Les amis de nos ennemis

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Traduction d’un article paru dans le Socialist standard (mensuel du SPGB) de juillet 2002.

Les manifestants de la marche pro-palestinienne du 18 mai sont entrés dans Trafalgar square en rencontrant un socialiste qui se tenait là, seul, en criant: « Bannissons les dieux du ciel et les maîtres de la Terre ». Le même socialiste s’est entendu dire, approximativement, d’aller au diable par des islamistes alors qu’il essayait de défendre le socialisme comme solution pour le Moyen-Orient à Hyde Park, point de rassemblement au début de la marche.

Les diverses sortes de gauchistes (gens de gauche) [*] qui participaient à la marche ont résolument refusé d’affronter la bande d’islamistes, en dépit de l’opposition ouverte de ces derniers. Mettant désespérément en œuvre leur principe selon lequel l’ennemi de mon ennemi est mon allié, les gauchistes ont ravalé leur langue et gardé le silence, et cela face aux idées les plus réactionnaires scandées par les islamistes: les nations sont séparées sur Terre de par la volonté d’Allah, pas question de défendre la cause des  travailleurs car les musulmans travaillent seulement pour Allah.  » Paix, allez en enfer [**] » criaient-ils (beaucoup de choses semblent devoir aller au diable en ce qui les concerne, semble-t-il), et pas le moindre gauchiste qui, ayant été au précédentes marches pour la « paix » contre la guerre en Afghanistan, n’ait élevé le moindre mot contre leur cri belliqueux.

Ce n’est peut-être pas si surprenant car c’était en fait une marche pro-guerre. Le S.W.P. [parti islamogauchiste anglais], par le biais de sa soi-disant Alliance socialiste, défendait le mot d’ordre de « victoire de l’Intifada ». Des gens à la manif scandaient « Pas de paix sans justice », expliquant que la cause palestinienne était juste. Ces deux slogans ne contribuaient guère à une analyse matérialiste de la situation, cela prenait plutôt une ligne moraliste quant aux droits des palestiniens.

Victoire impossible

C’est vrai sur deux aspect: le militaire et les facteurs de classe. Les palestiniens n’ont aucune chance de vaincre militairement Israël. Une guerre moderne est menée par la force économique, et Israël dispose d’un PIB de $110 milliards (en 2000) alors que les territoires palestiniens en ont un de $4.2 milliards (en 2000 aussi). Le premier a ainsi des capacités que n’ont pas les seconds, laissant la majeure partie de la population israélienne en réserve pour les combats, et dispose d’un meilleur système de transports et de communications, ingrédients essentiels d’une guerre moderne (cf. CIA World Fact Book: http://www.odci.gov/cia/publications/factbook/). Comme il n’y a pas de conditions spécifiques comparables aux jungles du Vietnam ni de levier économique utilisable par les palestiniens, la force du pouvoir est du côté israélien.

L’Intifada ne pourrait donc réussir qu’avec une intervention militaire extérieure. Ce n’est pas surprenant que cela pointe déjà. Il est largement admis que les organisations de guérilla palestiniennes Hamas et Mujahadeen sont financées et contrôlées par la Syrie et l’Iran. On signale moins la dépendance de l’Autorité palestinienne vis-à-vis de l’aide européenne: par exemple, selon le site du consulat britannique à Jérusalem, le Royaume-Uni a donné £1.12 millions pour un « projet de modernisation et unification de la législation » et fourni une aide de £1.13 millions au Conseil législatif palestinien (http://www.britishconsulate.org/dfid/govern.htm). Cela signifie que le Royaume-Uni a financé l’infrastructure administrative de base pour une entité politique palestinienne. C’est un total de plus de $121 millions que l’Autorité palestinienne a reçu (2000, CIA WorldFact Book). En comparaison, l’État d’Israël reçoit $1.1 milliards d’aides des États-Unis.

Le fondement de cette lutte, comme on l’a souvent noté dans ce journal, est la lutte pour le contrôle des ressources pétrolières du Moyen-Orient. Historiquement, les États-Unis ont misé sur la politique “Twin Pillar” [des deux piliers] consistant à utiliser Israël et l’Iran comme leurs clients régionaux pour protéger leurs intérêts. L’Iran étant parti aux nationalistes religieux, Israël est devenu le foyer des intérêts américains maintenus dans la région, et la cible principale de leurs rivaux dans leurs tentatives d’enrayer leur capacité de contrôle de la région.

Ces différents intérêts cherchent à poursuivre leurs antagonismes. Il est intéressant de noter par exemple qu’au premier stade du conflit l’armée israélienne s’est attaquée à l’infrastructure physique de l’Autorité palestinienne, infrastructure financée par le Royaume-Uni et l’Union européenne. Vu cette concurrence d’intérêts, les différentes puissances mondiales qui interviennent dans le conflit Israël/Palestine ne chercheront que des résolutions [du conflit] qui soient compatibles avec leurs intérêts propres et contraires à ceux de leurs ennemis. Il est clair qu’en tant que tel, le slogan « Victoire de l’Intifada » a un contenu nul dans les termes couramment risibles de l’ « anti-impérialisme » de gauche. La seule résolution possible dans le cadre du capitalisme est une résolution impérialiste au profit d’une ou l’autre des puissances « impérialistes » en lutte dans la région.

