L’Opposition ouvrière et le KAPD au III° Congrès de l’IC

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Extrait de La gauche communiste en Allemagne, 1918-1921 (Denis Authier et Jean Barrot, 1976).

De façon très inattendue pour le KAPD, l’Opposition ouvrière est la seule tendance du congrès à faire plus qu’une critique de politesse aux Bolcheviks. Intervenant dans le cadre du point de l’ordre du jour consacré à la tactique du PCR, Kollontaï se consacre surtout à critiquer la NEP adoptée par le X° Congrès du PCR. La question principale est de savoir si ce tournant dans la politique économique servira en fait à consolider les bases et à accélérer la formation d’un nouveau système de production communiste en Russie. Elle y répond par la négative: « Aujourd’hui, l’ordre capitaliste a vécu, dans le monde entier », et le communisme est le seul système pouvant assurer le développement des forces productives. En tant que détour par le capitalisme, et risque d’aboutir à un retour du capitalisme, la NEP est donc à exclure, ne serait-ce que du point de vue économique. De plus, du point de vue des rapports de classe en Russie, la NEP est une concession colossale aux paysans russes qui veulent le capitalisme. Elle conduit à l’isolement complet de la classe ouvrière par rapport aux deux autres « classes » (les guillemets sont de nous): les paysans et la bureaucratie qui remplace progressivement la bourgeoisie moribonde. Cette bureaucratie comprend l’appareil de l’Etat et du parti, les couches gestionnaires de l’économie et les spécialistes.  Avec la NEP, la classe ouvrière perd son rôle moteur dans l’évolution de la société russe. Si la révolution n’éclate pas assez vite ailleurs, les concessions de la NEP aboutiront à reconnaître « que les principes communistes sur lesquels notre politique était bâtie, n’étaient pas susceptibles de réaliser ce que nous voulions. Cela décourage les ouvriers. Ces concessions enlèvent à la classe ouvrière la confiance dans le communisme et font croire à la paysannerie que tout notre florissement économique repose sur elle. Elles suppriment la confiance dans le fait que les ouvriers peuvent obtenir quelque chose par leur activité autonome, qu’ils peuvent produire en Russie le système communiste. » Elle préconise une autre solution : utiliser la force créatrice du prolétariat qui n’a jamais été mise en œuvre jusqu’au bout. Des forces ennemies empêchent cette force de s’exprimer. Lénine n’en parle pas du tout dans son discours sur les moyens de faire redémarrer l’économie ; il s’en tient à l’aspect technique des choses (machines, électricité, spécialistes étrangers, etc.). Or, le point essentiel est que « notre système actuel entrave l’initiative du prolétariat ». « Si nous continuons dans la voie des concessions, je crains fort que nous n’en arrivions à une situation telle que, lorsque la révolution éclatera dans les autres pays, il sera trop tard, il manquera ici un noyau conscient, prolétarien, juste… Il sera nécessaire pour les prolétaires de faire en Russie une nouvelle révolution pour réaliser le communisme. »

Comprenant malgré tout l’inévitabilité de la NEP, elle conclut ainsi : « La seule chose qui puisse nous sauver est qu’il y ait dans notre parti un noyau attaché à nos vieux et durs principes, et présent au moment où la révolution éclatera chez nous. Et si le tournant est poursuivi dans toute la politique soviétique, et qu’on crée à partir de notre république communiste une république non communiste mais simplement soviétique, que ce noyau de communistes durs soit là pour se saisir du drapeau de la révolution et aider à la victoire du communisme dans le monde entier. « 

Kollontaï conserve l’ensemble des illusions de l’époque. Le communisme est conçu comme gestion de l’économie par les ouvriers et elle ne voit pas la critique de l’économie politique. Elle autonomise la conscience par rapport au processus social : idée qu’un noyau révolutionnaire conscient puisse « tenir » pendant une période de réaction indéterminée. Par conséquent, l’initiative du prolétariat devient aussi un facteur autonome. L’illusion est complète sur les capacités de ce qui reste du prolétariat russe, qui mène une lutte réformiste contre les Bolcheviks et exige (comme les paysans) la NEP avant même que le Xe Congrès ne la décide. Les ouvriers de Pétrograd en grève demandent le libre échange entre la ville et la campagne. Elle entretient enfin l’illusion sur la capacité en général du travail vivant (prolétariat) à suppléer une accumulation insuffisante de travail mort (capital fixe). Avec 40 ans d’avance, c’est l’idéologie du « grand bond en avant » chinois, qui peut servir à tous ceux qui veulent augmenter le taux d’exploitation du prolétariat: fascistes, bureaucrates du tiers monde, etc. Kollontaï n’est pas une exception. C’est une autre forme d’ « utopie ouvrière ». Kristsman, théoricien du communisme de guerre, écrivait en octobre 1919 dans L’autocratie du prolétariat à la fabrique : « Des forces colossales sommeillent dans le prolétariat ». L’intérêt de l’Opposition Ouvrière et sa contradiction viennent de ce qu’elle est à la fois solution ouvrière au développement capitaliste russe, et expression du mouvement prolétarien battu (surtout par son isolement international, mais aussi par la destruction de la révolution l’intérieur, rongé par la renaissance des rapports capitalistes encouragés plus ou moins malgré eux par les Bolcheviks).

