, le « socialisme dans un seul pays » était l’étendard d’une réapparition du nationalisme bourgeois dans un sens rétrograde, agissant pour la domination de la perspective bourgeoise dans le domaine de la production. En d’autres termes, bien que la formule « socialisme dans un seul pays » ne soit pas en soi déviante, en tant qu’étendard d’un mouvement donné dans une période donnée, elle a été la marque d’une offensive anti-ouvrière et a signé la défaite de la révolution russe. Je dénonce ce mouvement comme celui qui a porté l’alternative bourgeoise dans la société russe.

Ceux qui étaient contre, qui avaient noté que ce drapeau reprenait le nationalisme bourgeois, se sont réfugiés dans l’idée de « révolution mondiale ». On notera que la fraction de Staline et l’Opposition, malgré leurs divergences, ont partagé des terrains d’entente importants. Le fait d’abord que la divergence ne portait pas sur le mot « socialisme » mais sur « un seul pays » indique qu’il n’y avait pas de divergence sur la version de « socialisme » entre l’Opposition et la ligne officielle de Staline. Il semble que personne n’ait ressenti de divergence quant aux mesures qui devaient être réalisées sous l’appellation de socialisme, il semble que la controverse ne portait que sur leur faisabilité « dans un seul pays ». Le cours ultérieur de la révolution russe a montré comment la fraction minoritaire de Staline a réussi à se réapproprier la plate-forme économique de l’Opposition unifiée (Trotsky-Zinoviev) et comment le mouvement trotskyste a toujours été désarmé sur la question de la structure économique de l’Union soviétique. Le courant du « socialisme dans un seul pays » n’a pas été critiqué d’un point de vue socialiste. Le « socialisme » de ce courant, qui est un ensemble d’étatisation de l’économie, d’industrialisation et de développement des forces productives en maintenant le salariat, n’a pas été mise en opposition à quelque alternative socialiste que ce soit. Dans le combat entre la ligne officielle et l’Opposition, le prolétariat socialiste n’était pas représenté, personne n’a prêté attention à l’avertissement d’Engels sur la nécessité d’une révolution économique après la conquête du pouvoir.

Cela explique aussi les raisons du triomphe des partisans du « socialisme dans un seul pays ». Lorsque la révolution russe est arrivée à un tournant décisif, l’Opposition n’avait pas d’alternative dans le domaine économique. La plate-forme de « révolution mondiale » ne pouvait être une arme efficace dans la lutte avec la bourgeoisie drapée dans ce « socialisme dans un seul pays », qui proposait une alternative aux questions essentielles de la société. L’Opposition a été victime de son manque de jugement sur l’histoire réelle de la révolution ouvrière en Russie.

Quand nous regardons cette période de la révolution russe en la plaçant dans une perspective plus large, nous voyons que la plate-forme du « socialisme dans un seul pays » était effectivement le moyen de promotion de la bourgeoisie russe au pouvoir. C’était un événement qui est survenu indépendamment des intentions de plus d’un de ceux qui représentaient cette ligne. Dès que le cours de développement non-révolutionnaire et capitaliste a été adopté et que la cause de la révolution économique a été abandonnée, réduite à une économie d’État planifiée, tous s’accordent à reconnaître que la ligne de Staline est devenue un obstacle au développement de la société révolutionnaire, à la poursuite de la révolution ouvrière. Aussi durement que l’Opposition et les partisans de la « révolution mondiale » aient pu être inquiétés à cette époque, il n’en représentaient pas moins qu’au mieux un radicalisme dans le parti bolchevik qui avait certes déjà repéré cette régression, mais n’avait pour autant nulle autre alternative et se rabattait simplement sur une résistance infructueuse à base de plate-forme politique démocratique. La position de l’Opposition avait pour résultat que les sections radicales du prolétariat, les mécontents de l’affaiblissement des soviets, de l’abolition du contrôle ouvrier, de la croissance de la bureaucratie, de la chute du niveau de vie du prolétariat, n’étaient pas représentées intégralement et même quand elles étaient derrière l’Opposition, elles restaient une force insignifiante. Une opposition s’était levée contre la ligne de Staline sur la seule base d’une plate-forme très étroite et non-révolutionnaire qui était incapable de représenter le radicalisme réel de la révolution, c’est-à-dire l’aspiration essentielle de la révolution à une transformation gigantesque dans les relations économiques.

