Les bordiguistes et « la nature et le rôle de la Russie » (1952)

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(extrait de l’article « La crise du bordiguisme italien » d’A. Véga, Socialisme ou Barbarie, Nº 11, novembre-décembre 1952)

La Gauche italienne a rejeté, dès 1933, la position trotskyste de défense de la Russie et proclamé le caractère contre-révolutionnaire de la politique stalinienne.

Mais, comme nous l’avons déjà dit, aucune analyse sérieuse des causes du triomphe du stalinisme en U.R.S.S. ni de la nature de celle-ci n’a été faite.

Dans la plupart des documents bordiguistes, l’échec de la révolution en Europe après 1917 est attribué aux fautes tactiques de la IIIe Internationale. Nous ne nous étendrons pas sur cette explication simpliste qu’on pourrait à juste titre assimiler à l’explication populaire de la défaite par la trahison. L’échec de la révolution et plus encore les formes de cet échec, tout comme l’évolution ultérieure du capitalisme, ont montré que les conditions historiques n’étaient pas mûres à cette époque pour une victoire décisive généralisée. C’est là évidemment une explication « après coup », explication qu’on ne pouvait pas donner il y a trente ans, mais qui, loin de nier l’importance fondamentale des événements de cette période pour l’avenir de la classe ouvrière, peut seule servir justement à définir ce qui était fondamental. Explication après coup, mais certainement plus sérieuse que celle de l’échec déterminé par une « application tardive des positions tactiques des marxistes radicaux » (Bases pour l’organisation, 1952 ).

En ce qui concerne le triomphe du stalinisme en Russie, l’explication bordiguiste se contente d’en attribuer la cause à l’isolement de l’U.R.S.S. par suite du recul de la vague révolutionnaire en Europe. Et sur le déroulement concret des événements, la formation en Russie d’une couche exploiteuse remplissant non seulement les fonctions classiques de la bourgeoisie mais perfectionnant et transformant le système d’exploitation, utilisant les organismes créés par la classe ouvrière, le parti et l’Internationale, pour affermir sa propre domination sur le prolétariat, l’analyse bordiguiste est inexistante ou contradictoire à souhait.

La Plateforme du P.C.I. d’Italie de 1945 nous apprend en effet : « . . . l’économie a repris des caractères de privilège et d’exploitation les salariés ; dans le domaine social les couches aisées ont repris de l’influence… »

Si la première phrase est insuffisante, la deuxième est fausse de toute évidence. Les anciennes couches ont été détruites, éliminées socialement. Des nouvelles couches sont apparues dont les fonctions de direction ne reposent plus sur des titres de propriété ni ne sont garanties par eux ; les revenus de ces couches sont inséparables de leur fonction dirigeante réelle (politique ou économique) et ne découlent pas de la possession d’actions ou de parts quelconques dans une entreprise privée, indépendamment du rôle réel de leurs possesseurs, comme c’est le cas dans le capitalisme classique. Ces nouvelles couches constituent en fait la classe capitaliste bureaucratique russe qui dispose de la plus-value extraite aux prolétaires industriels et agricoles et l’utilise selon les besoins de sa propre domination.

Or, les bordiguistes se refusent à voir dans la bureaucratie russe autre chose que la machine administrative de l’État : les bureaucrates sont des exécutants et l’État n’est autre chose, suivant la formule classique, qu’un instrument de violence au service des capitalistes privés.

Que cet instrument organise, dirige toute l’économie, qu’il planifie la production du trust géant tout comme celle de la moindre usine, qu’il fabrique la bombe atomique aussi bien que la production littéraire, qu’il assume en un mot toutes les fonctions que la classe dominante (et pas seulement son État) remplit ailleurs, cela ne change rien au problème selon les bordiguistes. Ils se refusent ainsi à reconnaître que la classe dominante en Russie se trouve à l’intérieur de l’appareil étatique, dont elle occupe les postes dirigeants, ce qui ne signifie pas que l’État ait perdu son caractère d’instrument (ou qu’il soit devenu lui-même une classe !) mais qu’il est l’instrument de la classe dominante dans tous les domaines : appareil de coercition et de gestion des moyens de production à la fois.

Mais si la bureaucratie dirigeante (économique, politique, militaire) n’est pas la classe dominante, quelle est donc cette classe et au profit de qui s’effectue l’exploitation de la force de travail russe ?