Les dirigeants du K.A.P.D. rencontrent certains dirigeants de l’Opposition Ouvrière dès avant le Congrès. Kollontaï leur remet le manuscrit de L’Opposition ouvrière. Selon Reichenbach, Kollontaï se serait ensuite soumise à la discipline de parti, demandant après le congrès au KAPD de lui restituer le texte : mais un courrier venait de l’emporter à Berlin où le KAPD le fait publier. En tout cas, interrogée l’année suivante au IVe Congrès (novembre-décembre 1922), Kollontaï préfère se taire.

Dans une de ses interventions au III° Congrès, sur la question russe, Hempel reprend l’essentiel de l’exposé de Kollontaï. La réponse de Trotsky est un chef-d’œuvre de mauvaise foi et de fausseté, du niveau de ses futurs assassins. Les chefs de l’ ex-révolution deviennent les chefs de la contre-révolution. Quelque temps après, une nouvelle lettre du CEIC « Aux membres du PC Ouvrier d’Allemagne» affirme : « Dans les questions les plus importantes les arguments de vos chefs coïncident avec ceux de la contre-révolution déclarée et des Mencheviks.  » Zinoviev admettra que l’on ait combattu la gauche alors que la droite était bien plus forte.

Le KAPD explique l’attitude de l’IC par la pression du parti russe qui n’a fait « une révolution prolétarienne et communiste qu’en apparence, ou du moins pour une très petite part. En réalité, c’était surtout une révolution paysanne et démocratique. C’est cette contradiction, restée pendant quelque temps cachée, qui a commandé la tactique internationale de la République soviétique et du parti communiste : dictature, obéissance aveugle, sur-centralisation, etc. ». Il prévoit que l’Etat russe pèsera de plus en plus sur l’IC, pour laquelle « la révolution se réduira de plus en plus à des mots, avec peut-être quelques putschs de temps en temps. » En 1923, Gorter interprète encore Cronstadt comme un phénomène paysan. C’est une constante de toute une partie de la gauche : Gorter exposait le même thème au milieu de 1918 dans La révolution mondiale. Par contre, Pannekoek voit plus loin : Révolution mondiale et tactique communiste conseille de ne pas voir seulement la révolution russe en liaison avec l’Allemagne, mais aussi avec l’Asie:  » La cause de l’Asie est la cause de l’humanité. » On a vu (cf. chap. III) qu’il envisageait déjà une stratégie globale en 1912. En 1920, il relie le mouvement ouvrier européen à la « grande révolte de l’Asie contre le capital d’Europe occidentale ». Sa vision est plus ample que celle de Gorter qui se borne à théoriser l’isolement des prolétaires européens par rapport aux autres aires géographiques. Pour Pannekoek, une offensive prolétarienne en Chine ou aux Indes pourrait entraîner une reprise du mouvement dans les pays « avancés ». La comparaison des positions de Pannekoek et de Gorter — plus proche de l’action des ouvriers révolutionnaires et donc plus prisonnier de ses faiblesses en Allemagne — donne à penser que Gorter théorise lui aussi (comme Lénine, mais en sens inverse) les limites du mouvement. Sa négation de la question agraire prouve la résolution et la force du prolétariat allemand, mais démontre qu’il n’entame aucune révolution communiste des rapports de production. Kollontaï et Gorter se font les défenseurs des intérêts exclusivement ouvriers dans une situation qui se révèle de plus en plus comme une impasse révolutionnaire. L’un et l’autre voient la solution dans une révolution à venir (y compris en Russie), dont l’une des conditions serait la préservation d’un « noyau » révolutionnaire.

Lénine au III° Congrès de l'IC (juin 1921)

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