Quand un autre socialiste a demandé lors de la manif pourquoi on criait « Victoire de l’Intifada », des gauchistes ont répondu que les palestiniens étaient opprimés. Il serait intéressant de leur demander si les travailleurs de Syrie ou d’Iran sont aussi opprimés, et puisqu’ils le sont de fait, pourquoi ces gauchistes soutiennent les politiques étrangères de ces régimes d’oppression (…). Les gauchistes répondraient sans doute qu’ils soutiennent les luttes des travailleurs arabes, mais que les palestiniens sont opprimés en tant que peuple et que leur droit à l’autodétermination doit être défendu. Cela révèle l’approche moraliste-romantique des gauchistes: l’oppression des travailleurs palestiniens est qualitativement plus grave du fait de la dénégation de leurs droits nationaux, c’est-à-dire la dénégation du droit aux capitalistes palestiniens d’exploiter leurs travailleurs et de les escroquer en leur faisant croire qu’ils ont un intérêt commun à défendre un carré de terre.

Qui possède domine

Le nationalisme est la forme politique de la mentalité de propriétaire. Il affirme qu’un groupe de gens n’existe qu’à moins de se définir par la propriété d’une portion du monde – les relations entre les « peuples » sont en fait les relations entre ces portions de Terre plutôt qu’entre les gens – . C’était la forme prédominante de l’idéologie de la classe capitaliste ascendante au XIXème siècle, une façon de considérer le monde du point de vue de propriétés opposées, et c’est maintenant un outil pour arnaquer les travailleurs en leur faisant croire qu’il y a des intérêts communs entre eux et leurs maîtres capitalistes dans le cadre de leurs États.

Cela démontre le deuxième aspect de la situation qui dément les slogans de gauche: son contenu de classe. C’est d’abord un problème de propriété. Si les palestiniens gagnaient, ils seraient encore et toujours opprimés en tant que travailleurs, et la terre appartiendrait à une nouvelle série de propriétaires. Ils seraient toujours victimes de la pauvreté, de lois tyranniques et du chaos de l’existence capitaliste. Ils n’auraient qu’à faire le sacrifice de leurs vies pour « gagner » une telle guerre. Il en irait de même pour la classe travailleuse israélienne. La guerre moderne est par nature opposée aux intérêts de la classe travailleuse, elle implique une perturbation du système de production dont nous dépendons pour survivre qui nécessite un recours à un gouvernement tyrannique de la société en période de guerre totale.

La position de la gauche est donc basée sur des idéaux abstraits et moraux plutôt que sur une analyse matérialiste de la situation, et l’on comprend mieux pourquoi ils peuvent manifester aux côtés des religieux sans s’opposer à eux. Leur manif exprimait la volonté d’une victoire, sans tenir compte des facteurs concrets du monde réel, et exprimait leur adhésion à l’idéal de l’autodétermination nationale. Leur position est essentiellement idéaliste, c’est le désir de voir le monde se conformer à une idée rien qu’en la professant.

La position socialiste contre la religion est simple. Nous pensons que puisque les idées résultent du mouvement historique de la société, et que les prémisses des religions concordent avec des formes spécifiques de religions, la religion est un problème social et non, comme le disent les sectes protestantes, une affaire de conscience individuelle. Nous savons qu’aujourd’hui que la religion participe au processus social d’accès et de maîtrise de la connaissance, qu’elle est le vestige d’une époque révolue dans laquelle l’imagination de l’humanité dépassait ses capacités de compréhension et de contrôle du monde. Le savoir, la connaissance, est inextricablement lié à la façon dont on y accède, dont on pratique la pensée. Dès lors qu’en tant que travailleurs nous vivons dans un monde qui a acquis la capacité de contrôler son environnement, nous devons rejeter des modèles de comportement et d’analyse fondés sur l’impuissance humaine, et les modes de pensée qui vont avec.

C’est pourquoi le camarade présent à la manif pro-palestinienne a été la voix solitaire qui s’est confrontée aux confusionnistes réactionnaires de la religion, argumentant contre des idées qui ne peuvent amener les travailleurs qu’à se fourvoyer en leur cachant le caractère lié à la propriété dans toutes ces questions. Si les travailleurs du monde veulent prendre le contrôle du monde, ils doivent rejeter des slogans tels que « La Palestine aux palestiniens » et affirmer plutôt la nécessité d’une lutte contre le pouvoir d’une minorité qui étaye toutes les guerres, en proclamant « Le monde aux travailleurs! ».

Note:

[*] gauchistes en anglais a un sens moins forcément « extrême gauche » qu’en français, et en tout cas pas les évocations liées à la brochure de Lénine ou à mai 68 que ce mot véhicule. Puisqu’on peut quasiment traduire « leftist » par militant de gauche, nous mettons une parenthèse. [N.d.T.]

[*] Il y a une distinction théologique en anglais entre aller en enfer et aller au diable. [N.d.T.]

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