Laissez-moi signaler au passage un autre aspect des points de vue de l’Opposition. Pour beaucoup, de nos jours, y compris certains de nos propres camarades, les convictions de l’Opposition sur la « nécessité de la révolution mondiale » et « l’impossibilité du socialisme dans un seul pays » plaident pour leur « internationalisme ». Ça n’a rien d’internationaliste en soi. Pourquoi celui qui considère que le destin de la révolution russe était lié à la révolution allemande simplement parce que la Russie était industriellement arriérée, pourquoi celui-là serait nécessairement l’internationaliste ? L’internationalisme, cela veut dire croire dans le caractère international de la classe ouvrière et défendre partout la révolution ouvrière, la défendre en raison de son caractère de classe. Mais si on conclut que la révolution dans un pays A dépend pour diverses raisons d’une révolution dans un pays B pour survivre, ça ne donne pas un raisonnement internationaliste pour solde de tout compte. C’est une analyse à laquelle on pourrait arriver uniquement dans l’intérêt de la révolution dans le pays A. On peut être internationaliste et être d’accord ou pas avec une telle analyse sur la relation inévitable entre les révolutions russe et allemande. Justement dans le cas concret de la Russie, un refus de prolonger la révolution dans l’économie équivalait à empêcher les ouvriers russes de pouvoir être des internationalistes actifs et efficaces. Mais cette soi-disant position internationaliste prise par l’Opposition, comme je l’ai déjà dit, révélait en fait les limites de son analyse et le terrain commun avec la ligne officielle en ce qui concerne la nature même du socialisme en tant qu’ensemble déterminé de relations économiques et sociales dans la Russie post-révolutionnaire. L’Opposition comptait sur la révolution en Allemagne pour fournir à la révolution ouvrière russe le niveau nécessaire de forces productives pour instaurer le socialisme. Une telle perspective est celle qui nie à l’avance la possibilité de renforcer la révolution russe à la mesure d’une révolution dans l’économie russe.

Il est vrai que la révolution allemande tenait un rôle décisif dans la stratégie des bolcheviks. La probabilité que cette révolution survienne et les possibilités qu’elle pouvait ouvrir était une des raisons de l’absence d’avancée concrète par des bolcheviks en matière de transformation économique en Russie même. Les bolcheviks remettaient leur propre travail dans l’attente de cette révolution allemande, ils n’ont engagé les discussions sur les perspectives économiques à long terme qu’à partir du moment où il a été clair qu’elle n’aurait pas lieu. On comprend aussi pourquoi, à rebours de ces attentes traditionnelles dans le parti, la ligne stalinienne avait ciblé sa propre perspective dans le socialisme dans un seul pays.

C’est dommage qu’une notion qui, dans la tradition bolchevique, relevait d’une analyse concrète dans une période donnée, ait été élevée par une grande partie de l’extrême gauche au rang de formule générale sur l’impossibilité d’avancées économiques socialistes dans le cadre d’un simple pays. Une conception idéaliste, voire ésotérique et passive, de la révolution socialiste a remplacé une plus vivante qu’en avaient Marx et Lénine. Cela renvoie aussi au bref avertissement d’Engels, déjà évoqué tout à l’heure, sur les tâches du prolétariat après la conquête du pouvoir (notamment dans la Commune de Paris).

Pour autant, au moment de la révolution russe où l’alternative économique bourgeoise aurait due être repoussée par celle du prolétariat, où la loi économique de la révolution ouvrière, celle de la socialisation de la production et de l’abolition du salariat, aurait dû s’imposer dans une politique économique, législative, administrative claire et nettement distincte du capitalisme d’État refourgué comme « socialisme », à ce moment-là les discussions au sein du parti bolchevique furent menées dans la cadre d’une lutte entre nationalisme et internationalisme. La confrontation entre socialisme et capitalisme passait au second plan, et donc non seulement une véritable digue contre le nationalisme n’était pas construite, mais avec l’incapacité de poser une critique socialiste du nationalisme en économie, la voie était ouverte à la domination de cette tendance dans le parti bolchevique et dans l’État soviétique. La seule critique économique qu’il y ait eu ne s’attaquait pas au capitalisme du cours officiel, mais s’inquiétait seulement du rythme de l’industrialisation, des relations avec les paysans et de choses de ce genre. En un mot, le thème fondamental de la révolution prolétarienne, celui de l’économie socialiste, était absent de ces discussions.

