Ce qui doit être changé pour rompre avec le capitalisme

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The Commune et Initiative marxiste-humaniste ont co-organisé un forum à Londres le 5 juillet  dernier. Ci -dessous un extrait-résumé de l’intervention (“You Can’t Change the Mode of Production with a Political Agenda ») d’Anne Jaclard, secrétaire nationale d’Initiative marxiste-humaniste (M.H.I.). Texte complet en anglais ici.

L’Initiative marxiste-humaniste considère comme une responsabilité de premier plan de développer théoriquement « ce qui doit être changé afin de dépasser le capitalisme » et d’engager les travailleurs, les femmes et les militants dans ce travail. Nous considérons cela comme la préparation théorique indispensable, afin que les gens ne s’y retrouvent pas confrontés après la chute du capitalisme. Dans ce travail nous nous opposons aux conceptions habituelles à gauche qui reposent sur un agenda du type: on modifie la conscience politique des gens, on prend le pouvoir, on instaure de nouveaux codes, de nouvelles méthodes de répartition équitable des ressources… On a ce genre de scénario de la plupart des avant-gardistes aux anarchistes.

(…) Pour Marx ce sont les lois du capitalisme qui mènent la politique et non l’inverse, et l’on doit les briser complètement pour commencer à construire une société nouvelle. Seul un changement dans le mode de production permettra à la société nouvelle d’émerger et de durer. Si une rupture avec la loi de la valeur n’entraînera pas automatiquement de changements dans tous les aspects de la société, ce n’en sera pas moins un aspect incontournable du processus. Elle peut par exemple créer les bases matérielles et sociales d’un développement de la lutte des femmes.

Dans la gauche d’aujourd’hui, même la plupart des économistes marxistes ont zappé la question de ce qui constitue une rupture avec le capitalisme. Fred Moseley par exemple a répondu à la crise économique en disant l’année dernière (dans “The US Economic Crisis: Causes and Solutions” en ligne à http://www.isreview.org/issues/64/feat-moseley.shtml) que la nationalisation du secteur financier était la seule réponse à la crise: « les finances devraient être nationalisées par le gouvernement dans l’intérêt de politiques publiques objectives » (…) et conclut: « La nationalisation des banques n’est pas le socialisme mais cela pourrait être une étape importante sur le chemin qui y mène. L’utilisation de banques gouvernementales pour mener des politiques publiques importantes plutôt que la recherche du profit maximum serait un modèle pour le reste de l’économie ».

Moseley ne nous dit pas comment cela pourrait se faire: comment les banques peuvent-elles mener des objectifs de politiques publiques d’intérêt général ? Tant que nous demeurons dans le capitalisme, les banques dépendent des investisseurs, et les investisseurs veulent des profits, pas de l’ingénierie sociale. Il n’y a aucune raison de voir là un point de départ vers le socialisme. Ces approches courantes de ce qui fait changement doivent être rejetées. les défendre ne mène qu’à des attentes irréalistes, qu’à promouvoir l’idée que par des victoires politiques et sociales on améliorerait progressivement le capitalisme jusqu’à ce qu’il puisse être transformé en socialisme par un dernier vote. Cette attitude conduit à un manque de préparation théorique pour le jour où les masses pourront réellement abolir le capitalisme, condamnant ainsi de futures révolutions à l’échec.

(…) Marx a clairement écrit que le mode de production génère des relations humaines à tous les niveaux de la société, et que la société ne peut être révolutionnée que par un changement dans la sphère de production. La politique n’est pas aux commandes, c’est l’économique qui l’est.

(..) Qu’est ce qui est nécessaire pour abolir le système capitaliste de production de valeur ? Certains pensent qui si nous décidons de produire pour la satisfaction des besoins, sans but lucratif, nous l’aurons surmonté. C’est une conception superficielle et insatisfaisante, la question clé a été dégagée par Raya Dunayevskaya dans sa critique de la révision stalinienne de « l’économie marxiste »: la production de valeur est caractérisée par des coûts de production (The Marxist-Humanist Theory of State-Capitalism, p. 87) et le contrôle ouvrier de la production n’est pas suffisant à abolir la loi de la valeur, la solution n’est pas dans qui contrôle mais dans ce qu’on fait:

« Dans le Capital, Marx insiste sur le fait que vous avez soit l’auto-organisation des travailleurs librement associés, soit la structure hiérarchique des relations dans l’usine et le plan [despotique du capital]. Vous n’avez pas d’entre-deux. »

(…) Une coopérative doit toujours acheter son matériel et vendre ses produits sur le marché mondial, en concurrence avec les autres producteurs. Elle ne peut payer beaucoup plus ni changer de façon considérable les conditions de travail sans risquer la faillite. Tant que le capitalisme existe il y aura un marché mondial et la loi de la valeur perdure. Reste la nécessité de soutenir la concurrence en produisant le plus possible au moindre coût possible. Il ne peut y avoir de socialisme dans un seul pays, a fortiori dans une seule coopérative, ou même un réseau de coopératives.

(…) Aujourd’hui, la pensée de Marx sur ce qui doit être changé pour établir le socialisme est largement ignorée, quand elle n’est pas carrément déformée pour préconiser la Russie stalinienne ou la Suède social-démocrate. Le proudhonisme et le redistributionnisme démocratique sont si puissants que presque tout le monde  a tendance à considérer que l’horreur du capitalisme vient d’une répartition inégale plutôt que de la production, ce qui entraîne du coup une tendance à croire que le socialisme peut venir de la redistribution et que le politique peut mener à bien ce travail.

En oubliant de s’atteler dès maintenant à la théorie, avec le difficile défi consistant à extirper les racines de la production de valeur et de déterminer comment pourrait fonctionner un mode de production non capitaliste, la prédominance des idées à base politique [sur celles à base économique] nous condamne à répéter les échecs et les révolutions tronquées du siècle dernier (…) La gauche non stalinienne a échoué à présenter la conception de Marx du socialisme comme alternative au capitalisme et au capitalisme d’État. Ne ratons pas l’occasion ouverte par la crise économique actuelle pour présenter les concepts de Marx et nous appuyer sur eux pour offrir l’espoir d’un avenir socialiste.

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