« Militarisation du travail » et « incompétence des masses » ou gestion ouvrière en Russie (Papaioannou, 1963)

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Extrait de l’article de Kostas Papaioannou « Classe et parti (II) » paru dans Le Contrat social vol. VII, n°5 (Institut d’histoire sociale, sept.-oct. 1963, extr. pp. 280-281 sur pp. 274-284).

Trotski, « patriarche des bureaucrates »

Trotski n’a jamais caché la méfiance qu’il éprouvait à l’égard de toute forme de gestion ouvrière. Le système des administrations élues, disait-il déjà en mars 1918…

… est la réaction toute naturelle d’une classe jeune, révolutionnaire, opprimée hier encore, qui répudie l’autorité personnelle de ses maîtres d’hier et les remplace partout par ses représentants élus. C’est une réaction révolutionnaire tout à fait naturelle et saine, au début. Mais ce n’est pas le dernier mot de l’édification économique de l’État prolétarien « .

Un an plus tard, il était d’accord avec Lénine pour dénoncer la direction collégiale comme une « désastreuse utopie »: « un collège de malades ne remplace pas le médecin. 25 » En outre, disait- il, en passant l’éponge sur les acquisitions les plus fondamentales du marxisme, le socialisme ne concerne pas « la forme de direction des diverses entreprises » 26. D’ailleurs, la désorganisation quasi complète de l’industrie et des transports, la dépréciation de la monnaie, la famine rendaient sans objet les discussions académiques sur le socialisme. Puisqu’il était impossible d’attirer les ouvriers dans les usines en leur promettant des salaires décents et un ravitaillement régulier, Trotski en conclut qu’il fallait recruter la main- d’œuvre industrielle de la même manière qu’on recrutait les soldats pour l’armée :

Nous n’avons nulle possibilité de trancher ces difficultés par l’achat de la main-d’œuvre, par suite de la dépréciation de l’argent et de l’absence presque complète d’articles manufacturés. (…)

(…) Avec l’appui entier de Lénine, Trotski demanda au parti et aux syndicats de reconnaître…

… le droit de l’État ouvrier d’envoyer tout homme ou toute femme qui travaille à l’endroit où l’on, a besoin d’eux pour l’accomplissement de tâches économiques, (…) de punir le travailleur qui refuse d’exécuter l’ordre de l’État. (…) La militarisation du travail est la méthode indispensable et fondamentale pour l’organisation de notre main-d’œuvre [appel de note illisible].

Lorsque, le 12 janvier 1920, Lénine et Trotski demandèrent à la fraction bolchévique des syndicats d’accepter la militarisation du travail, deux chefs bolchéviks seulement, sur plus de soixante, votèrent pour. Mais le IX° Congrès (mars 1920) du parti accepte la militarisation: la « mobilisation totale », la totale Mobilmachung dont rêvait Ludendorff à la même époque, fut proclamée comme le droit souverain de l’État:

Aucune autre organisation sociale, excepté l’armée, ne s’est cru le droit de se subordonner aussi complètement les citoyens, de les dominer aussi totalement par sa volonté, que ne le fait le gouvernement de la dictature prolétarienne. L’armée seule (précisément parce qu’elle a tranché à à sa manière les questions de vie et de mort des nations des États, des classes dirigeantes) a acquis le droit d’exiger de chacun une complète soumission aux tâches, aux buts, aux règlements et aux ordres (Terrorisme et communisme, pp. 213-214).

Dans le feu de l’argumentation, Trotski alla jusqu’à faire l’apologie du travail forcé. Répondant, au III° Congrès des syndicats (avril 1920), à ses contradicteurs menchéviks, lesquels avaient fait remarquer que « le travail obligatoire n’a jamais été que peu productif », il déclara que l’homme est « un animal paresseux » (ibid., p. 202) et que seule la contrainte pourrait l’amener à travailler:

Que le travail libre soit plus productif que le travail obligatoire, c’est une vérité, en ce qui concerne le passage de la société féodale à la société bourgeoise. Mais il faut être un libéral, ou, à notre époque, un kautskyste, pour éterniser cette vérité et l’étendre à notre époque de transition du capitalisme au socialisme. (…) L’État ouvrier se considère en droit d’envoyer tout travailleur là où son travail est nécessaire (ibid., p. 215).

