La dynamique capitaliste des économies étatisées

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Traduction du chapitre 4 de State Capitalism : The Wages System under New Management d’Adam Buick et John Crump, 1986. [+ pdf]

Introduction

Pour nous, le capitalisme a six caractéristiques essentielles :

1. La production marchande généralisée.
2. L’investissement du capital dans la production en vue d’obtenir un profit monétaire.
3. L’exploitation des salariés.
4. La régulation de la production par le marché à travers une lutte concurrentielle en vue de profits.
5. L’accumulation du capital de ces profits.
6. Un seul type d’économie mondiale.

D’après nous, en concentrant leur attention sur quelques caractéristiques particulières au capitalisme privé (existence d’une classe de capitalistes privés, etc.), la plupart des observateurs occidentaux n’ont pas remarqué les rapports sociaux cruciaux qui sont au cœur du capitalisme. On peut dire la même chose des idéologues du capitalisme d’État, qu’ils soient officiels ou officieux (les trotskistes). Ces rapports sociaux sont résumés dans les six caractéristiques que le capitalisme présente toujours, selon nous. Bien que certaines de ces caractéristiques soient plus difficiles à démontrer que d’autres dans les pays capitalistes d’État, nous croyons que des preuves indiscutables de l’existence de celles-ci (ou de leurs équivalents) peuvent être fournies.

Dans notre tentative de démontrer la nature capitaliste des pays capitalistes d’État, nous ne nous bornerons pas à des exemples pris dans l’économie russe. La Russie est le pays capitaliste d’État le plus ancien et, aux yeux de beaucoup, le pays le plus caractéristique de ce système, mais elle n’est pas nécessairement représentative du capitalisme d’État en tant que phénomène mondial. Certes, nous allons faire allusion à la Russie (et à d’autres pays tels que la Chine, la Yougoslavie et la Hongrie) au besoin, mais nous voulons examiner un modèle général du système. Même si la Russie, et dans une moindre mesure la Chine, fournissent les éléments principaux pour ce modèle (ce qui n’est que raisonnable vu que ce sont les pays capitalistes d’État les plus peuplés et les plus puissants), le modèle n’est pas la Russie en tant que telle. En fait nous avons fait abstraction de certaines caractéristiques spécifiquement russes telle que la nature fédérale de l’URSS.

Les caractéristiques principales de notre modèle de capitalisme d’État sont les suivantes :

1. Propriété d’État des principaux moyens de production.
2. Travail salarié généralisé.
3. Usage généralisé de l’argent et du calcul monétaire.
4. Un marché libre pour les biens de consommation.
5. Un marché pour les moyens de production étroitement contrôlés et « dirigé » par l’État.
6. Une activité « planificatrice » importante sans qu’une « économie planifiée » soit réalisée.
7. Un marché noir assez répandu.

Comme on peut le constater d’après ce modèle, nos divergences avec la plupart des experts occidentaux et avec les idéologues du capitalisme d’État se trouvent moins dans les faits que dans la façon de les interpréter. Même ceux qui rejettent la théorie du capitalisme d’État pourraient, pour la plupart, accepter notre modèle comme étant une esquisse juste de la situation qui existe dans la majorité des soi-disant pays socialistes. Là où nous divergeons, c’est sur la signification que nous attachons aux diverses caractéristiques que ces pays présentent. Par exemple, beaucoup voient dans la propriété d’État des principaux moyens de production une caractéristique d’une importance primordiale, tandis qu’ils considèrent le fait que le travail salarié est répandu de façon généralisée dans l’économie comme une caractéristique secondaire ne méritant d’être signalée qu’en passant. Pour nous, au contraire, la signification relative de ces deux caractéristiques est inversée.

Si nous parlons de la signification relative des diverses caractéristiques du capitalisme d’État, cela fait ressortir la nature de la démonstration dans laquelle nous allons nous engager dans ce chapitre. Prouver que les pays capitalistes d’État sont capitalistes en démontrant qu’ils présentent les six caractéristiques que, selon nous, possède toujours le capitalisme, n’a qu’une valeur limitée. Ce qui est d’une importance beaucoup plus grande, c’est de démontrer comment fonctionne le système capitaliste d’État, d’identifier les forces qui constituent sa dynamique interne. Notre approche est donc physiologique plutôt qu’anatomique. Nous sommes moins intéressés à noter les divers signes qui définissent la bête capitaliste (d’État) que de comprendre comment et pourquoi le capitalisme d’État fonctionne ; en d’autres termes, comment et pourquoi les prétendues sociétés socialistes sont contraintes d’accumuler du capital.

Le salariat

Pour la classe salariée, toute l’indignité et toute la misère que le capitalisme entraîne s’expriment à travers le système du salariat. En effet, c’est le fouet des salaires qui force les travailleurs à entrer dans les usines, les bureaux, les mines et les autres lieux de production afin d’y travailler pour le capital en produisant une plus-value. Conscientes de ce fait, les premières générations de travailleurs militants appelaient l’emploi salarié « l’esclavage salarié » Le travail salarié est au cœur du système capitaliste de sorte que, en avançant le slogan « abolition du salariat », ces militants revendiquaient en même temps l’abolition du capitalisme. Comme Marx l’a écrit dans un passage bien connu de Travail salarié et capital : « Le capital suppose donc le travail salarié, le travail salarié suppose le capital. Ils sont la condition l’un de l’autre ; ils se créent mutuellement ».

Dans le capitalisme d’État, tout comme dans le capitalisme privé, travailler pour un salaire est la caractéristique fondamentale de la vie des travailleurs. Sous le régime capitaliste, ces derniers ne peuvent accéder aux moyens de production et participer à la production qu’en vendant leur force de travail à une entreprise qui, quelle que soit la fiction juridique, leur est confrontée en tant qu’employeur. Une fois leur force de travail vendue, les travailleurs dans le capitalisme d’État, comme les travailleurs dans n’importe quelle forme de capitalisme, perdent tout contrôle sur l’utilisation de leurs énergies physiques et intellectuelles. Ils ne sont plus en mesure de décider librement de ce que leur force de travail produit, ni de l’organisation de la production. Au contraire, vendre leur force de travail, c’est l’aliéner en tant que marchandise et donc abandonner à une entreprise-employeur le contrôle de son utilisation. Le salariat est donc non seulement l’une des caractéristiques capitalistes les plus évidentes du capitalisme d’État mais son existence démontre que l’asservissement de la classe travailleuse continue.

