Défense d’un instituteur devant la commission disciplinaire pour n’avoir pas fait l’ « Appel des Morts » (1924)

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Défense d’Aristide Appourchaux, instituteur du Nord menacé de révocation, commission disciplinaire du 9 janvier 1924.

Mesdames, Messieurs,

Il paraît que j’ai commis une faute professionnelle très grave, puisque M. le Directeur départemental propose ma révocation.
Ce n’est évidemment pas mon avis. Ce n’était pas mon avis quand je l’ai commise. Et maintenant encore, étant sur le point d’être jeté à la rue, de perdre un emploi qui a coûté tant de fatigues à mes parents, je persiste à penser que j’ai eu raison. Croyez bien que ce n’est pas de l’entêtement. C’est tout simplement le résultat de nombreuses lectures, de réflexions aussi, qui ont crée en moi une conviction.
Je ne vous apprendrai rien en vous disant qu’il faut toujours conformer sa conduite à ses convictions, sous peine d’être taxé d’hypocrisie ou de lâcheté. Mes convictions m’ont donc obligé à commettre un acte qui n’a pas eu l’heure de plaire à mes chefs. Je le regrette mais je ne pouvais faire autrement.
Je ne ferai appel ni à votre pitié, ni à votre indulgence. Car ce serait admettre que j’ai eu tort. Je vous demande simplement d’être convaincus que j’ai agi en honnête homme. Et par conséquent d’être convaincus que les raisons que je vais vous donner sont des raisons, non des prétextes. Je vous prie donc de ne pas me prêter d’arrière-pensées.

Voici les faits :

Quelques jours avant le 10 novembre, M. le Directeur départemental a transmis au personnel enseignant, deux circulaires ministérielles. M. le Ministre de l’Instruction publique exprimait le désir qu’il fût procédé, dans toutes les écoles de France, à un Appel des Morts. Le maître devait lire devant toute la classe silencieuse et attentive les noms des soldats tués sur le champ de bataille. Après chaque nom, un élève ou la classe entière devait répondre « Mort pour la Patrie ». Cet appel devait être suivi d’une brève leçon sur la guerre.

J’ai cru devoir m’abstenir.

Les raisons de mon abstention sont sans équivoque possible :

1.Pour l’appel des morts, j’ai estimé que cette cérémonie procédait bien de la mentalité officielle qui a multiplié les inaugurations de monuments aux morts. Celles-ci ont écoeuré les honnêtes gens,à tel point qu’un sénateur, je ne sais plus lequel, en a demandé la suppression. Les inaugurations de monuments ont servi de prétextes pour placer les beaux discours aux phrases ronflantes mais vides ; surtout aux discours essayant de justifier la politique extérieure du Gouvernement. Elles ont servi de tremplins électoraux.
Dans ces discours, une expression revient toujours : « Nos morts veulent ceci, nos morts attendent cela… ». Et il se trouve que nos morts veulent toujours ce que veulent nos gouvernants. Quant aux survivants, on ne les consulte pas. Mieux même, on les empêche de dire ce qu’ils veulent, n’est-ce pas, camarade Delourme ? De temps à autre, on voit dans les journaux qu’un mutilé, vaincu par la misère se jette à l’eau ou se pend à la grille d’un de ces monuments ; qu’une veuve de guerre s’est tuée avec ses enfants parce que sa pension ne lui permettait pas de vivre.
Dans la plupart des écoles où la cérémonie eut lieu, elle fut le plus souvent cruelle. L’appel des morts a provoqué les larmes des orphelins. Des maîtres, des maîtresses ont trouvé cela très bien, très émouvant. On ne peut que hausser les épaules devant cette inconsciente cruauté. A la vérité, il n’était nullement nécessaire de rappeler à ces enfants leur malheur. Ils ne l’oublieront pas : la vie se chargera à chaque instant de leur faire sentir la perte qu’ils ont faite.
Ces appels des Morts, ces inaugurations de monuments, c’est de la comédie, du bluff, de la poudre aux yeux. Voilà une des raisons de mon abstention.
Les enfants devaient répondre : « Mort pour la Patrie ».
Parmi ces morts, il y a des socialistes, des anarchistes, des internationalistes. C’est-à-dire des gens qui, bien que nés sur ce coin de terre qu’on appelle France, n’avaient pas cru devoir borner leur amour des hommes aux seuls Français.
Il me semble donc que les proclamer « Morts pour la Patrie » est leur faire une suprême injure ; car c’est faire croire aux vivants qu’ils avaient renié leur idéal.
Parmi ces morts, il y a un officier qui écrivait : « Le but de guerre, c’est le porte-monnaie du pante. Quand la reddition sera consommée, vous assisterez à une curée qui détruira les dernières illusions que des esprits généreux pouvaient avoir sur les origines et les buts de guerre. » Est-il mort pour la Patrie, celui-là ?
Ce n’est pas respecter leur mémoire que de les dire morts pour une idée qu’ils n’avaient point, pour un idéal qui n’était pas le leur. Or, ils ont droit au respect tout comme les autres.

