Le groupe Solidarity en Grande-Bretagne (Buick, 2005)

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Article d’Adam Buick paru dans le Socialist Standard de juin 2005.

Caractéristique de la scène politique radicale des années 60 et 70 fut un journal appelé Solidarity qui publiait de longs comptes rendus plutôt ennuyeux de la vie à l’usine et de conflits du travail depuis longtemps oubliés aujourd’hui. Il comportait aussi des traductions de longs articles d’un dénommé Paul Cardan (qui se révéla être l’intellectuel français Cornelius Castoriadis) proposant une critique du capitalisme remplaçant celle de Marx jugée obsolète et erronée. Ses militants avaient été membres du Parti communiste et, quoique brièvement, de la Socialist Labour League trotskyste. L’un d’eux était Maurice Brinton (également connu sous les noms de Martin Grainger et Chris Pallis) dont sort en librairie une compilation d’articles choisis de la période 1960-1985 (For Workers’ Power. The Selected Writings of Maurice Brinton, édité par David Goodway. AK Press. £12) et qui semble avoir été son principal théoricien. Né en 1923, il est décédé cette année.

Ce qui caractérisait Solidarity était son rejet complet du léninisme et du concept de parti d’avant-garde, et son plaidoyer pour les conseils ouvriers (plutôt que le parlement ou un parti d’avant-garde) comme voie vers le socialisme. Selon eux, l’organisation révolutionnaire ne devait pas chercher à mener la classe ouvrière mais être simplement un outil que les travailleurs peuvent utiliser pour transformer la société; de même elle devait s’efforcer de préfigurer dans son organisation et ses processus décisionnels la société future en pratiquant « l’autogestion » et en encourageant les travailleurs à compter sur leurs propres efforts plutôt que sur la confiance en leurs dirigeants. Une partie de ce que disait Solidarity était donc semblable à ce que nous disions aussi. Par exemple: «Si la classe ouvrière ne parvient à comprendre le socialisme – et à le souhaiter – il  ne peut y avoir aucune perspective socialiste.  On ne pourrait que remplacer une élite dirigeante par une autre » (mars 1969).

«Pour nous, les révolutionnaires ne sont pas une élite isolée, destinée à un rôle d’avant-garde.  Ils sont un produit (bien que les plus lucides) de la désintégration de la société actuelle et de la prise de conscience qu’il devra être remplacé »(février 1972).

«Nous considérons comme illogique (et/ou malhonnête) le fait que ce soient ceux qui parlent le plus de la capacité de la classe ouvrière à créer une nouvelle société qui aient la moindre confiance dans la capacité des gens à se passer de dirigeants » (« As We Don’t See It », 1972).

Comme nous, ils ont impitoyablement dénoncé le léninisme, le trotskisme et l’avant-gardisme comme non seulement erronés, mais aussi  comme positivement dangereux, comme l’idéologie d’une nouvelle classe dirigeante fondée sur le capitalisme d’État.

Il y avait évidemment des divergences, notamment sur les conseils ouvriers, plutôt que le Parlement, ainsi que sur la pertinence des analyses de Marx et sur le contenu d’une société socialiste. Parce que pour nous la division fondamentale dans la société capitaliste est entre les propriétaires et les non-propriétaires, nous considérons la propriété commune, et la disparition consécutive du commerce, de l’argent et du marché, comme une caractéristique nécessaire du socialisme. Solidarity n’était pas aussi claire sur ce point. À la suite de Castoriadis, Solidarity voyait la division fondamentale dans la société capitaliste comme étant celle entre les donneurs d’ordre et preneurs d’ordre et considérait ainsi la caractéristique fondamentale de la société future comme étant «l’autogestion» (ce qui serait bien sûr une des caractéristiques, ce que nous appelons « contrôle démocratique »).  Sous cet angle, la disparition de l’argent et du marché étaient considérés comme secondaires: c’était de l’ordre d’un choix de politique à prendre par ceux qui instaureraient la société socialiste. C’est apparu clairement dans la traduction publiée en 1972 sous le titre Workers’ Councils and the Economics of a Self-Managed Society d’un long article par Castoriadis, écrit en 1957, qui était essentiellement un plan pour l’autogestion par les travailleurs d’une économie de marché. Brinton savait que c’était controversé et dans l’introduction (reproduite dans cet ouvrage), il écrit (dans une référence à peine déguisée à nous) que «certains vont voir le texte comme une contribution majeure à la perpétuation de l’esclavage salarié – parce qu’il parle encore de «salaires» et ne  propose pas l’abolition immédiate de la monnaie ».