VI
Sur l’Union soviétique aujourd’hui

La société soviétique actuelle est capitaliste. Les arguments sur un nouveau mode de production, une économie de transition, ou du même genre, ne sont pas valides. Par ailleurs, selon moi, les caractéristiques de l’économie capitaliste soviétique ne sont pas identiques aux traits dominants en Europe occidentale et aux USA. À mon avis, un capitalisme établi et consolidé au nom du socialisme après une révolution ouvrière, présente des caractéristiques spécifiques qui doivent être reconnus et étudiés. La prévalence de la main-d’œuvre salariée, la prédominance de la force de travail comme une marchandise et l’organisation de la production sociale sur la base du travail salarié, sont suffisants pour prouver que l’économie soviétique est une économie capitaliste. Mais ce qui doit être expliqué au sujet des particularités de cette économie est de nature plus concrète que ces caractéristiques générales du capitalisme. Par exemple, la question de la fragmentation du capital et de la concurrence, le système qui applique en URSS les lois du capital en tant que lois objectives qui lui sont extérieures, les formes sous lesquelles l’armée de réserve de main-d’œuvre prend place dans cette société, la manière dont la plus-value y est distribuée et partagée entre les diverses parties du capital social et les diverses branches de la production, le rôle des prix et du marché dans cette économie, voilà quelques-unes des questions qu’il faudrait étudier. Nous ne le ferons pas ici, mais c’est un champ d’étude très important. Il suffit ici de présenter mon point de vue sur la nature de l’économie soviétique, et j’ai déjà présenté les grandes lignes de ma position sur le sujet dans mon article sur le débat Sweezy-Bettelheim.

VII
Une leçon fondamentale de la Révolution en Union soviétique

Les principales leçons que la gauche radicale a tiré de l’expérience de l’Union soviétique portent soit sur la question de « démocratie », soit sur la nécessité de préserver sa « pureté idéologique ». Ils soulignent tous à quel point des glissements théoriques peuvent ouvrir la voie à la défaite de la révolution ouvrière, ou comment une rupture avec la démocratie dans la théorie du socialisme et, du coup, l’indifférence face à la violation de la démocratie dans les relations internes du parti ou dans l’État, peut avoir des conséquences destructrices pour la révolution prolétarienne. Ces conclusions, si elles ne sont pas abstraites et ahistoriques, sont bien sûr importantes et constituent de précieuses contributions. Mais elles ne répondent pas encore à la question clé de ce qu’un communiste d’aujourd’hui peut tirer de l’expérience de la révolution russe, à savoir la question même sur laquelle Engels avait mis l’accent sur la base de l’expérience de la Commune. Aucun degré de préparation théorique, aucun diplôme d’enseignement théorique, aucun degré de prépondérance des idées et méthodes démocratiques entre nous, ne peut assurer qu’au moment où la révolution ouvrière prendra forme, nous aurons un parti aussi puissant, solide et clairvoyant que le Parti bolchevique. Ce que nous pourrions avoir que malheureusement les bolcheviks n’avaient pas, serait une perspective économique claire en vue de la transformation révolutionnaire de la société après la prise du pouvoir par la classe ouvrière. Une fois que la classe ouvrière aura pris le pouvoir, la société sera objectivement face à cette question : que faire avec ce pouvoir ? Si ce pouvoir n’est pas employée pour révolutionner les relations économiques de la société et pour transformer les fondations de la propriété bourgeoise et de la production, si le pouvoir politique de la classe ouvrière n’est pas utilisé comme un moyen d’instaurer la propriété commune des moyens de production et d’abolir le travail salarié, si ce pouvoir n’est pas utilisé afin d’amener la révolution économique qui constitue l’essence de la révolution socialiste, alors toute victoire est vouée à l’échec, alors, la domination politique même des travailleurs sera temporaire et, dans un contexte historique plus large, non concluante – telle est la leçon fondamentale de la révolution ouvrière en Russie.

Notes:

[1] F. Engels, « On the occasion of Karl Marx’s Death », in Anarchism and Anarcho-Syndicalism, Moscou, 1974, p.173)
[2] Référence à un article publié dans Besooy-e- Sosyalism, journal théorique du PC d’Iran, N°2, nov. 1985.

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2 Réponses to “L’expérience de la révolution ouvrière en Union soviétique (Hekmat, 1986) [4]”

  1. Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Says:

    […] Bataille socialiste L’expérience de la révolution ouvrière en Union soviétique (Hekmat, 1986) [4]Irak: protestations contre les décrets anti-syndicaux dans le secteur de l’ElectricitéLa thèse […]

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  2. lucien Says:

    Le texte complet est réuni en un seul article à l’adresse:
    http://communisme-ouvrier.info/spip.php?article252

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