La leçon prescrite par M. le Ministre manquait également au respect de toutes les convictions, à ce principe de l’école publique : la neutralité.
Les idées que M. Le Ministre désirait voir exposées étaient ou fausses ou contestables. Or, Jules Ferry, dans une lettre aux instituteurs, à propos de l’enseignement de la morale, écrivait : » Au moment de proposer à vos élèves un précepte, une maxime quelconque, demandez-vous s’il se trouve à votre connaissance, un seul honnête homme qui puisse être froissé de ce que vous allez dire. Demandez-vous si un père de famille, je dis un seul, présent à votre classe et vous écoutant, pourrait de bonne foi refuser son assentiment à ce qu’il vous entendrait dire. Si oui, abstenez-vous de le dire. Si non, parlez hardiment… »

Cette condition était-elle remplie ? Je vais vous prouver que non.
Il fallait enseigner :
1.Que la France a été attaquée traîtreusement par l’Allemagne.
2.Que la France exige le respect et l’accomplissement des clauses des traités réparateurs.
3.Que la France met tous ses espoirs dans la Société des Nations qu’elle a aidée à naître et à prospérer.
Or, ce sont là des affirmations contestées avec suffisamment de force et surtout de preuves pour provoquer le doute, sinon la conviction
Elles sont contestées par Gustave Dupin. Mathias, Morhardt, Gouttenoire de Toury, René Marchand, G. Demartial, Romain Rolland, Barbusse, Anatole France, Michel Corda, pour ne citer que les plus marquants. Mais il y a une foule de personnes qui sont de leur avis.
C’est Vigné d’Octon qui, dans son livre « La Nouvelle Gloire du Sabre » dénonce les forces capitales de la finance industrielle qui, dans tous les pays, poussèrent au massacre et maquillèrent les buts de guerre. »
Mathias Morhardt, dans sa brochure « Les Origines de la Guerre » prouve que le Livre Jaune français a été falsifié et tronqué. Il y manque nombre de dépêches importantes, notamment celle dans laquelle M. Poincaré assurait au Tsar que « la Russie peut compter entièrementsur l’appui de son alliée. » Or, l’omission est un aveu de culpabilité.