Certains minimisent l’importance du salariat capitaliste d’État en prétendant que la force de travail n’est pas une véritable marchandise dans les soi-disant pays socialistes. Dans le passé on entendait dire, pour appuyer ce point de vue, que le chômage existerait si la force de travail y était une marchandise. Aujourd’hui, quand le chômage est visible dans des pays capitalistes d’État aussi divers que la Yougoslavie et la Chine, on entend moins souvent cette argumentation. L’objection la plus fréquente soulevée de nos jours est qu’il n’est pas exact de dire que les travailleurs dans le capitalisme d’État vendent leur force de travail puisqu’il n’y a qu’un seul acheteur (l’État) qui, en l’absence d’employeurs se faisant concurrence, peut dicter les prix des diverses catégories de force de travail. Selon ce point de vue, non seulement l’État est-il le seul employeur, mais le fait que les travailleurs soient empêchés de s’organiser collectivement pour défendre leurs salaires et leurs conditions de travail est une raison de plus pour nier que le salariat capitaliste d’État représente un véritable marché du travail.

A notre avis, l’idée qu’il n’existe qu’un seul employeur dans le capitalisme d’État est erronée et résulte d’une tentative trop simplificatrice de décrire l’économie de chaque pays capitaliste d’État comme une seule entreprise géante. Nous en dirons davantage plus loin sur la raison pour laquelle nous ne pensons pas qu’on peut expliquer le fonctionnement des économies capitalistes d’État en termes de Russie SA, Tchécoslovaquie SA, etc., concentrant ici notre attention à l’examen de la question de l’achat de la force de travail. Malgré le fait que, dans les pays capitalistes d’État, c’est l’État qui fournit aux entreprises leurs capitaux et qui écrème une bonne partie de leurs bénéfices, les entreprises sont plus que de simples succursales passives de l’État. Il est vrai que dans beaucoup de pays capitalistes d’État, l’État a essayé vigoureusement, de temps en temps, de maintenir les entreprises pieds et poings liés et de minimiser leurs initiatives économiques, mais les entreprises ont néanmoins toujours gardé un degré d’autonomie et une certaine marge de manœuvre, surtout dans le domaine des salaires et des conditions de travail. Il y a toujours eu une concurrence entre les entreprises pour l’achat de la force de travail (et notamment pour la force de travail qualifiée) et aucune réglementation bureaucratique n’a réussi à la faire disparaître. Bien qu’on ait introduit des restrictions draconiennes sur la mobilité du travail, celles-ci se sont toujours révélées inefficaces à long terme. Par exemple en Russie sous Staline, bien qu’il ait été illégal dans la période 1940-1956 de changer d’emploi sans permission officielle, ce système s’est érodé de facto vers la fin des années quarante et a fini par être aboli en 1956. Les tensions sociales contre-productives qui résultaient de ces restrictions sur la mobilité de travail peuvent être constatées par le fait qu’en 1956 38 % des salariés changeaient d’emploi. Actuellement, le taux annuel de rotation de la main-d’œuvre est retombé à environ 20 % (Chavance, 1983, pp. 14-15).

Même si ce sont les autorités centrales qui normalement établissent les grilles nationales des salaires dans les pays capitalistes d’État, et même si elles peuvent donner des instructions aux entreprises quant au montant global du fond de salaires et au nombre total de travailleurs à embaucher, ce sont les entreprises qui ont la responsabilité d’embaucher les diverses catégories de travailleurs. Puisque les entreprises subissent une pression énorme de la part de l’État les incitant à produire selon le plan économique, elles doivent avoir les travailleurs appropriés pour pouvoir atteindre leurs objectifs de production, même si pour ce faire il faut transgresser les règles ou enfreindre la loi. En prenant encore la Russie comme exemple, la plupart des entreprises ont des panneaux à leur porte, où elles affichent les emplois vacants en essayant d’attirer des travailleurs qualifiés avec des détails sur le logement, les services sociaux et les congés qu’elles peuvent offrir. La concurrence est si intense que presque un tiers des travailleurs est recruté en dehors des filières officielles, tandis que beaucoup d’experts occidentaux pensent qu’à part quelques exceptions, la grande majorité des ouvriers et employés sont recrutés aux portes de l’usine ou du bureau (Sapir, 1980, p. 165, et 1984, p. 6l).

Bien qu’il existe des preuves irréfutables que les entreprises capitalistes d’État se font concurrence pour acquérir de la force de travail, Tony Cliff, entre autres, nie que cela implique l’existence d’un véritable marché du travail. Il argue que même si le niveau des salaires nominaux peut être influencé par la concurrence entre les entreprises, les salaires réels ne peuvent l’être puisque « le montant total des salaires réels est déterminé à l’avance par la quantité de biens de consommation prévue dans le plan » (Cliff, 1970, p. 158). Cliff fait ici une double erreur, en exagérant l’impact de la planification et en négligeant le marché noir. Il n’est pas vrai que les régimes capitalistes d’État soient capables de planifier la production de biens de consommation aussi exactement que Cliff ne le pense. Par exemple, personne en Russie n’a planifié la production des réfrigérateurs par des entreprises appartenant à onze ministères de tutelle. Cette situation s’est produite par hasard quand des ministères responsables de l’industrie lourde se sont trouvés avec une capacité productive excessive, ont identifié les biens de consommation pour lesquels il y avait une demande importante, et ont autorisé des entreprises sous leur tutelle à produire des produits industriels légers. Quant au marché noir, nous y reviendrons plus tard. Pour le moment il suffit de faire remarquer que c’est précisément dans le domaine de la demande frustrée de biens de consommation qu’il est le plus florissant. Toutefois le terme « marché noir » peut prêter à confusion puisqu’il n’implique que l’achat et la vente illégaux des articles qui ont été produits légalement. S’il s’agissait simplement de cela, Cliff aurait raison de prétendre que la quantité des biens de consommation est planifiée. Le « marché noir » s’étend, cependant, dans le domaine de la production, et des termes tels que « seconde économie ») ou « économie souterraine » traduisent donc avec plus d’exactitude son importance pour le salariat, voire pour toute l’économie, capitalistes d’État.

