L’URSS: de la révolution socialiste au capitalisme d’Etat (Iglesias, 1952)

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Préambule de La URSS: de la revolución socialista al capitalismo de Estado, d’Ignacio Iglesias, publié par le POUM dans Los Cuadernos de la Batalla (août 1952). Traduit par la BS.

La question russe, ou plus précisément celle de la nature de classe de l’État russe, est devenue au fil des ans – particulièrement ces vingt dernières années – la pierre de touche des discussions, internes et publiques, des organisations et groupes révolutionnaires. Ce qui restait autrefois une discussion théorique, certes importante mais idéologique et à long terme, est devenu une question centrale et incontournable au point que c’est autour d’elle que se délimitent les positions politiques, et pas seulement politiques. Les conditions dans lesquelles s’est affirmé l’expansionnisme soviétique reflètent à la fois les contradictions entre l’URSS et les reste du monde que l’évolution au sein même de l’URSS, apportant un matériel qui nous donne un nouvel angle et une perspective plus grande dans la compréhension du problème russe. La seconde guerre mondiale a en effet changé radicalement la situation internationale et le rapports de force entre les différents pays, mais aussi les aspects même de la question russe: la bureaucratie stalinienne a finalement débordé le cadre initial de l’Union soviétique pour devenir la force dominante d’une douzaine de pays limitrophes, y exerçant le pouvoir directement ou indirectement. La question de l’URSS n’est plus seulement celle de l’URSS.

Aujourd’hui plus personne ne peut comme dans le passé défendre le mot d’ordre de défense de l’URSS sans conséquences, sans que cela implique un soutien, tacite ou avoué, à la politique extérieure russe et au système d’exploitation inhumain qui règne en URSS par la terreur et le totalitarisme, qui comme l’a bien dit Trotsky caractérisaient le régime russe bien avant que l’expression nous vienne de l’Allemagne hitlérienne, ce système d’exploitation qui régit actuellement le dit glacis soviétique, soumis économiquement et politiquement à l’URSS. Les élucubrations pseudo-théoriques des casuistes et distinguos subtils qui, comme chez les trotskistes, parlent de soutien critique, sont inutiles. L’incontournable réalité sociale ne laisse aucune place aux pédagogues qui voudraient se conduire envers le stalinisme comme François d’Assise se comportait envers son frère le loup. Tenter d’amener le stalinisme sur une bonne voie, la voie révolutionnaire et internationaliste, offrant jour et nuits ses bons conseils avec innocence et s’efforçant de faciliter sa tâche (tâche criminelle) ça pourrait être drôle si le résultat n’était pas tragique. Tragique car il s’agit du sort immédiat et du destin de la classe ouvrière et du socialisme. Le stalinisme, selon une autre expression judicieuse de Trotsky, c’est la lèpre de l’URSS et la syphilis du mouvement ouvrier international. Eh bien la lèpre et la syphilis ne se soignent pas avec des cataplasmes et des bons conseils comme l’affirment certains guérisseurs trotskystes ou autres. Pour résumer: la défense de l’URSS suppose désormais ni plus ni moins que de se mettre à la remorque du stalinisme, dans tous pays et dans toutes situations.

Notre parti, le POUM, vu l’hétérogénéité de ses composantes lors de la fusion de ce qui avait été jusqu’alors le Bloc ouvrier et paysan et la Gauche communiste, a adopté à ses débuts une position assez empirique mais très claire. Au milieu du drame qui conduisit à l’intervention soviétique en Espagne – Moscou poignardant la révolution espagnole avant même le franquisme – , les militants du POUM, et pas eux seuls, apprirent sur le tas avec cette intervention et cette période de 1936 à 1939 plus formatrices que vingt ans de discussions théoriques presque toujours byzantines. Les plus myopes de nos camarades ont pu voir et constater que l’URSS n’était pas un pays désintéressé du reste du monde, occupé à construire le socialisme dans ses frontières selon la théorie de Staline, le socialisme dans un seul pays, la classe ouvrière internationale n’ayant d’autre mission que de défendre l’URSS en cas d’agression capitaliste. Cette expérience n’a pas été perdue et ne peut être oubliée, et en prenant les chemins de l’exil nous emportions dans nos bagages une position sur le stalinisme et le régime de l’URSS. Des faits plus récents n’ont pu que renforcer notre attitude. Rappelons que le POUM a été formé dans la lutte contre le stalinisme, défendant la révolution espagnole dans une lutte de tous les instants, lutte où ont été sacrifiés nombre de ses militants et de ses dirigeants. Notre antistalinisme est conséquent et limpide, le POUM n’est pas anti-stalinien d’aujourd’hui, il l’a toujours été. Et notre anti-salinisme n’est pas réactionnaire mais est celui de socialistes révolutionnaires. Nul ne peut en douter.

