Les bordiguistes et « Parti et classe : la dictature du prolétariat » (1952)

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(extrait de l’article « La crise du bordiguisme italien” » d’A. Véga, Socialisme ou Barbarie, Nº 11, novembre-décembre 1952)

En réalité, pendant toute cette période, comme précédemment pendant l’émigration, la gauche italienne a été dominée par une conception particulière du marxisme, laquelle interprète l’histoire non comme le résultat du heurt entre des forces sociales, les classes, mais comme celui de forces économiques abstraites. Le processus historique n’est plus ainsi la résultante de l’action de classes antagoniques et les rapports de production (c’est-à-dire les rapports entre ces classes) ne sont plus déterminés en dernière analyse par leur lutte permanente : c’est, à l’inverse, la structure économique considérée de façon abstraite qui détermine l’action des classes, lesquelles ne seraient-plus ainsi que des exécutants aveugles des lois économiques. Conception qui rend évidemment inexplicables (quelle que soit la phraséologie marxiste dont on la recouvre) les bouleversements révolutionnaires de l’économie et des formes sociales.

Il faut remarquer d’ailleurs que cette conception semble toujours s’appliquer davantage à la classe ouvrière qu’à la bourgeoisie, dont on admet le rôle « subjectif » avec une facilité surprenante. Ainsi par exemple, la gauche italienne en émigration a pu définir la dernière guerre comme une guerre « contre le prolétariat, pour sa destruction », c’est-à-dire comme le résultat d’une action consciente de la bourgeoisie pour détruire les possibilités révolutionnaires.

A l’opposé, elle a échafaudé la théorie de « la disparition du prolétariat pendant la guerre ». Non seulement on niait ainsi toute influence de la classe ouvrière dans le cours des événements, mais on décrétait qu’il n’y avait plus de classe ouvrière. Il ne s’agit pas là d’une position particulière à un camarade, mais d’une conception que nous retrouvons tout au long de la vie de la Gauche. Dans la résolution finale du Congrès de Florence en 1948 par exemple, il est dit : « … cette concentration est conditionnée par la défaite internationale subie par le prolétariat et par sa destruction comme classe. » Et plus loin : « … destruction et défaite qui font aujourd’hui du prolétariat non un élément consciemment antagonique mais un élément essentiel de la reconstruction capitaliste. »

Cette thèse de la lutte des classes à éclipses a inspiré l’activité de la Gauche à l’étranger pendant des années ; elle a été à la fois et la cause et le résultat de sa sclérose théorique.

Ainsi par exemple, au lieu de voir dans le bouleversement révolutionnaire de juillet 1936 en Espagne l’aboutissement d’une longue période de lutte des classes, on n’a fait qu’enregistrer une « explosion ouvrière» (?) de quelques jours suivie d’une « guerre impérialiste ». La classe ouvrière était apparue pendant 24 ou 48 heures, elle avait disparu ensuite. Les combats continuaient cependant. Il y avait donc guerre. Nous sommes dans la période des guerres impérialistes ; c’est donc une guerre impérialiste ! Et le « léninisme » aidant, nous avons vu la Gauche italienne déclarer (au prix d’une scission il est vrai) que le mot d’ordre à donner en Espagne c’était la fraternisation : fraternisation des ouvriers en armes avec la garde civile, les légionnaires et les phalangistes d’en face ! [1]

En fait, une semblable interprétation de la lutte des classes tend à nier tout rôle de la classe ouvrière. C’est la pression de forces économiques abstraites qui entraîne « le changement de situation » ; il suffit alors de l’intervention d’une minorité qui, pendant la période précédente, a conservé « les principes », pour « former le parti » d’abord, renverser le pouvoir bourgeois ensuite. Cette conception à la fois économiste et blanquiste transforme le prolétariat en une masse de manœuvre. C’est au fond la négation même de la lutte des classes. A la lutte des deux classes fondamentales — bourgeoisie, prolétariat — l’une défendant ses privilèges, son mode d’organisation de la société qui est devenu un obstacle au développement de la civilisation, l’autre combattant pour supprimer son exploitation et par là même l’organisation capitaliste de la société et pour établir un système social fondé sur la satisfaction des besoins, à cette lutte historique le bordiguisme substitue celle d’un noyau de militants — le parti — contre l’Etat bourgeois.

Mais de la même manière qu’il remplace la lutte du prolétariat par l’action du parti, il substitue celui-ci à la classe dans l’exercice du pouvoir et la gestion de la société.