Il serait facile d’accumuler des exemples prouvant que de véritables marchés de la force de travail fonctionnent dans les pays capitalistes d’État. Mais il est plus important d’être absolument clair sur ce que l’existence du salariat nous révèle sur la nature du capitalisme d’État. Premièrement, travailler pour un salaire est si dégradant et si aliénant que son développement à une large échelle dans une société a toujours reposé sur l’émergence d’une classe qui, à cause de son manque de richesses, n’a eu aucun autre moyen de se procurer les moyens de vivre. En d’autres termes, le fait que la classe travailleuse vende sa force de travail contre paiement d’un salaire dans les pays capitalistes d’État nous révèle que les travailleurs dans ces pays ne détiennent pas les moyens de production. Deuxièmement, une caractéristique de l’achat et de la vente qui existe partout est que, en achetant quelque chose, l’acheteur acquiert le droit de l’utiliser comme bon lui semble. Ceci s’applique tout autant à l’achat de la force de travail qu’à celui de toute autre marchandise ; le fait que la classe productrice travaille pour un salaire dans les pays capitalistes d’État nous dit donc qu’elle travaille selon les conditions fixées par l’employeur.

Une troisième leçon, tout aussi importante, à tirer de l’existence du capitalisme d’État est que, comme dans toute autre forme de capitalisme, la conscience de la classe travailleuse est formée par l’expérience de la vente de sa force de travail et par l’achat des biens de consommation. Ceci fait ressortir l’incohérence des idées telles que celles exprimées par Mandel qui ne cesse de nous dire que « l’économie planifiée » dans les pays capitalistes d’État est maintenue par la classe travailleuse face aux machinations de la « bureaucratie » et aux ambitions « restaurationistes » de la bourgeoisie (Mandel, 1969, p.16). « L’économie planifiée » ; est une pure abstraction pour la classe travailleuse. Ce que la classe travailleuse éprouve dans les pays capitalistes d’État sont les activités non-planifiables que représentent, d’un côté, le salariat et, de l’autre côté, l’obligation d’acheter des moyens de subsistance malgré des salaires bas et des magasins mal approvisionnés. Négligeant totalement le fait que la vie des travailleurs dans les pays capitalistes d’État est dominée par ces activités capitalistes de l’achat et de la vente, et l’effet que celles-ci ont sur la conscience des travailleurs, Mandel voit dans la classe travailleuse la barrière principale à la « réintroduction » des rapports sociaux capitalistes. Ne voyant que des formes superstructurelles telles que la planification et les nationalisations, Mandel souscrit à la notion trotskiste qu’une simple révolution « politique » suffirait pour ouvrir la voie au socialisme dans les pays capitalistes d’État. Au contraire, la raison fondamentale pour laquelle il faut une véritable révolution sociale dans ces pays (et, bien entendu, partout dans le monde capitaliste) est que, dans la lutte pour changer de société, les travailleurs doivent se transformer, en rompant avec des comportements capitalistes tels que l’achat et la vente et en acquérant une conscience socialiste.

Le travail salarié existe dans toutes les branches de l’activité productive des pays capitalistes d’État, même dans des secteurs relativement arriérés tels que l’agriculture. Cela veut dire que l’échange marchand couvre tous les secteurs de l’économie capitaliste d’État, et le fait que les prix de la force de travail des différentes catégories ne peuvent être fixés par décret doit forcément avoir une influence sur les prix des autres marchandises. Pour les travailleurs, le salaire est le prix de leur force de travail, mais pour les capitalistes (d’État) ce qu’ils paient en salaires constitue une partie de leur capital. Les salaires sont la partie variable du capital tandis que les moyens de production en sont la partie constante. Bien que le rapport entre le capital variable et le capital constant soit déterminé par la méthode de production utilisée, il existe néanmoins toujours une marge de manœuvre pour répondre aux prix. Ainsi, si le coût de la force de travail augmente par rapport au coût des moyens de production, les entreprises — dont la performance économique est mesurée, du moins en partie, par le montant ou par le taux des profits — essayeront de changer le rapport entre le capital variable et le capital constant au profit de ce dernier. En revanche, une baisse dans le coût de la force de travail mènera au résultat inverse.

On peut attendre que l’État fasse des efforts pour bloquer ces tentatives, selon le cas, en étant plus rigoureux dans l’allocation centralisée des moyens de production, ou en imposant des limites sur les fonds de salaires ou sur le nombre de travailleurs employés. Néanmoins des règlements d’État ne peuvent jamais supprimer complètement la marge de manœuvre des entreprises. L’allocation des moyens de production par les autorités centrales est fonction des demandes soumises par les entreprises (qui se font concurrence). Si les moyens de production sont sous-évalués par rapport à la force de travail, cela entraînera une demande insatiable de la part des entreprises. Dans cette situation d’un niveau élevé de demande, non seulement les entreprises deviendront de plus en plus exigeantes et de plus en plus tenaces dans leurs réclamations auprès de l’État, mais encore elles auront recours au marché noir, et les prix officieux des moyens de production augmenteront quels que soient les prix officiels fixés par l’État. Un autre phénomène fréquemment observé dans cette situation d’une surévaluation du prix de la force de travail est que les entreprises essayent de réduire leurs coûts salariaux en réduisant leurs dépenses sur l’entretien et sur la réparation des moyens de production, entraînant ainsi une diminution de leur rendement. Dans ces circonstances, des pressions s’exerceront de tous côtés sur l’État afin qu’il augmente les prix des moyens de production par rapport au prix de la force de travail.

Le fait que le prix de la force de travail ne puisse être déterminé avec rigueur par l’État a des implications profondes pour toute l’économie capitaliste d’État. Là où la force de travail est une marchandise, tous les autres biens et services deviennent des marchandises. Là où la force de travail a son prix, toutes les autres marchandises auront les leurs, par rapport à celui de la force de travail et entre eux.

La production marchande

Une marchandise est un bien ou un service produit pour l’échange plutôt que pour l’usage. Il ne peut y avoir aucun doute que la production marchande existe à une grande échelle dans les pays capitalistes d’État. N’importe qui peut voir que, à part des paysans qui produisent en partie pour satisfaire directement leurs propres besoins, la consommation populaire passe par l’achat. La nourriture, les vêtements, les réfrigérateurs, les cuisinières, etc. sont vendus dans des magasins de détail, ce qui veut dire que la nature marchande de la grande masse des produits agricoles et de l’industrie légère ne peut être contestée. Quant aux moyens de production, même ceux qui comme Mandel prétendent que la plupart des produits de l’industrie lourde ne sont pas distribués par le moyen de l’échange marchand, admettent néanmoins que certaines catégories de biens de production sont achetées et vendues sur un marché (Mandel, 1962, pp. 33-34). Par conséquent, on peut dire que, même en mettant de côté le fait que la force de travail est une marchandise, il existe un large consensus sur l’existence d’une production marchande largement implantée dans l’économie capitaliste d’État.