G. Dupin prouve que c’est la Russie qui a déclenché la guerre en procédant la première à la mobilisation générale qui est actuellement la véritable déclaration de guerre. Il cite cet extrait du « Journal » du 3 juin 1917 : « Et voici que maintenant que le pays qui nous a entrainés dans la guerre, la Russie s’interroge sur ses devoirs envers nous. »
Le général Cherfils, dans le « Gaulois » du 17 juillet 1915, écrit : « La violation de la Belgique a été le prétexte diplomatique qui a permis à l’Angleterre de déclarer la guerre. »
Dans sa revue « Vers la Vérité », Dupin donne des extraits de deux ouvrages parus avant la guerre. Dans « Le Germanisme encerclé », le commandant de Civrieux prouve l’encerclement de l’Allemagne par l’Entente. Même démonstration dans le livre du colonel Boucher « L’Allemagne en péril ».
Gouttenoire de Toury écrit : « Avant la guerre, les impérialismes de tous les grands États capitalistes affrontaient leurs convoitises des richesses naturelles, des marchés mondiaux, des grandes voies de communications terrestres et maritimes et c’est dans l’antagonisme de ces ambitions qu’il faut voir les causes profondes, les causes vraies, les seules causes de la guerre ». (Floréal, 1921).
Cette opinion vous paraîtra contestable. Pourtant, je l’ai retrouvée dans un livre de sociologie destiné aux écoles normales. Dans Hesse et Gleyze, p.41, on lit ceci : « Il y a des trusts dans tous les pays de grands commerce et de grande industrie… Certains trusts, comme ceux des pétroles, monopolisent la quasi-totalité du pétrole dansle monde entier et leurs rivalités ont des répercussions notables sur la vie politique et les systèmes des alliances internationales. »
P.62, on voit : « La grande industrie et le grand commerce…ont multiplié les points de friction, les rivalités et même les antagonismes. Les guerres des siècles passés ont été parfois la conséquence de « rivalités de boutiquiers ». Les conflits dumonde moderne ont eu souvent des causes semblables. »

Voilà ce qu’on trouve dans des ouvrages destinés à l’enseignement public.
G. Dupin prouve que le fameux recul de 10 km., qui a si bien trompé l’opinion française et anglaise, a été tout simplement décidé pour entraîner l’Angleterre.
Le général Joffre écrivait le 2 août à ses chefs de corps : »Pour des raisons nationales d’ordre moral et pour des raisons impérieuses d’ordre diplomatique, il est indispensable de laisser aux Allemands l’entière responsabilité des hostilités. »
C’est-à-dire que le recul n’a pas été provoqué par un désir de paix, mais au contraire pour étendre le conflit à d’autres pays.
Iswolsky télégraphie à son gouvernement :
« Conformément à la constitution, le gouvernement, pour déclarer la guerre, a besoin d’une loi du Parlement. Poincaré préférerait éviter les débats publics sur l’application du traité d’alliance ; c’est pourquoi et aussi pour des considérations relatives principalement à l’Angleterre, il serait préférable que la déclaration de guerre vint non de la France mais de l’Allemagne. »
Voilà quelques extraits des lectures que j’ai faites.

Dans ces conditions, il m’est impossible de croire encore à la guerre du Droit, de la Civilisation, etc…Et par conséquent impossible de le faire croire aux autres.
Quant au Traité de Versailles, qui pourrait encore raisonnablement le soutenir ? Il prouve jusqu’à l’évidence que le but de la Guerre a été l’écrasement de l’Allemagne. Sous les apparences hypocrites de « justes réparations » on a tout simplement essayé de faire périr une nation de 60 millions d’hommes. Il a crée, de l’aveu des gens compétents, une Europe qui n’est pas viable. Grâce à lui, le danger de guerre est permanent. La folie des armements a recommencé ; pour la justifier, on emploieexactement les mêmes arguments qu’avant « la dernière des guerres ». Et la France tient la tête dans cette nouvelle course à la guerre.
L’abstention était donc pour moi une impérieuse obligation de conscience. M. le Dr m’a fait l’objection suivante : « Le Ministre est responsable devant le Parlement ; c’est à celui-ci de le juger, de le punir, non aux fonctionnaires ».
Je répondrai ceci :
D’abord, le contrôle parlementaire est illusoire pour des fautes de ce genre. Le Bloc national n’a pas de semblables préoccupations.
Ensuite, il est tardif. Ce qui est fait est fait. Si c’est irréparable, tant pis. Une interpellation ou la chute du ministre ne pourra rien y changer. Si le commandant du « Dixmude », qui savait que la mort les attendait, lui et ses compagnons, avait refusé d’obéir aux ordres d’un chef incapable ou insouciant, il serait peut-être en prison ou révoqué, c’est possible. Mais nous n’aurions pas à déplorer cinquante victimes. Et ces malheureux n’ont que faire de l’interpellation problématique qui est d’ailleurs sans sanction sérieuse possible.
Quand il s’agit d’enseignement, le mal est souvent aussi très difficile à réparer. A l’école primaire, les enfants croient leur maître sur parole. Cette candide confiance fait que les maîtres ont changé d’âmes. Et quand on a une telle mission, on relève de sa conscience avant de relever de ses chefs.
Car le principal argument que je puis opposer à l’objection de M. le Directeur est celui-ci : « La carence du Ministre devant sa conscience ne justifiait pas, n’excusait pas la mienne. » Le Ministre m’obligeait à mentir, à dire le contraire de ce que je pensais. Il m’a été impossible d’y consentir.
Mon attitude peut-elle être interprétée comme un refus de rendre hommage aux morts ?
Je proteste formellement contre une telle interprétation.