Est-il bien vrai que le travail obligatoire ait toujours été improductif ? C’est le plus pauvre et le plus libéral des préjugés. (…) Même le servage a été, dans certaines conditions, un progrès et a amené à une augmentation de la production (p. 217)…

En réclamant l’étatisation des syndicats, en menaçant même de « démissionner » les dirigeants élus des syndicats et de les remplacer par des fonctionnaires dociles, Trotski, alors plus stalinien que Staline, mérita pleinement le titre de « patriarche des bureaucrates » que, par une étrange ironie du sort,  Staline lui décerna par la suite. Lénine qui, dans son « Testament », lui reprochera un « engouement exagéré pour le côté administratif des choses », se désolidarisa de lui et appela le parti à lutter contre le « centralisme dégénéré » et les « formes militarisées et bureaucratiques de travail ». L’État dont parle Trotski est une « abstraction », déclara-t-il : « Notre État n’est pas ouvrier, mais ouvrier et paysan », et de plus, « présentant une déformation bureaucratique » (XXXII, 16-17). Les syndicats devraient rester autonomes pour « défendre les ouvriers contre leur État ».

La bureaucratie était alors à l’ordre du jour. Chaque conférence, chaque congrès du parti comportait presque obligatoirement une dénonciation solennelle, de plus en plus alarmiste, de la « plaie » bureaucratique. Seul Trotski ne paraissait pas s’en inquiéter outre mesure. La bureaucratie, expliquait-il, « n’est pas une découverte du tsarisme. Elle a représenté toute une époque dans le développement de l’humanité », et cette époque était loin d’être révolue. Le pays ne souffrait pas des excès, mais de l’absence d’une bureaucratie rationnellement organisée. Tel n’était pas l’avis des militants bolchéviks que leur travail ou leur activité syndicale mettaient tous les jours en contact avec la classe ouvrière.

L’Opposition ouvrière

Rassemblés dans la fraction dite de l’Opposition ouvrière, les principaux militants communistes du syndicat des ouvriers métallurgistes (le plus combatif des syndicats russes) et du syndicat des mineurs, étaient les seuls – avec les menchéviks – à exprimer les doléances du prolétariat industriel. Pour eux, le rejet de la gestion collective avait vidé le régime de l’ « essentiel du communisme », restauré l’« autocratie du capital » et ramené les ouvriers à leur ancienne passivité. Écoutons Alexandra Kollontaï:

Les ouvriers demandent: Qui sommes-nous? Sommes-nous réellement la base de la dictature de classe ou seulement un troupeau docile qui sert à soutenir ceux qui, après avoir coupé tous leurs liens avec les masses, appliquent leur propre politique et développent l’industrie sous le couvert assuré de la marque du parti sans se soucier de nos opinions, ni de nos possibilités créatrices ?

L’Opposition ouvrière rappelait que le programme du parti prescrivait aux syndicats de « parvenir à concentrer effectivement entre leurs mains la direction de toute l’économie nationale, considérée comme un ensemble économique unique ». Elle ajoutait que « la participation des syndicats et des larges masses qu’ils initient à la gestion de l’économie, constitue, en même temps, le moyen principal pour lutter contre la bureaucratisation de l’appareil économique du pouvoir des soviets, et permet d’instaurer un véritable contrôle du peuple sur les résultats de la production ».