Il est bien connu que Marx commence Le Capital par la phrase : « La richesse des sociétés dans lesquelles règne le mode de production capitaliste s’annonce comme une immense accumulation de marchandises ». Ceux qui nient que le capitalisme d’État est une forme de capitalisme tout en se réclamant de Marx, comment expliquent-ils donc le fait qu’une partie importante du PNB de tous les pays capitalistes d’État est composée de marchandises ? La réponse habituelle à cette question est de dire que, durant la féodalité et d’autres sociétés pré-capitalistes, des marchandises existaient avant le capitalisme, même si c’était de façon marginale, celles-ci peuvent donc également exister dans la société post-capitaliste (Mandel, pp. 31 et ss.). Cette argumentation est erronée parce que, l’échange marchand impliquant une propriété privée des produits, il était normal que des marchandises aient pu apparaître dans le cadre d’autres sociétés de propriété que le capitalisme. En revanche, puisque l’abolition du capitalisme implique la disparition de la propriété et l »établissement de la possession communautaire, la société socialiste ne fournit pas un cadre dans lequel les marchandises pourraient exister. Le communisme et la propriété s’excluent mutuellement parce qu’aucune combinaison de formes communistes d’organisation sociale avec celles qu’on trouve dans les sociétés de propriété n’est possible. C’est pourquoi l’idée d’une « société de transition », conçue comme étant une société incorporant d’un côté les rapports sociaux qui découlent de la propriété (l’échange marchand) et de l’autre les rapports sociaux particuliers au communisme (le libre approvisionnement en valeurs d’usage) n’est qu’un jeu de l’esprit.

Les idéologues attitrés des pays capitalistes d’État reconnaissent pour la plupart le fait que les rapports entre les entreprises sont basés sur l’échange marchand, tandis que les critiques occidentaux du capitalisme d’État n’ont pas l’habitude d’utiliser le concept de marchandise. Aussi, notre argumentation dans cette partie est dirigée contre les partisans trotskistes du capitalisme d’État tel Mandel. Quels sont donc les principaux arguments mis en avant par les trotskistes pour justifier leur point de vue selon lequel la plupart des biens de production dans les pays capitalistes d’État auraient cessé d’être des marchandises ? Ils soutiennent, premièrement, que la distribution des moyens de production y est consciemment planifiée à l’avance et n’est donc pas le résultat spontané de l’interaction d’innombrables transactions marchandes, et, deuxièmement, que la plupart des entreprises étant nationalisées, il ne peut s’agir d’échange quand des produits sont transférés d’une entreprise à une autre, parce que l’État en demeure le propriétaire.

L’un des aspects frappants de ces deux arguments est qu’ils accordent plus d’importance aux formes juridiques (la planification, les nationalisations) qu’à la façon dont l’économie fonctionne dans la pratique. Nous affirmons, au contraire, que, du point de vue de la classe de salariés qui produit la richesse du capitalisme d’État, le statut juridique des entreprises est tout aussi inopérant que ne l’est le mirage du plan économique. Ce qui compte pour les travailleurs, c’est la dynamique du fonctionnement des entreprises puisque c’est la façon dont celles-ci fonctionnent qui les caractérise pour leurs employés et non pas les fictions juridiques de la « planification » et de la « propriété sociale »).

Quant à la planification, on peut faire valoir deux contre-arguments. D’abord, la planification est une activité qui est à la fois moins étendue et plus aléatoire qu’on ne l’admet souvent. Même dans un pays capitaliste d’État relativement petit comme la Hongrie « il est question d’un nombre de marchandises différentes si important (des millions) que l’économie ne pourrait en aucun cas être planifiée » (Hare et al., 1981, p. 9). Quant à un pays plus grand, Xue Muqiao (directeur de l’Institut chinois de l’économie et conseiller à la Commission d’État du Plan) a avoué avec une franchise remarquable que dans le cas de la Chine

« un plan global spécifiant des objectifs arbitraires pour la base n’est pas faisable parce que (…) il existe des millions de produits et un nombre encore plus grand de variétés et de spécifications de ces produits qui ne peuvent être couverts par un plan unique. En Chine, seules quelques centaines de produits, couvrant un peu plus de la moitié de la valeur du PNB, sont traités directement par la Commission d’État du Plan. Si la commission peut calculer des chiffres exacts pour quelques dizaines de produits, elle ne peut faire que des estimations grossières pour le reste. Et même dans le cas des premiers, les chiffres ne peuvent couvrir toutes les variétés et toutes les spécifications, qui pour leur part ne peuvent être fixées que par des agences d’affaires ou entre fournisseur et utilisateur ».

Bien que le plan économique capitaliste d’État typique soit très détaillé, il faut se rendre compte que ce détail est basé en grande partie sur des conjectures et des approximations. Les plans à long terme (jusqu’à 20 ans) ne valent pas plus que des souhaits, mais les partisans du capitalisme d’État revendiquent un degré élevé d’exactitude pour les plans à court terme (un an ou moins). Cependant, il peut être instructif d’étudier les façons dont même les plans à court terme sont réalisés. Citant des recherches de P. Krylov, Kushnirsky a démontré qu’en 1979, si après onze mois 15,3 % de toutes les entreprises russes n’étaient pas en voie de réaliser leurs objectifs de production, 6,5 % seulement étaient en deçà de l’objectif à la fin de l’année. Cette amélioration spectaculaire (sur le papier) était réalisée en partie parce que beaucoup d’entreprises dont la performance était mauvaise avaient vu leurs objectifs diminués en décembre — un cas de « plan » se conformant à la performance plutôt que l’inverse.