La position bordiguiste sur ce problème est extrêmement confuse. Nous avons vu comment, dans la Plateforme de 1945, c’étaient « les couches aisées qui avaient repris de l’influence ». Mais dans un texte plus complet publié un peu plus tard (« La Russie soviétique de la Révolution à nos jours », Prometeo, n » 1. Juillet 1946. Année I. Pages 32 et suivantes), on nous dit aussi :

« La classe exploiteuse du prolétariat russe, laquelle pourra peut-être, dans un proche avenir, apparaître au grand jour à l’intérieur du pays lui-même, est aujourd’hui constituée par deux forces historiques évidentes : le capitalisme international et l’oligarchie bureaucratique interne dominante, sur laquelle s’appuient paysans, marchands, spéculateurs enrichis et intellectuels prêts à soutenir le plus puissant.
« Le rapport économique avec le capitalisme étranger présente les caractères suivants : l’état prolétarien avait dès le début proclamé et maintenu le monopole du commerce extérieur, ce qui signifie qu’il n’est pas possible en Russie à une personne privée d’accumuler des capitaux en plaçant des marchandises russes sur le marché international et vice versa. C’est l’Etat qui préside à ces échanges et lui seul en discute et accepte les conditions et en reçoit les bénéfices ou les pertes. Si l’Etat prolétarien est politiquement fort, si dans les pays bourgeois la menace des couches sociales qui lui sont solidaires est forte et si l’économie intérieure ne se trouve pas dans une crise grave, les conditions internationales d’échange pourront être favorables ; dans le cas contraire, elles seront défavorables. Du fait que les marchandises entrées et sorties ont dû être évaluées en argent et que, avec la mesure transitoire de l’étatisation des banques, l’état ouvrier a dû se donner une monnaie négociable sur les marchés internationaux, chaque fois que celui-ci aura un besoin indispensable de produits étrangers pour son économie, il devra accepter une perte dans le rapport monétaire entre marchandises cédées et marchandises reçues. Cette différence équivaut à une différence des forces de travail, dont le produit passe aux bénéfices du capital industriel et commercial étranger, si bien que l’ouvrier qui travaille en Russie, apparemment sans patrons, cède une plus-value à l’exploitation étrangère et ne s »est pas libéré de la domination bourgeoise. »

Ce qui frappe immédiatement dans le texte ci-dessus c’est que, tandis que la définition du capitalisme international comme élément constitutif de la classe exploiteuse du prolétariat russe s’applique à un État non prolétarien — la Russie actuelle — l’explication de cette définition se fait avec l’exemple d’un État prolétarien.

En réalité, ni définition ni explication ne sont valables aujourd’hui ; elles ne sont que le replâtrage d’une idée formulée il y a 25 ans alors qu’on n’apercevait pas encore la formation d’une classe bureaucratique en Russie et qu’on cherchait à la fois l’explication de l’exploitation des ouvriers russes et du rôle réactionnaire de « l’oligarchie bureaucratique » dans l’influence directe de la bourgeoisie internationale sur un État encore ouvrier.

A vrai dire, il n’y a jamais eu de commune mesure entre le surtravail exporté et l’énorme quantité de surtravail que la classe bureaucratique russe s’est approprié et qu’elle a accumulé au travers des plans quinquennaux pour édifier, avec la puissance industrielle de l’U.R.S.S., sa propre domination de classe.

Mais l’idée de l’exploitation des ouvriers russes par la bourgeoisie internationale et de la subordination de « l’oligarchie bureaucratique » au capitalisme international n’a jamais été sérieusement révisée par les bordiguistes. Elle s’est d’ailleurs plus nettement exprimée dans d’autres textes par la formule : « La bureaucratie russe est au service du capitalisme international ». Ce qui signifierait sans doute qu’il n’y a pas, à vrai dire, de classe dominante en Russie, mais seulement une espèce de clique exploitant pour le compte d’un tiers. Or, dans la mesure où le capitalisme international n’est pas un personnage abstrait, mais (en dehors des frontières russes) le complexe économico-militaire occidental, cela voudrait dire que la clique russe est au service de Washington ! Nous n’exagérons rien en disant cela : l’hypothèse que « Staline vendrait la Russie à l’Amérique » a été très sérieusement avancée il y a quelques années par Alfa, auteur de ce texte, lequel parlait encore récemment de la « pénétration du dollar en Russie ».