Mon hommage aux Morts, pour ne pas être pareil à l’hommage officiel, est cependant réel. De plus, il est efficace.
Il n’y a qu’une seule façon légitime de respecter la mémoire des millions d’hommes tombés sur le champ de bataille : c’est d’essayer de réaliser l’idéal pour lequel ils sont tombés. Faire la guerre à la guerre ! Voilà en quoi consiste le véritablehommage aux morts. Il est vrai qu’actuellement l’expression « Guerre à la guerre » est séditieuse.
Et pour cela, il faut faire toute la vérité sur la genèse, les causes véritables de la guerre. « La guerre est fille du mensonge », s’écrie Demartial.
« Si les peuples savaient pourquoi ils se précipitent les uns contre les autres, ils ne marcheraient pas. Il faut donc les éclairer.
Il faut réclamer avec insistance, avec ténacité la punition exemplaire des responsables, de tous les responsables, quelle que soit leur nationalité.
Il faut dévoiler l’odieux sophisme que renferme la maxime « Si tu veux la paix prépare la guerre ».
Il faut créer en soi une mentalité internationale et la créer chez les autres.
Il faut enfin et surtout travailler à l’édification d’une Société fraternelle, dans laquelle l’exploitation de l’homme par l’homme sera un crime, de laquelle le « Profit » sera banni. Car c’est l’appétit du « Profit » qui cause les guerres.
Je travaillerai à cela de toutes mes forces. Ce sera l’hommage que je rendrai aux Morts.

Mesdames et Messieurs, nous sommes chargés d’enseigner et de commenter dans nos classes la maxime suivante qui domine toute la morale :
« Fais ce que dois, advienne que pourra. »
C’est par elle que je terminerai ma défense :
« J’ai fait ce que je devais, advienne que pourra. » Ma conscience ne me reproche rien. Puisse la vôtre être aussi sereine.

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2 Réponses to “Défense d’un instituteur devant la commission disciplinaire pour n’avoir pas fait l’ « Appel des Morts » (1924)”

  1. Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Says:

    […] Le groupe Que faire ?: nouveaux documents (1935-1939) * Défense d’un instituteur devant la commission displinaire pour n’avoir pas fait l’ “Appel d… (1924) * Wladimir Iljitsch Lenin: Conseils d’un absent sur l’insurrection (1917) * Socialist […]

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  2. Poumisceral « Poumista Says:

    […] groupe Que faire ?: nouveaux documents (1935-1939) * Défense d’un instituteur devant la commission displinaire pour n’avoir pas fait l’ “Appel d… (1924) * Socialist Party of Great Britain (SPGB): Manifeste d’introduction du Parti Socialiste […]

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