Si la position bordiguiste traditionnelle n’a jamais dépassé l’expérience russe sur ce problème, elle a cependant évolué : dans un sens rétrograde. Un dernier document intitulé « Bases pour l’organisation 1952 » (Battaglia Comunista, nº 5. Année XIII. 6-20 mars 1952) définit en quelques points les conceptions du P.C.I. d’Italie dont l’acceptation est une condition pour adhérer à l’organisation. Un de ces points est le suivant : « La dictature du prolétariat est exercée par le parti ». Formulation qui se trouve dans la ligne bordiguiste traditionnelle du « parti-classe » ne concevant l’existence du prolétariat comme classe que lorsque existe le parti et au travers de celui-ci.

Que cette position constitue un recul, cela devient évident lorsqu’on se réfère aux positions marxistes sur ce problème dans le passé, à « L’État et la Révolution » de Lénine par exemple. Mais le Programme du Parti Communiste d’Italie à sa fondation n’affirmait-il pas lui-même dans son point 7 : « La forme de représentation politique dans l’État ouvrier est le système des conseils de travailleurs (ouvriers et paysans) déjà appliqué dans la révolution russe, commencement de la Révolution mondiale et première réalisation stable de la dictature du prolétariat ».

L’explication théorique la plus complète de la position bordiguiste se trouve dans un texte que ces camarades considèrent aujourd’hui comme fondamental : « Force, violence et dictature dans la lutte des classes » (Prometeo, première série, nos 2, 4, 5, 8 et 9).

Ce document débute par une polémique contre les réformistes et les démocrates ; suit une justification de la nécessité de la violence, de la destruction donc (et non réforme ou conquête) de l’État bourgeois et de la nécessité de la dictature du prolétariat.

Pas un mot sur l’organisation même de cette dictature mais affirmation que c’est le parti qui l’exerce « au nom des masses ».

Or, pour Marx comme pour Lénine, la destruction de l’État bourgeois n’avait pas seulement son côté négatif, destruction, mais aussi son aspect positif : remplacement par un appareil prolétarien de pouvoir et de gestion (le « demi-État » de Lénine) formé par les organes politiques de masse : les soviets en Russie.

Les révolutions de 1905 et de 1917 en Russie ont montré en outre que la création de l’appareil de pouvoir prolétarien non seulement précède l’effondrement de l’État bourgeois mais en est même la condition.

Cette expérience ne concorde évidemment pas avec la perspective d’une révolution faite par des ouvriers inconscients ; elle dément la thèse selon laquelle « La conscience vient à la fin et, de façon générale, après la victoire décisive » [2] et montre au contraire l’étroite dépendance entre action de classe et conscience de classe, chacune réagissant sur l’autre et la conditionnant.

Nous retrouvons dans ce texte la négation du rôle de la classe ouvrière, la négation de la révolution comme aboutissement d’une période de lutte et de clarification politique dans le prolétariat, la négation de la tendance qui porte la classe ouvrière à mettre en question l’existence même de l’organisation sociale capitaliste.

Cette tendance vers la lutte politique révolutionnaire s’est manifestée déjà pendant la période ouverte par 1848. s’est précisée lors de la Commune de 1870, s’est exprimée par des grandes batailles ouvrières, en l’absence d’ailleurs de tout parti prolétarien (soit qu’il n’existait pas, soit que son influence était nulle).

La période révolutionnaire ouverte par 1917 en Europe s’est justement caractérisée par cette tendance des masses à lutter sur le terrain politique et non simplement économique. C’est elle qui a permis la formation et l’intervention des partis communistes et non l’inverse. Et même après le passage de ces partis au stalinisme, le prolétariat a continué de lutter sur un terrain politique de classe. Les travailleurs espagnols qui de 1930 à 1936 ont constamment mis en cause les bases du régime capitaliste, qui, en 1936, ont détruit ses institutions fondamentales, pris en mains la gestion des usines et des transports, ont bel et bien dépassé le fameux niveau économique et ont montré l’existence d’une lutte consciente contre le capitalisme. On peut et on doit expliquer comment l’absence d’un parti ayant un programme et des objectifs clairs a été un des facteurs essentiels de leur incapacité à constituer un pouvoir ouvrier centralisé et donc de leur échec final. Mais il est faux et grotesque de prétendre qu’ils n’avaient pas de conscience de classe.

Affirmer que la conscience ne vient qu’après la révolution et que c’est le parti qui exerce le pouvoir au nom de la classe, c’est dire que celle-ci n’est pas capable de succéder à la bourgeoisie dans la direction de la société, c’est justifier les pires théories réactionnaires.

D’autre part, affirmer que le parti exerce le pouvoir, cela ne nous explique guère comment ce pouvoir est organisé.

