Au 3° Congrès de l’IC (1921)

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Article de Lucie Leiciague dans L’Humanité du 27 août 1921. Membre de Comité directeur du PCF jusqu’en 1924, Lucie Leiciague (1880-1962) avait fait partie en mars 1921 de la délégation du Parti communiste au III° congrès de l’IC. Au retour, elle rédigea un rapport — publié en brochure avec un  rapport du secrétariat international de Fernand Loriot — sur l’activité de la délégation française. Elle rompit avec le PCF lors des déportations des opposants soviétiques et perdit son emploi à L’Humanité en 1929, retourna à la SFIO et donna quelques contributions à Combat marxiste .

AU TROISIÈME CONGRES DE L’INTERNATIONALE COMMUNISTE

SUITE ET FIN

La politique russe

La politique russe est un gros problème qui ne peut être ici, qu’effleuré. Le sujet qui a déjà été traité fera, bien entendu, l’objet d’études nouvelles et approfondies.

« Pour comprendre notre politique, dira en substance Lénine, qui fut le rapporteur des thèses sur la tactique du Parti communiste russe, il est nécessaire de tenir compte de la situation politique et économique internationale qui se caractérise par un certain équilibre des forces. Nous savons que cet équilibre est instable, il peut être rompu aussi bien à l’égard de la Russie qu’en ce qui concerne l’Europe elle-même.

« La Révolution russe ne poursuit pas une marche ascensionnelle droite parce que, ainsi que nous l’avons dit toujours, elle ne vaincra définitivement, que si la révolution se généralise. La révolution mondiale ne se développe pas aussi vite qu’on l’aurait voulu.

« Notre rôle, ajoute-t-il, c’est de durer, notre devoir, c’est de régler notre marche d’après la marche de la révolution internationale. »

Voilà pour la position russe sur le plan international. Quel est maintenant le problème intérieur ?

La guerre prolongée et le blocus meurtrier, en ruinant l’industrie, ont paralysé dans une grande mesure les échanges entre la ville et la campagne. Il en est résulte une gêne, un malaise économique de tout le pays. La ville, dont les meilleures forces étaient absorbées par les nécessité de la défense révolutionnaire, voyait peu à peu diminuer sa capacité productive; l’industrie, alimentée jadis par le dehors, languissait et s’anémiait. Le paysan, ne recevant plus les objets dont il avait besoin,  gardait ses propres produits ou restreignait sa culture pour se soustraire aux réquisitions.

L’état de paix étant arrivé, il fallait résoudre le double problème du relèvement de la production agricole et de la production industrielle. De là sortit l’impôt alimentaire, venant remplacer le système des réquisitions qui ne fut qu’une mesure exceptionnelle et de nécessité militaire. Premier résultat: apaisement des esprits dans les campagnes, intérêt du paysan à cultiver de plus larges superficies de terrain.

La ville, de son côté, doit fournir au paysan les produits industriels sans lesquels il ne veut pas livrer ses denrées. D’où la nécessité d’encourager la petite fabrication permettant de satisfaire immédiatement aux exigences légitimes du paysan. La liberté d’échange, le libre commerce sont le corollaire de ce double développement de la production des villes et des champs sans sa forme urgente et immédiate.

Forme immédiate et provisoire, mais non future et définitive. Le problème de l’avenir est autre. Pour l’instant il s’agit de vivre, de nourrir l’ouvrier de l’usine. Le développement de la grande industrie, qui  fera disparaître par ses moyens perfectionnés le petit artisanat et le petit négoce, et permettra seul de réaliser la socialisation de la production nationale, doit parallèlement être favorisé. Les concessions, l’appel au capitalisme et à la technique extérieurs assureront ce développement  qui constitue la seconde étape prévue.
avant la phase finale.

Le communisme demeure le maître

Le processus économique envisagé peut-il ne pas faire naître des craintes et des appréhensions ? Il serait faux de dire que ces appréhension n’existent pas et les dirigeants russes eux-mêmes ne se dissimulent pas les dangers qui peuvent surgir.  Mais, guidés par le sentiment des réalités, ils vont de l’avant, animés d’une foi solide et avec la conscience de leur force. Car ils entendent rester les maîtres de la situation. Toutes les concessions économiques nécessaires, disent-ils, mais aucune concession politique. Le prolétariat doit rester maître du pouvoir. Il tient entre ses mains les transports, l’armée, la grande industrie, les richesses naturelles du pays.

« C’est lui qui, en se rapprochant de la classe paysanne par la politique nouvelle, orientera la classe paysanne vers le socialisme, dira Lénine

« Les concessions que la classe ouvrière a faites au paysan, ajoute-t-il, montrent que la révolution est une souffrance pour la classe qui fait la révolution. Comment répartir ces souffrances ? La répartition de ces souffrances se résout par le maintien de la dictature du prolétariat qui empêchera la bourgeoisie de revenir. Pour conserver la dictature du prolétariat, il fallait faire des concessions. C’était une nécessité politique.