Deuxièmement, à part les preuves empiriques abondantes quant aux insuffisances de la planification capitaliste d’État, il faut aussi aborder la question, plus théorique, « que planifie-t-on ? » Bettelheim a suggéré qu’il est naïf d’opposer la planification au marché (Bettelheim, 1970). Ce que les régimes capitalistes d’État essaient de faire, sans succès, dans le domaine productif, ce n’est pas de remplacer le marché par le plan, mais plutôt de planifier les transactions marchandes entre les entreprises. A cette fin, les autorités établissent des objectifs de production, distribuent des matières premières, orientent beaucoup de produits vers la vente d’une entreprise à une autre (c’est-à-dire qu’elles arrangent des contrats entre les entreprises), et fixent les prix. Une telle économie n’est manifestement pas une économie de marché libre mais elle est tout de même une économie de marché, même si elle se trouve façonnée et influencée par l’attention constante des « planificateurs ». Le plan n’abolit pas les rapports marchands entre les entreprises ; il ne fait que tenter de fixer (sans grand succès) ces échanges à l’avance. Des moyens de production continuent de passer entre les entreprises à travers un processus d’achat et de vente, de sorte que les courants physiques d’équipement exprimés en quantités sont compensés par des contre-courants exprimés en argent.

On objectera sans doute aux observations ci-dessus que les processus que nous avons décrits n’ont que la forme des opérations d’achat et de vente. On prétendra que leur contenu est différent, parce que les entreprises qui achètent et vendent ne sont pas des agents libres ; et que, au contraire, elles sont soumises à diverses restrictions légales en vue de les empêcher de traiter entre elles de façon autonome et directe. L’idée qu’il existe des agents libres qui s’engagent dans un échange libre est contestable même dans le cadre du capitalisme privé moderne. Mais même si nous mettons de côté cette considération et que nous imaginons le cas plus ou moins abstrait d’un échange complètement libre et égalitaire dans le capitalisme privé, il nous faut poser la question : quelle forme concrète le rapport entre l’acheteur et le vendeur prend-il ? La réponse est qu’il prend la forme d’un prix. Et dans le capitalisme privé c’est la valeur qui en fin de compte détermine les prix, même si, à cause de la péréquation du taux de profit, les marchandises ne se vendent pas normalement selon leur valeur. En d’autres termes, dans le capitalisme privé la loi de la valeur « s’applique à travers le prisme du profit » (Mandel, 1962, p.37).

Si, dans les pays capitalistes d’État, l’échange entre les entreprises se faisait à des prix fixés arbitrairement par l’État, les arguments pour le considérer comme un véritable échange marchand seraient affaiblis. Mais en réalité ce qui en fin de compte détermine les prix capitalistes d’État est encore une fois la valeur. Comme dans toutes les formes de capitalisme, le but de la production dans le capitalisme d’État, c’est d’extraire de la plus-value de la classe travailleuse et de l’accumuler sous la forme d’un capital en permanente extension. Le processus de l’extraction de la plus-value ne peut être réalisé avec efficacité que s’il existe des indicateurs appropriés pour mesurer la valeur, c’est-à-dire des indicateurs sous la forme de prix monétaires qui prennent en compte la loi de la valeur. Certes, les prix capitalistes d’État ne reflètent pas directement la valeur mais — comme nous venons de le noter — ce n’est pas le cas dans le capitalisme privé non plus. Ce qui sous-tend les prix capitalistes d‘État, c’est la loi de la valeur qui « s’applique à travers le prisme du plan » (Mandel, p. 37). Mais tout comme l’effet réfracteur du profit dans le capitalisme privé n’annule pas le statut de marchandise qu’ont les produits, l’effet réfracteur du plan modifie mais n’annule pas la nature marchande des moyens de production dans le capitalisme d’État.

Quant à l’argument selon lequel l’échange marchand n’existerait pas entre les entreprises parce que l’État demeure le propriétaire des moyens de production quand ceux-ci sont transférés, d’un point de vue formaliste et juridique il est correct. Mais l’État se rapporte toujours aux entreprises de façon à ce qu’elles soient obligées d’agir en tant qu’entités économiques ayant une responsabilité financière et qui par conséquent doivent poursuivre leurs propres intérêts économiques. Cela fait des entreprises des rivales concurrentielles, chacune d’entre elles poursuivant son intérêt particulier. Dans le cas où quelqu’un remarquerait ici une forte ressemblance avec la façon dont les rapports entre les entreprises se nouent dans le capitalisme privé, ce quelqu’un n’aurait pas tort.

Encore une fois Xue vaut d’être cité :

« Quant a l’échange des produits entre les entreprises d’État, il est vrai que, du point de vue national, il s’agit d’un échange entre un propriétaire, et lui-même, entre l’État et l’État. Mais dès que nous regardons les entreprises en tant qu’entités comptables autonomes, chacune ayant ses intérêts particuliers, l’échange de produits entre elles doit toujours être un échange égal fondé sur la reconnaissance de leurs intérêts économiques respectifs comme dans un échange entre deux propriétaires différents. »

La possibilité même d’une coopération sociale au niveau des entreprises est écartée par cet environnement de concurrence dans lequel chaque entreprise cherche à réaliser son objectif de production sans égard pour les autres. Une production et une distribution coordonnées dans l’intérêt général de la société sont tout à fait exclues. Si une entreprise essayait de se mettre en rapport avec une autre sur une base de coopération sociale (en supposant qu’une telle idée ne vienne jamais à l’esprit d’un directeur d’entreprise !), elle aurait tout de suite des ennuis avec l’État. Les entreprises sont obligées de produire uniquement en vue d’échanges (établis dans le plan) et de chercher à atteindre l’efficacité maximale (définie par le plan, et peu importe le coût social). En d’autres termes, les entreprises sont obligées d’adopter un point de vue étroit, qui leur est propre, de la production et sont empêchées d’adopter une perspective sociale. L’idéologie dominante du capitalisme privé prêche que si les firmes poursuivent leurs propres intérêts, le marché veillera à ce que l’intérêt général soit servi en fin de compte.

L’idéologie dominante dans le capitalisme d’État prêche que si les entreprises poursuivent leurs intérêts particuliers, l’État veillera à ce que les intérêts de la société soient servis en fin de compte. Il n’est donc guère surprenant crue, du point de vue de la classe travailleuse, les ressemblances entre les sociétés privées et les entreprises capitalistes d’État, en tant qu’employeurs s’engageant dans la production marchande, soient beaucoup plus pesantes que ne le sont les différences.