Mais le texte en question ne s’embarrasse pas de semblables détails. Ce qui est important c’est de démontrer qu’il n’y a pas d’autre organisme que le parti qui puisse exercer la dictature. On procède donc par élimination : les syndicats sont rejetés, les conseils d’usine aussi. On en arrive ainsi aux soviets et, après quelques généralités, nous connaissons le fin fond du problème : «… les soviets ne sont pas garantis contre une dégénérescence opportuniste… » Malheureusement le parti non plus ! La dégénérescence de l’État ouvrier en Russie ne s’est pas effectuée par le canal des soviets, mais justement par celui du parti, lequel réduisait progressivement le rôle des soviets et étouffait toute vie politique à l’intérieur de la classe dans la mesure même où il se bureaucratisait.

Aucun organisme prolétarien n’est à l’abri des influences réactionnaires. Ni parti, ni soviets. Il n’y a aucune autre garantie que l’approfondissement et l’extension permanents de la révolution.

Le parti assure la continuité de l’idéologie révolutionnaire à travers les différentes phases de la lutte, dont il exprime le contenu dans son programme ; il s’efforce à tout moment de coordonner l’action de la classe, d’élever le niveau de conscience des masses, il joue un rôle actif, essentiel, mais il ne peut pas remplir les tâches révolutionnaires à la place de la classe. Il ne peut pas se substituer aux organes de masse pour devenir lui-même organe de pouvoir et d’administration sociale.

Aujourd’hui le problème est de savoir si le capitalisme continue de développer une classe capable de prendre en charge la société, si les transformations actuelles accroissent les conditions permettant l’instauration d’un régime prolétarien. Si l’on considère d’une part la formidable capacité de défense du capitalisme (capacité qui subsistera partiellement même après l’ébranlement provoqué par une guerre), la vieille expérience de la classe dominante, ses moyens de répression et de manœuvre, et d’autre part l’ampleur des problèmes que se poseraient à un pouvoir prolétarien, on doit admettre que la destruction du capitalisme et l’organisation du socialisme ne peuvent être réalisées que par une classe ouvrière ayant une conscience élevée de ses tâches.

Nier cette conscience avant la révolution et affirmer que c’est une minorité aussi restreinte que le parti qui exercera le pouvoir, signifie admettre que la classe n’interviendra pas activement dans le cours révolutionnaire qui est une période de destruction et de construction à la fois. La révolution n’a rien à voir avec une espèce de délégation de pouvoirs de la classe au parti lequel renverserait le gouvernement établi. La révolution c’est le bouleversement des rapports sociaux dans son sens le plus large et profond. A tous les échelons de la société, des larges masses de prolétaires interviendront pour supprimer les organes capitalistes de pouvoir et de gestion de la production et les remplacer par des organes nouveaux. Seules des organisations de masse peuvent canaliser cette énorme poussée et accomplir ces tâches immenses ; elles seules peuvent être à la fois chantier et école des masses.

C’est là l’enseignement d’un siècle de lutte des classes, enseignement dont Lénine a dégagé les prémisses dans « L’État et la Révolution » et que l’Internationale Communiste a reconnu à sa fondation en déclarant valable à l’échelon international l’expérience des soviets.

Notes:

[1] Cette interprétation (qui était encore reprise dans Prometeo, organe théorique du P.C.I. d’Italie, en 1946), rend complètement inexplicable l’insurrection des ouvriers de Barcelone en mai 1937. Aussi celle-ci a été présentée comme un massacre des prolétaires, réduits au rôle de victimes passives, par le gouvernement républicain.

[2] « Force, violence et dictature… ». A remarquer l’originalité de la thèse : « A la fin » de quoi ? D’une période d’agitation révolutionnaire ? Mais si pendant cette période les ouvriers n’avaient pas encore de conscience de classe, en quoi est-elle révolutionnaire et peuvent-ils lutter contre la bourgeoisie sans avoir conscience de classe ? D’autre part, si la thèse n’est vraie que « de façon générale », il en est donc autrement dans certains cas ? Il peut donc y avoir une période révolutionnaire avec des ouvriers inconscients et une autre avec des ouvriers conscients ? Mais si ce n’est pas l’accroissement de la conscience révolutionnaire des ouvriers qui détermine le caractère révolutionnaire d’une période donnée et la violence et la justesse de leur lutte contre la classe exploitatrice, quels sont donc les facteurs qui agissent et font qu’on arrive justement « à la fin » ? Et si la conscience vient « après la victoire décisive », la révolution donc, par qui cette révolution est faite ? Par des masses inconscientes sous la direction d’un parti conscient ? Mais pourquoi des masses inconscientes suivraient-elles ce parti et sur quelle base le parti lui-même se serait formé et renforcé ?

 

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  1. Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Says:

    […] Bataille socialiste Les bordiguistes et « Parti et classe : la dictature du prolétariat » (1952)La Révolution espagnole N°2 (1936)A ‘Lost Text’ found – David Brown v. Maurice Brinton […]

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