90 ans après, que reste-t-il du Congrès de Tours ?

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En décembre 1920, le Congrès de Tours du Parti Socialiste (Section Française de l’Internationale Ouvrière) adoptait à une large majorité une résolution du Comité de la 3e Internationale, et créait ainsi la Section Française de l’Internationale Communiste (SFIC), plus tard appelée Parti Communiste. Le Comité de la 3e Internationale avait été fondé en France en mai 1919 par des révolutionnaires qui s’étaient opposés à la Guerre mondiale : à sa tête se trouvaient Fernand Loriot, Boris Souvarine et Pierre Monatte.

La résolution adoptée au Congrès de Tours en décembre 1920

Mais rapidement le développement du nouveau parti a été entravé par les dérives autoritaires des bolchéviks (dérives qui avaient été dénoncées depuis longtemps par la révolutionnaire communiste Rosa Luxemburg). Par la suite, l’aggravation de ces dérives par le stalinisme en URSS puis dans tout le Komintern a détruit de l’intérieur les partis communistes, et les staliniens ont exclu la plupart des principaux fondateurs : Souvarine et Monatte furent exclus dès 1924, Loriot continua à combattre de l’intérieur la stalinisation du parti puis fut poussé à la démission en 1926. Ces militants et bien d’autres ont poursuivi leur lutte à l’extérieur du parti stalinisé, en animant les revues La Révolution prolétarienne et Le Bulletin communiste, et en créant des groupes communistes anti-staliniens comme le Cercle Communiste Démocratique.

Il faut rappeler que le stalinisme naissant a été dénoncé dès les années 1920 par des militants communistes, qui furent pour cela exclus par la bureaucratie. La dictature capitaliste d’État exercée en URSS contre les travailleurs a été critiquée comme telle par de nombreux communistes, par des fondateurs du parti comme Loriot, Souvarine et Monatte, par des communistes anti-staliniens de tous pays, par des luxemburgistes, des conseillistes, d’autres marxistes, des socialistes révolutionnaires, des communistes démocratiques, etc.

À l’inverse, le parti stalinien a eu des positions opposées aux intérêts des travailleurs et opposées aux principes du communisme, en particulier en renonçant à toute perspective révolutionnaire (comme on l’a vu en 1936, 1945 et 1968), en soutenant le pacte Hitler-Staline au début de la Seconde guerre mondiale, en votant les pleins pouvoirs au « socialiste » Guy Mollet pour écraser la révolte algérienne dans les années cinquante, pour finir par adhérer au Programme commun de gestion du capitalisme avec le PS dans les années 1970, jusqu’au gouvernement Jospin. Même après la fin de l’URSS en 1991, en l’absence d’un bilan de fond et d’une véritable remise en cause politique et historique, il n’y a pas eu de retour possible du PCF vers le communisme qui était porté par ses véritables fondateurs, les militants du Comité de la 3e Internationale. Il ne reste donc pour ainsi dire rien du Congrès de Tours.

Mais l’objectif d’auto-émancipation des travailleurs, d’un monde libéré du capitalisme, de l’exploitation par le travail salarié et des États, reste pleinement d’actualité : à l’opposé du stalinisme, le projet communiste reste celui d’une communauté humaine mondiale, d’« une association où le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous ». Pour y arriver, « l’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes », et non celle d’un parti autoritaire, séparé des masses par la professionnalisation et la confiscation des tâches politiques.

Critique Sociale

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Critique Sociale est une revue qui s’inspire du marxisme, en particulier du luxemburgisme, certainement pas comme des dogmes (qu’ils ne sont en réalité nullement), mais comme des outils contribuant au libre exercice de l’esprit critique, à l’analyse de la société et à la compréhension de sa nécessaire transformation par l’immense majorité. Nous combattons le système capitaliste et toutes les formes d’oppression. Nous militons pour une société démocratique, libre, égalitaire et solidaire : une société socialiste, au véritable sens du terme.

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2 Réponses to “90 ans après, que reste-t-il du Congrès de Tours ?”

  1. michel Says:

    Notice de Fernand Loriot dans le Maitron:

    Né le 10 octobre 1870 à Céton (Orne) ; mort le 12 octobre 1932 à Paris ; instituteur ; trésorier de la Fédération des instituteurs en 1912 ; socialiste, membre du Comité pour la reprise des relations internationales (CRRI), secrétaire du Comité de la IIIe Internationale ; membre du Comité directeur du Parti communiste (secrétaire international) ; opposant à la “bolchevisation”, rompt avec le Parti communiste en 1926 ; collaborateur de “Contre le Courant”, puis syndicaliste révolutionnaire.