D’ailleurs, l’idée de la dépendance de la Russie vis-à-vis de l’Amérique se trouve clairement exprimée dans un autre passage de ce même texte : «…la Russie d’aujourd’hui ne pourra pas dénoncer la dette de prêt et bail envers les alliés, comme elle dénonça en 1917 celle qu’elle avait vis-à-vis des états bourgeois, qui étaient tous alors ses ennemis. Elle ne le pourra pas, parce qu’elle aura nécessairement besoin d’autres locations et prêts de capital étranger pour la tâche énorme de reconstruction de ses territoires dévastés… »

Et plus clairement encore dans le passage suivant d’un article récent :

« Marx définit la dette publique comme l’aliénation de l’État. L’Etat ne peut s’aliéner qu’à un groupe privé. L’État de la classe prolétarienne ne peut s’aliéner qu’à une classe prolétarienne. Avec des grands emprunts, l’État russe s’aliène plus ou moins directement à la grande finance mondiale, maîtresse de toute la masse des titres circulant dans le monde (selon le calcul de Lénine) et le canal de cette progressive et inexorable aliénation, c’est évidemment une couche interne d’entrepreneurs d’affaires et d’entrepreneurs de complexes productifs qui s’appuient sur la bureaucratie d’État et servent d’elle. » (Battaglia Comunista, 23 mai-6 juin 1951, n° 11. Rubrique « Filo del tempo »).

La position bordiguiste se fonde surtout sur le refus d’analyser les transformations structurelles du capitalisme moderne, en Russie et ailleurs.

En effet, le premier texte définit l’économie russe de la manière suivante : « … un vaste et puissant capitalisme d’État, avec distribution de type privé et mercantile, limitée dans tous les secteurs par les contrôles de l’appareil bureaucratique central… »

Il affirme par ailleurs : « Dans les pays bourgeois les phénomènes de l’impérialisme… conduisent chaque jour à une osmose entre bureaucratie d’État et classe patronale ».

Mais comment faut-il comprendre cette osmose ? Est-ce la disparition de la propriété privée, la gestion de l’économie par une classe exploiteuse qui a la propriété collective des moyens de production et de distribution ? Est-ce la planification avec la transformation radicale du système d’appropriation de la plus-value et donc du processus d’échange et du rôle de la monnaie ?

Non pas puisque, en régime capitaliste : « La spéculation périphérique et d’initiative privée vit à son aise au milieu des plans et des limites du contrôle étatique et donne une large partie de son profit aux agents de la bureaucratie d’état qui administrent les concessions, les permis et les dérogations ».

Ainsi l’osmose n’est en réalité que l’utilisation de la bureaucratie par les capitalistes privés !

Et cela est aussi vrai pour la Russie où : « Le capitalisme monétaire privé, justement parce qu’il est empêché dans tous les sens de s’investir ouvertement dans la gestion directe des moyens de production, trouve avantage à s’ouvrir un champ de spéculation en rétribuant de manière plus ou moins légale les bonzes tout-puissants de la bureaucratie d’état qui surveillent les différents secteurs de l’économie ».

Or, si le « capitalisme monétaire privé » ne peut pas s’investir en Russie dans les moyens de production, qui gère (et non surveille !) l’économie, s’approprie et distribue la plus-value extraite aux prolétaires ?

Si l’on admet que c’est la bureaucratie, celle-ci remplit donc les fonctions d’une classe exploiteuse et il n’y a sûrement pas de place pour ce capitalisme monétaire privé qui n’est pas la bureaucratie et qui… ne peut pas s’investir dans la production ! Car, avouons qu’il est difficile de concevoir l’existence de capitalistes privés qui ne peuvent pas transformer leurs capitaux en main-d’œuvre, machines et matières premières et qui tirent donc leurs revenus… du marché noir sans doute.

Mais si la bureaucratie n’est qu’un « surveillant » rétribué de la production, si la classe dominante ne s’est pas encore fait jour, où se trouvent donc les vrais maîtres de l’économie, la classe dominante « en puissance » ?

Un autre article nous éclairera à ce sujet en nous montrant en même temps que ces capitalistes monétaires privés qui ne pouvaient pas investir dans les moyens. de production en 1946 ont trouvé le moyen de le faire en 1951 et qu’ils constituent donc la classe dominante enfin trouvée. Profond bouleversement dont personne ne s’était aperçu !

« Le socialisme des staliniens est le suivant : l’État nationalise les industries, les possesseurs de capitaux financiers prêtent à l’État, lequel investit dans la production. La répartition du produit se fera selon les plus orthodoxes principes capitalistes : une partie minime à l’ouvrier sous forme de salaire, le reste constituera le profit dont une partie ira à l’accumulation et une autre à l’entretien des classes privilégiées qui prêtent à l’État. Outre la bureaucratie étatique, les hiérarchies syndicales et de parti, la police et le corps des officiers, le clergé et les geôliers auront, en qualité d’intermédiaires et de serviteurs armés, leur partie du banquet lequel se fera, en dernière analyse, sur le dos du prolétariat. » (Battaglia Comunista, 18-31 octobre 1951, n° 20.).