Nous avons peu parlé du marché noir dans cette partie, bien que le commerce illégal des moyens de production soit assez répandu dans beaucoup de pays capitalistes d’État. Bien que le marché noir fournisse quelques exemples éclatants d’entreprises audacieuses dans le domaine des biens de production, il ne faut pas prendre celles-ci comme des signes indiquant que des forces capitalistes s’échappent de la camisole de force du plan. L’activité du marché noir ne diffère pas en principe de l’activité économique autorisée. L’État ne cherche pas à supprimer le marché noir parce qu’il s’agit d’échange marchand, mais simplement parce que ces transactions d’achat et de vente se font par des canaux extra-légaux. Les produits ne se transforment pas soudainement en marchandises quand ils viennent du marché noir. Au contraire, la plupart des biens trouvés sur le marché noir étaient produits en tant que marchandises, mais en vue d’être vendus par des canaux contrôlés par l’État. C’est pourquoi il n’existe aucune différence de principe entre l’activité économique illégale et légale. La ligne de démarcation entre ce qui est permis et ce qui est défendu est tout à fait arbitraire. Cela explique pourquoi il existe également un marché « gris », où l’échange marchand légitime se confond quasi insensiblement avec le commerce illégal.

La production en vue du profit

Le fait que le capital existe bel et bien dans les pays capitalistes d’État peut être constaté d’après le fait que son corollaire, le travail salarié, y existe et que la richesse s’y présente comme une « immense accumulation de marchandises ». Le capital est de la valeur investie dans la production avec le but d’en obtenir une valeur additionnelle, ou plus-value, dont la source est le travail non payé de la classe travailleuse. Dans les pays capitalistes d’État, le capital est fourni par l’État à des entreprises qui s’engagent dans la production. Nous avons démontré que le capitalisme d’État n’est pas, à proprement parler, une économie planifiée, mais nous ne nions pas que la production au niveau de l’entreprise soit soumise à un processus de planification imposé par les autorités centrales. Les plans sont élaborés en quantités physiques puis convertis en unités monétaires, de sorte que chaque entreprise se voit imposer toute une gamme d’objectifs exprimés en termes à la fois monétaires et physiques.

Il est à noter, en passant, qu’une telle combinaison du calcul physique et du calcul monétaire n’est pas inconnue dans le capitalisme privé. Quand il s’agit de firmes hautement diversifiées et engagées dans plusieurs branches de la production, il est inévitable que le calcul soit une affaire monétaire. Toutefois Rodney Clark a montré que des firmes japonaises spécialisées dans une seule branche de production ont choisi d’éviter quelques-unes des distorsions que l’instabilité monétaire entraîne, en tenant leurs livres de compte en partie en unités physiques — en tonnes d’acier, nombre de véhicules ou bien parts du marché (Clark, 1979, pp. 63-4 et 136). Ainsi, une des raisons pour lesquelles on a recours à des objectifs monétaires dans les pays capitalistes d’État est la nature hétérogène de la production. La plupart des entreprises produisent une variété de produits dont très peu sont suffisamment homogènes pour être utilement mesurés en seules unités physiques. Quand il s’agit d’additionner des produits qui ont une nature physique incompatible, il faut avoir recours à une unité générale qui, dans le capitalisme d’État comme dans le capitalisme privé, s’avère toujours être l’argent.

Toutefois, malgré l’importance de l’argent en tant qu’unité générale de mesure dans laquelle peuvent être exprimés tous les aspects de l’activité d’une entreprise particulière, là n’est pas la raison fondamentale pour laquelle l’argent s’affirme dans le capitalisme d’État. Si c’était le cas, il serait légitime de considérer la planification comme une opération accomplie essentiellement en unités physiques, le calcul monétaire n’y figurant qu’en tant qu’exercice complémentaire. Et c’est effectivement ainsi que la plupart des commentateurs comprennent la planification dans les pays capitalistes d’État. Cette façon de la comprendre mène à l’affirmation assez répandue que le plan de production (physique) « se revêt d’une forme monétaire ». D’après nous, cela inverse la véritable signification des calculs monétaires et physiques dans les pays capitalistes d’État. Nous dirions que, à l’échelle nationale, le calcul financier dans lequel s’exprime la recherche du profit par l’État n’est pas la forme de l’activité économique capitaliste d’État mais en est l’essence même.

Le but de la production capitaliste d’État n’est pas d’obtenir des produits sous forme de valeurs d’usage, mais d’extraire de la plus-value de la classe des travailleurs salariés. C’est là la raison fondamentale pour laquelle le calcul économique dans le capitalisme d’État doit se faire en fin de compte en unités de valeur mesurée par l’argent. Pour l’État, représentant de l’intérêt général du capital dans les pays capitalistes d’État, il ne suffit pas de savoir que X millions de tonnes d’acier ou Y millions de mètres d’étoffe ont été produits. Une telle information ne révèle pas le degré d’« efficacité » de la production dans des termes capitalistes qui intéressent l’État — c’est-à-dire, en termes du montant de plus-value extrait de la classe travailleuse. N’importe quel groupe de capitalistes, qu’ils soient capitalistes privés ou d’État, doit s’assurer que la plus-value extraite des travailleurs est au moins équivalente à celle obtenue par ses concurrents. S’il ne réussit pas à égaler au moins la performance de ses rivaux, il n’aura pas assez de surplus pour maintenir le taux nécessaire d’accumulation du capital ; et, inéluctablement, il deviendra non compétitif et finalement il périra. Comme premier pas pour éviter ce sort qui attend la firme non compétitive dans le capitalisme privé, l’Etat dans les pays capitalistes d’Etat doit avoir à sa disposition une mesure qui lui permette de comparer les taux des plus-value dans les entreprises et dans les diverses branches de l’économie. Cette mesure, c’est l’argent.

En bref, nous disons que la comparaison de l’« efficacité économique » entre secteurs, qui est nécessaire là où la richesse prend la forme de la valeur, ne peut se faire que par le calcul monétaire. En général, des données physiques sont utilisées pour comparer des choses semblables. En d’autres termes, des statistiques sur la production exprimées en unités physiques peuvent être très utiles quand il s’agit de comparer la performance actuelle d’une entreprise avec sa performance dans le passé, ou bien quand il s’agit de comparer la performance de deux entreprises semblables produisant le même article. Mais quand il est question de comparer des entreprises ou des branches économiques engagées dans la production d’articles différents, seul le calcul monétaire est approprié.