    Fils d’un distillateur de Puteaux (Seine-et-Oise), élève au lycée Chaptal, Fernand Loriot devança l’appel. Réformé, il entra dans une banque, mais son goût de l’enseignement le poussa à étudier la pédagogie. Devenu instituteur, en 1900, il exerça à Noisy-le-Sec, à Puteaux (Seine) et Aubervilliers. En 1901 il adhéra au Parti socialiste français mais, selon ses mots, n’éprouva qu’un enthousiasme médiocre pour le socialisme de clocher qu’il y trouva. En 1906, par contre, il rejoignit la Fédération des instituteurs “avec joie”. Il en devint, en 1912, le trésorier (congrès de Chambéry, 15-17 août 1912) et fut poursuivi pour avoir signé la motion favorable au “Sou du Soldat” par la 9e chambre correctionnelle de la Seine, il fut condamné, le 22 octobre, à 50 f d’amende.

    En 1914, il céda à la vague d’Union sacrée mais, dès la mi-août 1915, défendit des positions hostiles à la guerre. Accentuant son action au sein du Parti socialiste, il fut chargé par ses camarades de la Fédération de maintenir le contact avec le petit noyau de militants (P. Monatte, A. Merrheim, A. Rosmer, etc…) qui, depuis août 1914, résistait à l’élan guerrier. Début 1916, Fernand Loriot participa à la création du Comité pour la reprise des relations internationales (succédant au Comité d’action internationale pour la paix) dont A. Merrheim et Bourderon étaient les secrétaires. Cette même année il fut déplacé d’office à Gennevilliers, pour avoir transmis à la CGT une lettre de la Fédération des instituteurs jugée injurieuse pour le gouvernement. Il décida de prendre un congé pour se consacrer à l’action politique. Dans le courant de l’été, il rédigea, avec l’aide de Louis Bouët et Gabrielle Bouët et le concours de Léon Trotsky une brochure intitulée : “Les socialistes de Zimmerwald et la guerre”, dénonciation des “socialistes-nationalistes”, de “l’inconséquence” de la minorité longuettiste, et défense des positions zimmerwaldiennes qui considéraient la défense nationale comme non socialiste. Soutenu par l’importance grandissante des minoritaires, Fernand Loriot fut envoyé à la Commission administrative permanente en tant que trésorier, mais fut victime de l’ostracisme des parlementaires qui refusaient de verser leurs cotisations à un homme qui critiquait leur indiscipline et abus de pouvoir. En mars 1917, A. Merrheim lui demanda de se rendre en Suisse pour assister à une réunion internationale. Après le passage clandestin de la frontière, grâce à Lucie Colliard, Fernand Loriot parvint à Genève où il rencontra Henri Guilbeaux qui l’accompagna à Berne pour participer à la réunion au cours de laquelle les révolutionnaires russes décidèrent des conditions de leur retour en Russie. Lénine avait déjà engagé des pourparlers avec les autorités allemandes à la suite du refus de passage des gouvernements de l’Entente.

    Finalement, un protocole qui fixait les conditions du voyage fut signé, le 7 avril, par des membres de différents partis socialistes dont Loriot. Il eut un premier entretien avec Lénine, puis avec Angelica Balabanov et Robert Grimm et perçut alors les différences entre les courants d’idées représentés dans le mouvement zimmerwaldien.