Il avait raison. Ce fut le cas, et pas seulement de notre part. Ce «conseillisme» (gestion d’une économie de marché par des «conseils, que nous avons dénoncée comme « auto-exploitation des travailleurs ») conduisit à la scission de groupes qui devinrent plus tard la «gauche communiste» d’aujourd’hui: CWO et CCI, qui malgré leur retour partiel au léninisme, ont au moins adhéré à l’idée que le socialisme/communisme devait être sans argent, une société non-salariale.

Ce n’est pas, en fait, le seul  point où Brinton nous évoqua. Dès 1961, il expliquait que « tout en rejetant le substitutionnisme du réformisme et du bolchevisme, nous rejetons également l’approche essentiellement propagandiste du Parti socialiste de Grande-Bretagne », un thème sur lequel il revint en 1974  lors de la critique d’un livre sur la révolution sexuelle qui  en préconisait la réalisation par l’éducation: « s’en tenir à une telle attitude serait de se limiter au rôle d’une sorte de SPGBiste de la révolution sexuelle».

En fait, dans ses deux principaux écrits, tous deux publiés en 1970, l’Irrationnel en politique et Les bolcheviks et le contrôle ouvrier, il a ressenti le besoin de se pencher sur nous. Dans le premier cas, il a suggéré que le Socialist Standard ne faisait que discuter de sujets économiques et politiques et ignorait les problèmes de la vie quotidienne ( ce qui n’est pas vrai comme nombre de numéros de l’époque le montrent). Dans le dernier, il a écrit que nous estimions, comme certains anarchistes, que rien de particulièrement important ne s’était passé en 1917: «Le SPGB (Parti socialiste de Grande-Bretagne) tire la même conclusion, même s’ils l’attribuent au fait que le salariat n’ait pas été aboli », ajoutant en caricaturant notre position que « la majorité de la population russe n’a pu bénéficier du point de vue du SPGB (tel que formulé par les porte-paroles dûment habilités par leur Comité exécutif) et n’a donc pas cherché à gagner la majorité parlementaire dans les institutions russes ».  Bien sûr, notre analyse était bien plus profonde que cela.

Pour être honnête ces critiques ont trouvé un écho chez certains de nos membres dans les années 1970 qui se sont finalement exclus d’eux-mêmes pour l’édition de matériel préconisant les conseils ouvriers plutôt que le Parlement comme voie vers le socialisme. Mais ce fut plus tard  source de problème pour Brinton et Solidarity quand les ex-SPGB en question devinrent le groupe « Révolution sociale» qui, comme le note Goodway dans son introduction, a fusionné avec  Solidarity pour devenir « Solidarity for Social Revolution ».

Malgré tous leurs désaccords avec nous, ces ex-membres conservaient encore la conception du socialisme comme sans argent et sans salariat ainsi que celle d’une société sans classes et sans État, et insistèrent pour que le nouveau groupe issu de la fusion adoptât cette position. Brinton en prit son parti, quoiqu’à contrecœur, et par la suite il révéla (voir son article de  1982 « Making A Fresh Start ») qu’il considérait cette fusion – qui n’a pas duré – comme mettant fin à l’âge d’or de Solidarity de 1959 à 1977. Ironie du sort, quelque chose semble en avoir déteint sur lui, comme le dernier article de cette sélection (1985) qui se termine par: «Une société socialiste devrait donc non seulement abolir les classes sociales, les hiérarchies et les structures de domination, mais aussi le travail salarié et la production aux fins de vente ou d’échange sur le marché ».

Brinton est un bon écrivain, ce livre se lit bien et présente le témoignage d’un courant de pensée radical des années 1960 et 70. Il complète bien le centenaire de notre propre publication Socialism Or Your Money Back qui reproduit également des articles de cette période.

ADAM BUICK

(traduit de l’anglais par Stéphane Julien et Adam Buick)

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2 Réponses to “Le groupe Solidarity en Grande-Bretagne (Buick, 2005)”

  1. Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Says:

    […] Bataille socialiste Le groupe Solidarity en Grande-Bretagne (Buick, 2005)La Voix des sans-papiers N°2Communisme-ouvrier N°490 ans après, que reste-t-il du Congrès de […]

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  2. A ‘Lost Text’ found – David Brown v. Maurice Brinton (1975) « La Bataille socialiste Says:

    […] Le groupe Solidarity en Grande-Bretagne (A. Buick, 2005) […]

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