La plupart des commentateurs des pays capitalistes d’État nient que le profit y joue un rôle décisif, ceci parce qu’ils voient à tort les entreprises individuelles comme homologues de la firme chercheuse de profit dans le capitalisme privé. Il est effectivement exact que les directeurs d’entreprise, confrontés avec une gamme d’indicateurs parfois contradictoires dont seuls quelques-uns peuvent être réalisés, ne voient pas forcément le profit comme la première priorité. En Russie et dans les autres pays capitalistes d’État, la valeur brute de la production était considérée traditionnellement comme le premier indicateur de la performance d’une entreprise, mais aujourd’hui d’autres indicateurs, tels que la valeur nette de la production et la productivité du travail, commencent à prendre plus d’importance. La plupart des commentateurs ont mis l’accent sur le fait que quelques entreprises capitalistes d’État, voire des branches économiques entières, fonctionnent à perte de façon permanente et planifiée et ne font jamais de profit. Nous discuterons davantage des pertes planifiées dans le paragraphe suivant ; il suffit de signaler ici que, malgré des exceptions bien connues, la règle qui gouverne la quasi-totalité de la production capitaliste d’État est que chaque entreprise doit faire un profit monétaire. C’est une obligation, pour que l’économie nationale atteigne un taux suffisant de plus-value et assure ainsi la survie de l’État.

Dans les pays capitalistes d’État, l’État poursuit son but au moyen d’un réseau d’instructions et d’objectifs qu’il tisse autour des directeurs d’entreprise. Ceux-ci cherchent à conserver leur position et leurs privilèges en utilisant la marge de manœuvre qui leur est laissée en exécutant le plan à la lettre même si ce n’est pas à l’esprit. En face des stratégies et des subterfuges changeants des directeurs d’entreprise, l’État répond en mettant l’accent sur des objectifs différents à diverses occasions. Du point de vue du directeur d’une entreprise, la production capitaliste d’État signifie d’abord réaliser les objectifs qui sont en vogue à un moment donné. A moins que le profit soit précisément l’un de ces objectifs, il ne sera pas prioritaire pour le directeur d’entreprise. L’État, en revanche, ne peut jamais négliger de veiller à l’acquisition de la plus-value. C’est celle-ci qu’il garde en vue en donnant chaque instruction et en établissant chaque objectif. Comme nous l’avons expliqué, le calcul monétaire est un outil qui est indispensable à l’État pour comparer les taux de la plus-value créée dans les diverses entreprises et branches de l’économie. Dès que nous tournons notre attention du niveau de l’entreprise au niveau de l’État, nous pouvons voir que la recherche de la plus-value, exprimée sous forme de profits monétaires, est la caractéristique essentielle du capitalisme d’État.

Marché et plan

L’argument le plus percutant qu’on peut soulever contre la théorie du capitalisme d’État est que la production dans les pays capitalistes d’État n’est pas réglée par le marché à travers une lutte concurrentielle pour les profits. En cela le capitalisme d’État diffère en effet du capitalisme privé. Dans ce dernier il existe un marché des capitaux et on peut voir clairement que le capital fait la chasse aux hauts profits. Le capital y est dans un état de flux constant, quittant les secteurs moins profitables pour ceux plus profitables de l’économie, et c’est à travers ces mouvements spontanés du capital que la production est réglée. Ce processus de régulation de la production n’est pas planifié et dépend de l’existence d’un marché libre où les prix fluctuent selon l’offre et la demande. Du fait de l’influence des monopoles et de l’intervention étatique dans l’économie, il existe très peu de pays où règne un capitalisme privé se conformant aujourd’hui à ce modèle. Mais malgré ces déviations importantes du modèle, cette description du capitalisme privé demeure essentiellement valable.

En revanche, la plupart des conditions qui permettraient aux pays capitalistes d’État de fonctionner selon ce modèle sont absentes. Bien qu’il existe un marché des moyens de production, il n’est pas libre, et bien que les prix soient ajustés s périodiquement, ils ne réagissent pas aux fluctuations à court terme de l’offre et de la demande. Il est vrai que, par sa nature même, le marché noir est libéré de l’ingérence de l’État et que les prix s’ajustent automatiquement dans ce secteur de l’économie capitaliste d’État. De plus, même si les conditions ne permettent pas de l’étudier, un marché illégal des capitaux fait certainement partie de l’économie noire. Cependant, malgré l’importance du marché noir dans beaucoup de pays capitalistes d’État, nous ne voulons pas baser notre argumentation sur son existence et nous l’ignorerons ici. Mettant donc le marché noir de côté, nous pouvons dire que le marché des capitaux est insignifiant dans les pays capitalistes d’État parce que la formation légale de capital est dirigée par l’État.

A proprement parler, donc, la caractéristique du capitalisme que nous avons décrite comme « la régulation de la production par le marché » n’est pas présente dans les pays capitalistes d’État à cause du contrôle exercé par l’État. Cependant le grand paradoxe du capitalisme d’État est que l’État bloque la régulation spontanée de la production par le marché mais se voit lui-même obligé d’introduire un mécanisme similaire. Étant donné que le marché n’est pas libre, plus que les prix sont fixés de façon bureaucratique (et à un coût économique de plus en plus élevé selon qu’ils s’écartent de la loi de la valeur), et que les entreprises n’ont pas d’autonomie financière vis-à-vis de l’État, ce dernier est obligé de prendre la responsabilité de répartir les capitaux de façon à ce qu’un taux de plus-value adéquat puisse être réalisé, au lieu de laisser jouer librement les mécanismes « naturels » du marché libre et des mouvements de capitaux entre les secteurs. En d’autres termes, l’État est obligé de construire un autre mécanisme pour faire consciemment (avec moins d’efficacité, diraient beaucoup, mais ce n’est pas notre problème) ce que le marché fait automatiquement dans le capitalisme privé.

Les admirateurs du capitalisme d’État parlent souvent comme si les planificateurs avaient carte blanche et pouvaient à leur gré répartir les capitaux entre les secteurs économiques. Mais c’est loin d’être le cas. Les pays capitalistes d’État se situent dans le cadre d’un monde capitaliste où ils se trouvent en concurrence sans merci non seulement avec d’autres producteurs dans les pays du capitalisme privé mais aussi avec d’autres pays capitalistes d’État. Tous les pays capitalistes d’État sont donc soumis à une pression pour réaliser un taux global de plus-value au moins égal à celui de ses concurrents. Ne pas réaliser ce taux pourrait empêcher l’accumulation du capital au niveau nécessaire pour pouvoir continuer à concourir avec leurs rivaux internationaux.