    En 1918, Fernand Loriot obtint un passeport et put se rendre à la conférence socialiste de Londres où ses positions ne furent approuvées que par les délégués italiens (Modigliani). La répression clemenciste rendait plus difficile l’activité des opposants à la guerre, néanmoins leur influence grandissait au sein du Parti socialiste. Il se substitua, peu à peu, comme secrétaire du CRRI à Merrheim. Lors du Congrès national d’octobre, les ex-minoritaires l’emportèrent. En février 1919, Fernand Loriot fut délégué à la conférence internationale de Berne dont il dénonça le caractère “antisocialiste et contre-révolutionnaire”, surtout il y apporta son soutien sans réserve à la révolution russe. Logiquement après la création de la IIIe Internationale, Loriot et ses amis transformèrent, le 8 mai 1919, le CRRI en Comité de la IIIe Internationale. Dès lors, Loriot, devenu secrétaire du comité, fit figure de représentant officieux des bolchéviks alors que le poids des ex-zimmerwaldiens augmentait rapidement à l’aile gauche du Parti socialiste. Au congrès socialiste de Strasbourg (25-29 février 1920), les partisans de l’adhésion à la nouvelle Internationale étaient majoritaires ; seul le fait que certains délégués mandatés pour voter cette adhésion aient finalement voté contre, avait permis de retarder la transformation du Parti socialiste. Au cours du congrès, Fernand Loriot reprit à son compte, en répondant à Renaudel, les thèses de Lénine sur le défaitisme révolutionnaire. A la suite d’une conversation tenue peu avant ce congrès avec Boris Souvarine Loriot participa au lancement du Bulletin communiste auquel il collabora par la suite, en signant avec B. Souvarine et P. Monatte l’éditorial du premier numéro saluant le premier anniversaire de l’Internationale communiste. En mai, les grèves de cheminots éclatant, le gouvernement lança des inculpations pour concertation en vue de perpétrer un coup de force contre le gouvernement : les trois secrétaires du Comité de la IIIe Internationale, Loriot, Monatte et Souvarine furent arrêtés et incarcérés à la Santé. Lors du congrès de Tours (décembre 1920), Fernand Loriot était donc absent mais durant tous ces mois de détention, il put suivre et diriger, comme Souvarine, le travail des partisans de l’I.C. Il fut nommé membre du Comité directeur chargé du secrétariat international. Il fit près de dix mois de prison préventive avant de passer devant la cour d’assises de la Seine en février 1921. Acquitté, il fut libéré. En février, le Comité directeur le présenta, en compagnie de B. Souvarine, aux élections législatives dans le deuxième secteur de Paris. Au premier tour (27 février) Fernand Loriot obtint 32 957 voix, puis au second 58 OOO voix, mais fut battu par le candidat du Bloc national (70 000 voix). Les accusés du “complot” furent tous acquittés le 17 mars 1921. Quelques semaines plus tard, Fernand Loriot fit partie de la délégation française au IIIe congrès de l’Internationale communiste (juillet-août 1921). Lénine lui manifesta sa considération en déjeunant seul avec lui dans la grande salle commune.

    Au congrès fédéral de la Seine (les 4, 11, 18 décembre), Loriot intervint pour contrecarrer les attaques de Victor Méric dirigées contre le représentant du parti à Moscou, Boris Souvarine, et la constitution d’un présidium assurant en permanence le rôle de comité directeur. Lors du congrès de Marseille (25-30 décembre 1921), il démissionna, avec A. Dunois, A. Treint, P. Vaillant-Couturier, à l’occasion de la crise provoquée par la non réélection, au Comité directeur, de Boris Souvarine. Ainsi qu’il le précisa deux mois plus tard, il s’agissait de protester contre la politique de la direction du Parti “qui se déclarait toujours d’accord avec la délégation et l’Internationale, mais cet accord restait purement formel et verbal. En réalité, croissait une opposition sourde, habile à ne pas se manifester ouvertement” (Un an après Tours, discours prononcé le 5 février 1922). Sa démission devint une retraite, Fernand Loriot réalisant une intention qu’il avait eue dès son séjour à Moscou.

    Néanmoins Loriot suivit l’évolution du Parti communiste et décida de sortir de sa réserve après le Ve congrès de l’Internationale (juillet-août 1924) qui décida de la “bolchévisation” des partis communistes. Au congrès de Clichy (17-21 janvier 1925), il prit la parole pour dénoncer les exclusions de Monatte, Rosmer, Delagarde, Souvarine et rejetta l’accusation qui les visait de constituer la “droite” du parti. Puis, en juillet 1925, il signa une lettre ouverte aux membres du parti fustigeant les méfaits de la bureaucratie qui répond à l’affaiblissement du parti par un renforcement de l’appareil. Appelés devant le CC, les signataires délèguèrent Loriot qui y lut une déclaration cinglante. A la conférence nationale réunie à Ivry-sur-Seine le 10 octobre, il dénonça encore la “bolchévisation organisatoire” et critiqua dans un article publié par l’Humanité le 18 octobre la “bureaucratie inquiète et oppressive… qui… entretient l’illusion de la force et de l’activité du parti”, bureaucratie qui prospère sur le militant transformé en “rouage sans initiative qui ne connait que l’opinion d’en haut et dont le rôle se réduit à approuver, à obéir, à cotiser”.

