Un nouveau Waterloo du socialisme (Rosa Luxemburg, 1917)

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Lettre de Spartacus n°4 (avril 1917).

Le déchaînement actuel de cette guerre est un nouveau stade dans le drame de l’histoire mondiale dont nous sommes témoins depuis bientôt trois ans. malgré le peu de sérieux que l’on pouvait accorder aux offres de paix allemandes, malgré le coup de bluff éclatant que sont la création d’une « Pologne indépendante » et les préparatifs renforcés derrière le rideau de la guerre sous-marine, l’échange de notes entre les belligérants en décembre-janvier est de la plus haute importance psychologique pour l’impérialisme déchaîné. On peut croire sans difficulté que le gouvernement allemand en a par-dessus la tête de voir qu’après deux ans et demi de victoires ininterrompues il n’avance pas d’un pouce dans cette guerre, que ses difficultés d’approvisionnement en nourriture, en munitions et en chair à canon ne cessent de croître. Seul un aveugle pourrait douter que la situation des puissances de l’Entente est la cause directe de leur désir ardent de mettre le plus rapidement possible un terme à la guerre. Cependant cet essai soudain d’entente n’a pas seulement échoué, il a aussi par la logique naturelle des choses conduit à un renforcement effréné de la guerre et au déchaînement le plus fou des oppositions entre états impérialistes !

D’où cela vient-il ? Les vulgaires politiciens du socialisme de gouvernement, les Scheidemann et consorts, répètent naturellement avec la bonne conscience et le dévouement de laquais l’explication officielle de la « Norddeutsche allgemeine Zeitung » selon laquelle la méchanceté des puissances de l’Entente – et, ajoutent les « socialistes », l’échec des socialistes anglais et français – seraient les seules causes de la continuation et du durcissement de la guerre. L’ « opposition » aux « associations de travailleurs » fait un pas en avant et rejette la responsabilité d’une part sur le contenu trop vague des offres de paix allemandes et d’autre part sur les partisans de Scheidemann eux-mêmes qui, par le vote conséquent des crédits de guerre, auraient encouragé et permis au gouvernement allemand de mener la guerre sous-marine à son niveau actuel. En réalité le sort des derniers projets d’ « accord » montre encore une fois que l’interprétation de l’histoire, quelle que soit la cause de la guerre mondiale et quelle qu’en soit l’issue, les fait dépendre de la bonne ou de la mauvaise volonté des gouvernements capitalistes et qu’ils ne valent rien. De plus, plusieurs causes sociales et historiques sont sous-jacentes à la déclaration et à la poursuite de la guerre actuelle ; causes vis-à-vis desquelles les diplomates en fonction sont finalement, et dans tous les camps, les jouets des événements, même s’ils croient, et parviennent à faire croire aux autres, qu’ils tirent les ficelles.

La guerre mondiale est une éruption volcanique, le produit des problèmes et des contradictions impérialistes croissants au sein de la société capitaliste depuis vingt-cinq ans; elle les a, par un contre-mouvement dialectique, fait croître de façon monstrueuse. Grâce à l’échec du prolétariat international, les trois années de guerre ont fait de l’impérialisme et du militarisme les maîtres incontestés des pays en conflit; elles les ont placés au centre de toute vie sociale et transformés en seuls facteurs décisifs, elles ont mis à leur service l’économie, la législation, la constitution, les finances, la vie publique, la foi religieuse, la science et la psychologie. Depuis que la guerre et l’impérialisme sont devenus le nœud vital des États, qu’ils sont pour eux l’alpha et l’omega, l’issue de la guerre, c’est-à-dire le partage impérialiste du monde et la domination militaire bourgeoise, est devenue une question de vie ou de mort. Ils savent que, pour eux, du point de vue impérialiste, c’est tout ou rien. C’est pourquoi un « accord », c’est-à-dire la résolution de problèmes insolubles et de contradictions irréductibles, l’interruption de la guerre avant la dernière épreuve de force, n’est qu’une utopie qui ne peut jaillir que d’une idée impotente de l’histoire et d’une lâche excuse politique, aussi vaine que facile. Le grand enseignement qu’il faut tirer de la proposition allemande de paix et de l’extension et approfondissement effrénés de la lutte à mort, l’enseignement qu’il s’agit de faire entendre aux masses – le devoir et la grande faute des partis socialistes – est celui-ci:

Les États n’ont plus les moyens de mettre de leur propre volonté un terme au sabbat impérialiste déchaîné. L’impérialisme qui ravage l’humanité ne peut, par une logique implacable, que produire à chaque jour de la guerre des contradictions plus exacerbées et des combats plus indécis. La société bourgeoise ne peut enfanter que la bestialité, la ruine et l’anarchie toujours plus sauvages.

Une seule puissance serait en mesure de freiner le glissement de la société vers l’abîme de l’anarchie et de la sauvagerie, et elle y est appelée par l’histoire: le prolétariat socialiste international. Il n’y a pas d’autre voie pour sortir de la guerre que le soulèvement révolutionnaire du prolétariat international dans la lutte pour le pouvoir, sinon ce sera l’épuisement de la société entière, l’effondrement scientifique, culturel et moral et l’agonie dans une guerre à la durée imprévisible.

En ce sens, le dernier moment psychologique de la guerre, l’instant d’hésitation des belligérants et la faible tentative de reculer devant le gouffre impérialiste constituent une nouvelle épreuve historique pour le prolétariat, une répétition du 4 août dans des conditions plus difficiles encore. Mais le prolétariat socialiste a une fois de plus complètement échoué, il a laissé à la bourgeoisie impérialiste un moment de repos pour envisager un instant la paix avant de se précipiter avec plus de furie encore dans la fatalité historique. L’aggravation actuelle de la guerre et son extension au Nouveau Monde passent pour la seconde fois à l’ordre du jour comme facteurs de puissance devant la classe ouvrière. C’est le second Waterloo du socialisme que nous vivons aujourd’hui.(…)

3 Réponses to “Un nouveau Waterloo du socialisme (Rosa Luxemburg, 1917)”

  1. Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Says:

    […] rätekommunistischen Arbeiterbewegung in Deutschland und allen Ländern (1931) * Rosa Luxemburg: Un nouveau Waterloo du socialisme […]

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  2. From the archive of struggle no.52 « Poumista Says:

    […] rätekommunistischen Arbeiterbewegung in Deutschland und allen Ländern (1931) * Rosa Luxemburg: Un nouveau Waterloo du socialisme […]

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  3. Introduction aux Lettres et tracts de Spartacus (Lefeuvre, 1972) « La Bataille socialiste Says:

    […] époque paraissait le numéro 4 des « Lettres de Spartacus » dans lequel l’article « Un nouveau Waterloo du socialisme » (document p. 50) d’une rédaction sans doute bien antérieure reflète un grand pessimisme […]

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