Le parti, les soviets et l’organisation économique auraient dû être rigoureusement séparés ; un organisme central, un organisme central, élu par le « congrès des producteurs de Russie », aurait dirigé l’ensemble de l’économie nationale tandis que, dans chacune des entreprises, la direction aurait été confiée à un comité ouvrier relevant uniquement de l’organisme syndical hiérarchiquement supérieur. Si le parti ajournait continuellement la réalisation de son propre programme (« dans vingt-cinq siècles… », disait ironiquement Chliapnikov), c’était parce qu’il avait perdu sa base prolétarienne (selon Alexandra Kollontaï, il n’y avait guère plus de 17 % d’ouvriers aux postes-clés) et s’appuyait principalement sur les professionnels de la politique. De plus, il « faisait la chasse aux hérésies » et étouffait l’initiative et la libre discussion. Il fallait donc épurer le parti de ses éléments non prolétariens et rétablir des mœurs plus démocratiques. Il fallait, en outre, rendre obligatoire le travail manuel pour tous les membres du parti, du sommet à la base, trois mois par an, sauf en cas d’exemption médicale. Ainsi le parti retrouverait son âme prolétarienne et rétablirait le contact perdu avec les masses.

Critiqué avec acharnement par une fraction qui rassemblait une grande partie, sinon la majorité des éléments ouvriers du parti, placé devant l’échec irrémédiable de son propre programme, condamné à se renier pour conserver le pouvoir face aux émeutes et aux grèves qui se multipliaient dans les villes et dans les campagnes, Lénine se retrouva, au moment de la révolte de  Cronstadt, dans le même isolement sectaire qu’à l’époque où il rédigeait Que faire? La similitude des situations provoqua l’identité des réflexes. Mais en 1921 Lénine n’était plus l’animateur d’un groupuscule de révolutionnaires professionnels ; il était le chef d’un État dont les prétentions totalitaires et la structure bureaucratisée et militarisée semblaient réaliser, jusqu’à la caricature, les principes oligarchiques qu’il avait depuis toujours inculqués au parti. Cette fois, la contestation de la « spontanéité » du prolétariat s’élargira jusqu’à une négation totale, radicale, de l’autonomie de la société civile, et le primat de l’avant-garde se doublera d’un appel solennel et définitif au monopole totalitaire.

Primat de la politique, hétéronomie de la classe

L’Opposition ouvrière accusait Lénine de « semer la terreur » avec le mot « syndicalisme » (XXXII, 205). En effet, pendant les années décisives 1920-22, le « syndicalisme » prend la place du « trade-unionisme » dans le rôle du méchant de la fable. La gestion ouvrière, la démocratie économique, l’« autogouvernement des producteurs » dont parle Marx désignent désormais une « déviation anarcho-syndicaliste petite-bourgeoise » ; pire : une « bourde », une « ineptie ». « Que signifie cela ? s’écrie Lénine. Chaque ouvrier saurait-il administrer l’État ? Les gens pratiques savent que c’est une fable » (Ibid, p. 56). « Les syndicats peuvent-ils assurer la gestion ? Tous ceux qui ont plus de trente ans et ont quelque expérience pratique de l’édification socialiste, éclateront de rire » (p. 61). Mais l’éternel argument de l’ « incompétence des masses » s’insère dans une vaste répudiation de tout ce que le marxisme et le mouvement ouvrier avaient jusqu’alors considéré comme la quintessence du socialisme, répudiation qui culminera dans une proclamation solennelle de la subordination de la classe et de l’économie au parti et à la politique.

Notes:

Cité par Trotski : Terrorisme et Communisme, 1920 (éd. française, 1963, p. 183).

25. Ibid., p. 245.

26. Ibid., p. 243.

27. Ibid., pp. 204-205.

28. Cité par EH Carr : The Bolshevik Revolution, II, p. 110.

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  1. Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Says:

    […] de l’IC (1921) * Boris Souvarine: Autour du Congrès de Tours (1981) * Kostas Papaioannou: « Militarisation du travail » et « incompétence des masses » ou gestion ouvrière en Russie (1963) * Mansoor Hekmat: La Femme dans la vie et dans la mort : De Frederick West à Anthony […]

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