« Une partie de la classe ouvrière, dit-il encore, n’a pas compris ou a cru que c’était de l’opportunisme et l’établissement d’un régime favorable seulement à la classe paysanne. »

Le discours de Kollontaï

La souffrance ouvrière que Lénine signale dans son discours, elle existe et il faut que j’en dise deux mots, car elle vint exhaler sa plainte, au Congrès, par la bouche de Kollontaï, qui s’est fait le champion de ce que l’on appelle là-bas l’ « opposition ouvrière », et qui constitue une toute petite minorité.

« Nous ne croyons pas, dit Kollontaï, que ce retour à des méthodes capitalistes puisse nous aider à développer les forces productives de la Russie. Au contraire; nous pensons qu’il y aura un certain développement de ces forces productives. Et comme ce n’est pas un nouveau système de production, cela, ne nous aidera pas.

« Lénine dit Nous sommes ruinés. Est-ce qu’il n’y aurait pas un autre moyen de relever la production ? Si nous donnions au prolétariat plus d’initiative, il trouverait des méthodes, un système permettant le développement de la production.

On dirait, dit Kollontaï, qu’on n’a pas confiance dans l’initiative des masses. On croit que par l’électrification, par le renforcement des forces mécaniques, nous allons reprendre la production. Il n’y a pas un paragraphe dans les thèses sur les capacités du prolétariat.

«  Ainsi, nous avons la famine, il faut venir en aide aux paysans, Il fallait donner aux syndicats l’initiative d’organiser l’aide aux paysans.

Et Kollontaï termine en reconnaissant que le prolétariat a besoin d’être éduqué et n’est pas encore préparé.

Trotzky, répondant à ce discours, parle en ces termes:

« Les camarades qui pensent ainsi ne se rendent pas compte des réalités. Nous avons fait des concessions parce que nous sommes faibles industriellement. Et notre faiblesse est antérieure à la révolution.

« Les mêmes faits qui nous arrêtent dans notre révolution; empêchent le capitalisme de restaurer ses forces.

« Entre le capitalisme en restauration sur les steppes russes et le mouvement ouvrier d’Europe, il y a la Russie soviétique.

« Les opposants ont une appréciation trop faible de nos capacités et de nos volontés.

« Le prolétariat, d’après Kollontaï, est une grande force motrice. Cette conception a besoin d’être rectifiée. Naturellement, le prolétariat est une grande force et nous espérons bien, grâce à cette force, arriver à la révolution mondiale. Mais on n’a jamais pensé que le prolétaire, par le fait même que c’est un ouvrier communiste, possède toutes les capacités pour accomplir le travail technique.

« La grande puissance du prolétariat consiste, non pas dans le fait qu’il remplacera les techniciens, mais dans le fait qu’il orientera la production vers la voie communiste, par sa vigueur politique, par son agitation, par sa propagande.

« Je retourne le reproche à Kollontaï, en disant: C’est vous qui n’avez pas confiance dans la classe ouvrière parce que vous, croyez que la classe qui a vaincu la bourgeoisie peut succomber au régime des concessions. Il ne faut pas avoir confiance dans sa faculté révolutionnaire. « 

On a vu que le grief principal que semble vouloir formuler Kollontaï, c’est que l’on ne donne pas une plus grande part à l’initiative ouvrière. La grande revendication de l’ « opposition » qu’elle représente consiste, en effet, à donner à cette initiative ouvrière le pouvoir économique.

Malheureusement, la question n’est pas simple et ne peut être résolue par la simple initiative ou la seule volonté ouvrière. C’est un problème de machines, d’outils, de matières d’importation qui se pose et que les mains vides de l’ouvrier ne peuvent seules trancher.

Boukharine parla encore en faveur de la nouvelle orientation économique russe. Mais je ne puis citer les arguments frappants qu’il apporta, car il me faut arrêter ici le tour très rapide que j’ai voulu faire des questions les plus importantes du Congrès. Je n’ai pas, il s’en faut, touché à tous les points intéressants des problèmes traités. J’ai en outre omis la question coloniale qui fut, par suite de la longue durée du Congrès, quelque peu sacrifiée et dont la discussion comporta peu de développements, la question des Femmes, celle des Jeunes qui, en raison des Congrès spéciaux auxquels elles donnèrent lieu, seront utilement traitées part.

Lucie LEICIAGUE.

Lénine au Congrès de l'IC (1921)

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Une Réponse to “Au 3° Congrès de l’IC (1921)”

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