    Naturellement, il signa la Lettre des 250 adressée à l’Internationale communiste en octobre 1925. L’année suivante, il ne reprit pas sa carte et fut sanctionné lors du 7e plénum élargi de l’exécutif de l’Internationale. Quand se constitua l’opposition communiste (trotskyste) autour de Maurice Paz , Loriot s’y rallia et appartint au comité de rédaction de Contre le courant dès son premier numéro (20 novembre 1927). Gardant son indépendance d’esprit, il en vint, dès 1928, à s’opposer aux conceptions générales du groupe et, en particulier, au rôle attribué aux syndicats. Fernand Loriot choisit la revue de Pierre Monatte, la Révolution prolétarienne, pour développer son analyse de la Révolution russe (n° 54, 15 mars 1928) : “Que vaut l’expérience russe ?” et n° 55, 1er avril 1928 : “La mission historique du prolétariat”). Constatant que “l’URSS n’est ni U (union), ce qui suppose la libre adhésion des parties composantes… ; ni R (république) puisque c’est une dictature centralisée, évoluant toujours davantage vers la dictature personnelle ; ni S (socialiste) puisque le socialisme reste à construire en Russie… ; ni S (soviétiste) car les soviets ne constituent plus en Russie la pierre d’assises du régime”, Fernand Loriot en arrivait à repousser la concordance théorique, entre parti et classe, défendant la nécessaire autonomie de la classe après la prise du pouvoir et réévaluant le rôle du syndicalisme de masse. Distinguant entre le léninisme et le néo-léninisme des “bolchevisateurs”, il affirma que “l’axe du conflit” n’était pas “entre Staline et Trotsky, mais entre stalinisme et prolétariat”. Suscitant une longue contreverse, d’autant plus qu’elle apparaissait comme contradictoire avec son engagement passé, cette prise de position lui valut d’être exclu du groupe Contre le courant. Mais lui-même se considérait avant tout comme un syndicaliste que les circonstances avaient dirigé vers l’action politique qui, selon lui, n’était pas l’action essentielle. Loriot réitéra ses critiques dans la Révolution prolétarienne (n° 95, 1er janvier 1930), et constatant la divergence toujours plus grande entre la voie suivie par le prolétariat révolutionnaire et le communisme officiel, en déduisit la primauté du syndicalisme révolutionnaire : “Conscient de son rôle et de sa force”, le syndicat “affirmera sa volonté de conserver, vis-à vis de tous les partis politiques, une indépendance qui constitue la garantie la plus sûre d’une solution prolétarienne des problèmes de la Révolution.”

    Resté adhérent à la CGT, Fernand Loriot, malade, fut contraint au silence. A sa mort, ses deux anciens camarades du Comité de la IIIe Internationale rendirent hommage à “celui qui sauva l’honneur du socialisme français pendant la guerre et qui personnifia le communisme dans les années 1917-1920” (Pierre Monatte) et dont “la fermeté de caractère et la droiture d’esprit” étaient “les traits distinctifs de sa personnalité” (Boris Souvarine).

    ŒUVRE : Les Problèmes de la Révolution prolétarienne, Paris, Librairie du Travail, 1928. — Collaboration à l’École émancipée, à la Vie ouvrière, à la Plèbe, à l’Internationale (Péricat), au Journal du peuple, à l’Humanité, au Bulletin communiste, à l’Internationale communiste et aux journaux cités.

    SOURCES : Arch. Nat. F7/13575, 13744. — Notes autobiographiques, archives Monatte, I.F.H.S. — Les Hommes du jour, n° 597, 28 février 1920. — H. Torrès, “Histoire d’un complot”, Clarté, 1921. — Les Cahiers du bolchevisme, n° 3, février 1927. — La Révolution prolétarienne, n° 140, 25 novembre 1932. — Le Bulletin communiste, n° 32-33, juillet 1933. — L. Bouët, “Les Pionniers du syndicalisme universitaire”, l’École émancipée, s.d. — Notes de Jacques Girault. — P. Robrieux, Histoire intérieure du Parti communiste français, t. 1 et t. 4. — Le mouvement ouvrier français contre la guerre 1914-1918, Paris, Edhis, 1985. ICONOGRAPHIE :La Révolution prolétarienne, n° 140, 25 novembre 1932. — Floréal, n° 16, 22 mai 1920.

    Jean-Louis Panné

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  2. Aubert Says:

    Quelques oublis forcément significatifs dans ce résumé sur le PCF;

    Tout d’abord le poid énorme des mauvaises habitudes du parti socialiste.

    Le pacte Laval-Staline, le Front populaire politique de défense et maintient des intérêts de la bourgeoisie, la résistance et la « libération » qui suivit.

    Il reste que le congrès de Tours a posé la question d’un parti révolutionnaire prolétarien qui ne pouvait s’envisager qu’en solidarité avec la révolution russe et son gouvernement bolchevique dans le cadre d’une nouvelle internationale.

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