La bureaucratie stalinienne et ses légions de laquais scribouillard exploite le fait indéniable que quelques ex-communistes sont devenus sans honte – mais peut-être avec plus de peur que de honte dans l’anticommunisme made in USA – les avocats de la réaction bourgeoise. Elle répète donc qu’en dehors du parti, c’est-à-dire en dehors du stalinisme, il n’est point de salut: une sorte d’excommunication a priori pour renforcer la foi de ses fidèles comme le fait le clergé avec la vision de l’enfer. Mais on notera aussi que nombre d’anciens révolutionnaires, également sans honte, sont devenus dans le stalinisme les bourreaux de la classe ouvrière. Rappelons à ceux qui n’ont pas de mémoire ou à ceux qui ignorent un passé encore récent que peu après la formation du POUM il y eut une scission, celle de Colomer et de ses comparses, au sujet de l’URSS et du stalinisme. Ce n’est pas par hasard que ces individus qui nous ont quitté pour poser leur cul dans le camp stalinien ont été les premiers à être le bras de la répression contre notre parti en juin 1937. La défense inconditionnelle de l’URSS  et la cohabitation avec le stalinisme conduisent, lorsque l’occasion se présente, à jouer le rôle de la police et même du bourreau contre ses anciens camarades de lutte.

Notre attitude envers l’URSS et le stalinisme ne doit donc pas être dictée par des considérations psychologiques ou un opportunisme de circonstances, la seule chose qui compte c’est la réalité intrinsèque du régime au pouvoir en URSS. Nous pouvons ouvrir une brèche chez nous pour cette sorte de terreur que le stalinisme répand partout en couvrant d’insultes ceux qui ne se soumettent pas à sa loi, hier fascistes et aujourd’hui pro-américains; nous ne pouvons accepter ce simple syllogisme par lequel un secteur de la classe ouvrière étant stalinien il faut toujours être du côté de la classe ouvrière et qu’on ne pourrait combattre le stalinisme sans combattre la classe ouvrière, que pour défendre celle-ci il faudrait rejoindre celui-là (faut-il rappeler que l’hitlérisme aussi avait un secteur de la classe ouvrière et qu’avant de s’emparer du pouvoir il organisait des grèves de toutes sortes, en collaboration avec le stalinisme). Inutile de dire aussi que le fait que l’URSS soit décriée par le capitalisme ne peut ni ne doit nous dévier de notre ligne de conduite: est-ce le capitalisme par ses attaques ou le stalinisme par sa conduite qui causent du tort au socialisme ? Il y a des chantages qu’il faut bannir au sein des ouvriers.

La caractérisation du régime russe comme capitalisme d’État ne répond pas à une pression de la situation actuelle, une pression du capitalisme comme disent les trotskystes, ni à une réaction personnelle résultant des expériences souffertes avec les staliniens, encore moins à un désespoir ou une perte de confiance dans les possibilités de la classe ouvrière. Loin de là. Définir l’URSS comme un régime de capitalisme d’État s’impose à la lumière d’une étude prenant en compte la réalité sociale qui prévaut dans le pays. En jaugeant le régime russe par l’absence apparente de propriété privée, de la propriété individuelle liquidée par la Révolution d’Octobre, par la nationalisation des moyens de production et les transformations de la propriété réalisés sous l’égide stalinienne dans tel ou tel pays du glacis, c’est prendre le radis par les feuilles, c’est construire une explication qui n’atteint pas le cœur des choses. La nouvelle classe sociale russe, qui ne veut pas partager son pouvoir avec les anciennes classes dirigeantes, a dû procéder dans toute l’Europe orientale à toute une série de changements sociaux qui ne visent pas la réalisation d’un programme socialiste mais le renforcement de son hégémonie par la nationalisation de la propriété et le contrôle direct et total de l’Etat, entre les mains duquel reste la propriété.

L’URSS est un régime de capitalisme d’État, la bureaucratie russe est une nouvelle classe exploiteuse, le stalinisme est un mouvement politique qui répond aux intérêts sociaux du capitalisme d’État en URSS et de sa classe dirigeante. Telles sont les conclusions qui s’imposent. Sans doute, certaines peuvent sembler un peu précipitées ou en contradiction avec nos positions passées. Il pourra y avoir des gens qui cherchent dans le passé de quoi opposer ce que nous avons dit et ce que nous disons maintenant. A vrai dire, la réfutation d’un tel exercice ne vaut pas la peine qu’on s’y attarde, d’autant plus qu’il n’y a pas eu chez nous de changement brusque et inopiné. Dans la mesure où le langage reflète les idées et une manière de les exprimer publiquement, il est naturel que le nôtre aujourd’hui ne soit pas le même qu’il y a quelques années, ainsi que les idées, tout comme la réalité sociale qui leur donnent vie et à laquelle elles répondent. Il y a vingt ans il était très audacieux de dire qu’une nouvelle classe sociale avait vu le jour en URSS, et si elle avait émergé, ses contours étaient encore peu définis, et par ailleurs nous étions avec des conceptions qui ne répondaient pas à la réalité concrète – nous le savons et le comprenons bien aujourd’hui – mais qui avaient besoin de passer par le filtre de l’expérience. Pour nous marxistes la dialectique n’est pas une expression vide de sens, elle demeure, tel que l’a défini Engels, la science des lois du mouvement et du développement de la nature, de la société et de la pensée. Développement de la pensée… On a tout dit.

Les lignes qui suivent tentent de répondre à certains aspects essentiels du problème de l’URSS, sans la prétention de s’imposer aux camarades. Elles exposent simplement quelques idées, les fondamentales, aussi clairement que possible et avec l’espoir d’être confrontées aux autres pour dégager les déductions nécessaires. Le seul regret de l’auteur porte sur le manque de temps et de documentation qui l’ont forcé à trop synthétiser et négliger certains aspects qui auraient mérité une certaine attention.

février 1952.

La suite en espagnol.

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