Nous pourrions compléter cette vue originale du fonctionnement de l’économie russe et de la nature de la classe dominante par la définition de Alfa selon laquelle cette dernière est constituée par une « coalition hybride et association fluide entre les intérêts internes des classes de petits bourgeois, de demi-bourgeois, d’entrepreneurs dissimulés et les intérêts du capitalisme international ».

On sait qu’en Russie il n’y a pas une classe de petits bourgeois puisque l’exploitation privée n’est pas tolérée, puisqu’il n’y a pas de petits entrepreneurs, petits commerçants.

Quant aux « entrepreneurs dissimulés » il s’agit sans doute des membres des « classes privilégiées qui prêtent à l’État ». Nous attendons donc que les bordiguistes nous expliquent ce qui s’est passé depuis 1946, époque où ils ne pouvaient pas investir dans la production.

En réalité, il n’y a d’autre entrepreneur en Russie que la bureaucratie dirigeant l’appareil économique, politique et militaire du pays : cette bureaucratie est un entrepreneur collectif, pas le moins du monde dissimulé et les ouvriers russes en savent quelque chose !

Mais les bordiguistes qui qualifient la Russie de capitalisme d’État se refusent à dépasser la conception traditionnelle : capitalistes privés d’un côté, appareil d’État de l’autre, les premiers utilisant le deuxième comme instrument de coercition, etc.

Au fond ils n’ont jamais accepté le fait que la transformation de l’État ouvrier en régime d’exploitation a eu lieu de toute autre manière que par le retour à l’exploitation privée et au marché classique.

Aujourd’hui, les bordiguistes déclarent que la nationalisation de l’industrie et du sol n’ont servi en Russie qu’à faciliter le passage au capitalisme des secteurs pré-capitalistes de l’économie (Voir article « La révolution bourgeoise jusqu’au bout », B. C. n° du 5-19 février 1952.). Mais, après cela, ils continuent d’ignorer tranquillement le vrai contenu de ces mesures et attendent toujours que la classe exploiteuse apparaisse au grand jour. Il n’y a pas pour eux de contradiction entre le fait de reconnaître que tout l’appareil de production est nationalisé et en même temps d’affirmer que la bureaucratie qui en dispose n’est pas la classe dominante. Ils croient toujours en une évolution de la Russie d’aujourd’hui vers le capitalisme privé, en l’apparition d’une classe de capitalistes privés, maintenant encore « dissimulée » et qui agit provisoirement derrière le paravent de la bureaucratie étatique.

Que les faits contredisent cette thèse, que l’évolution dans tous les pays se fasse dans le sens opposé, peu importe : eux restent toujours dans la ligne de Marx, lequel n’avait parlé ni de classe dominante bureaucratique, ni… de capitalisme 1952 !

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5 Réponses to “Les bordiguistes et « la nature et le rôle de la Russie » (1952)”

  1. Aubert Says:

    Ainsi selon Véga les conditions n’étaient pas mûres en 1917;
    Mais on ne pouvait pas le savoir à l’époque!

    Désolé les mencheviks, Kautsky et les impossibilistes ne se sont pas tâtés longtemps pour le dire.
    Je ne partage pas du tout le point de vue ci-dessus.

    Bref l’article est émouvant, lire aujourd’hui l’aisance avec laquelle Véga, Casto et Lefort se sont plantés. Les deux derniers d’ailleurs rapidement n’en eurent plus rien à battre.

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  2. Les bordiguistes et « Parti et classe : la dictature du prolétariat » (1952) « La Bataille socialiste Says:

    […] Les bordiguistes et « la nature et le rôle de la Russie » (1952) […]

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  3. mondialiste Says:

    Tu as mal lu le texte. En écrivant « L’échec de la révolution et plus encore les formes de cet échec, tout comme l’évolution ultérieure du capitalisme, ont montré que les conditions historiques n’étaient pas mûres à cette époque pour une victoire décisive généralisée » Véga n’exprimait pas son propre point de vue mais récapitulait l’argumentation des bordiguistes. Regarde encore le contexte.

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  4. Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Says:

    […] La Bataille socialiste Les bordiguistes et « Parti et classe : la dictature du prolétariat » (1952)La Révolution espagnole N°2 (1936)A ‘Lost Text’ found – David Brown v. Maurice Brinton (1975)Les bordiguistes et « la nature et le rôle de la Russie » (1952) […]

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  5. Petit florilège sur la dette publique « La Bataille socialiste Says:

    […] qui s’appuient sur la bureaucratie d’État et servent d’elle. » (Battaglia Comunista, 1951, cité par A. Véga dans Socialisme ou […]

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