Dans le capitalisme privé il existe une tendance automatique (c’est-à-dire, dirigée par le marché) à ce qu’un taux plus ou moins constant de profit se réalise quel que soit l’endroit où le capital est investi. Cette tendance ne se manifeste pas dans le capitalisme d’État. Par exemple, en Russie en 1978 le taux moyen de profit dans l’industrie était de 13,5 % mais il y avait une variation énorme entre les divers secteurs de l’économie, de -3,2 % dans l’industrie charbonnière à 25,3 % dans l’industrie légère (Nove, 1980, p. 185). Même à l’intérieur d’un secteur industriel donné la variation peut être importante. Kushnirsky écrit que dans l’industrie du vêtement les entreprises les plus efficaces ont réalisé des taux de profit quatre fois plus importants que ceux réalisés par les entreprises les moins performantes (Kushnirsky, 1982, p. 22). Dans le capitalisme privé, les entreprises qui ne réalisent que des profits bas ou négatifs disparaissent tôt ou tard, mais cela ne se produit pas dans les pays capitalistes d’État parce que la plupart des pertes (tout comme les profits) ne sont pas supportées par les entreprises mais par l’État. Ce fait est une source majeure de confusion pour beaucoup de commentateurs du capitalisme d’État, qu’ils soient critiques ou admirateurs, car ils identifient le capitalisme par la nécessité pour des entreprises individuelles de faire des profits et d’accumuler du capital. Toutefois il faut comprendre que même si les mécanismes de répartition des profits sont différents dans les deux variantes du capitalisme, ce qu’on répartit est identique, à savoir, la plus-value. Dans les pays capitalistes d’État, on peut tolérer des taux inégaux dans les divers secteurs et entreprises parce que la plus-value créée dans tous les secteurs va d’abord à l’État qui la redistribue ensuite parmi les entreprises et les secteurs. Ceci ne veut nullement dire, cependant, que l’État peut rester indifférent aux profits. Au contraire, comme nous l’avons déjà fait remarquer, si dans un pays capitaliste d’État le taux global de profit tombait sensiblement en dessous de celui réalisé par ses rivaux internationaux, son économie commencerait à s’effriter et les capitalistes d’État risqueraient de perdre leur contrôle du pouvoir politique.

Ce point compris, on peut voir pourquoi la répartition des capitaux par l’État doit se faire en fonction des niveaux de bénéfice. En général, les capitaux sont dirigés vers les entreprises et les secteurs hautement performants, et lorsqu’ils sont investis dans les autres secteurs, cet investissement est accompagné d’une pression énorme pour augmenter le taux de plus-value. Nous avons déjà vu que l’existence de quelques secteurs ayant un niveau de profit bas ou même négatif peut être tolérée dans le capitalisme d’État du fait que c’est l’État qui s’approprie en premier lieu la quasi-totalité de la plus-value produite dans les entreprises et la redistribue ensuite. Mais il ne faut pas imaginer que cette capacité de tolérer des secteurs non profitables est particulière au capitalisme d’État. On peut observer assez souvent le même phénomène dans le capitalisme privé. Moyennant l’intervention étatique, certains secteurs d’une économie capitaliste privée peuvent être autorisés à réaliser moins que le taux moyen de profit ou même de fonctionner à perte. Dans ces cas, soit l’État donne des subventions (dérivées, à travers les impôts, de la plus-value créée dans les autres secteurs de l’économie) aux secteurs non profitables qui peuvent même rester aux mains des capitalistes privés, soit il nationalise ces secteurs et les fait fonctionner comme un service dans l’intérêt général du capital situé à l’intérieur de ses frontières. Pour les pays capitalistes d’État comme pour les pays capitalistes privés, il existe tout de même des limites strictes au degré de non-rentabilité que l’économie peut tolérer. Puisque la subvention des entreprises non profitables réduit le montant total de plus-value à répartir parmi les autres secteurs de l’économie, les planificateurs capitalistes d’État sont aussi réticents que leurs homologues des pays à capitalisme privé pour verser sans fin des ressources à des entreprises peu performantes.

En son temps, Staline se vantait du fait qu’en Russie l’industrie lourde s’accroissait plus rapidement que l’industrie légère, pourtant très profitable ; selon lui cela démontrait que la loi de la valeur ne réglait pas le développement des diverses branches de la production. Comme nombre de déclarations de Staline, celle-ci était tout à fait hors de propos. Car il n’existe aucune loi automatique obligeant ceux qui ont la responsabilité de réaliser de la plus-value, à, choisir nécessairement de maximiser les profits à court terme.

Dans le cadre du capitalisme privé, ces dernières décennies, les performances impressionnantes de plusieurs grandes firmes japonaises sont à attribuer en partie à leur tendance à envisager l’acquisition des profits d’un point de vue stratégique et à plus long terme que beaucoup de leurs concurrents internationaux. Les déclarations même de Staline montrent qu’il pensait à ce genre d’approche stratégique et à long terme. La loi économique qui agit effectivement dans l’économie russe (et dans le monde capitaliste tout entier), c’est la loi qui impose que suffisamment de plus-value doit être créée afin de pouvoir réaliser le taux nécessaire d’accumulation. Staline pouvait s’offrir de sacrifier une partie des hauts profits venant de l’industrie légère, mais il ne pouvait s’offrir le luxe de négliger la nécessité de réaliser un taux suffisant de profit dans l’économie russe considérée comme un tout.

En résumé l’on peut dire que dans le capitalisme privé il y a régulation tendancielle automatique de la production par le marché, et qu’au contraire dans le capitalisme d’État la production est réglée de façon tendancielle car l’État et ses bureaux de planification. Mais cette « planification » étatique est une réponse aux pressions que l’État ne crée pas et qui en fait agissent sur lui impitoyablement. Ces pressions viennent en fin de compte de la concurrence des capitaux rivaux. En d’autres termes, les pressions qui s’exercent sur l’État et ses planificateurs sont les mêmes que celles qui agissent sur leurs homologues à travers le marché dans le capitalisme privé. Exactement comme leurs homologues privés, les planificateurs capitalistes d’État ignorent ces pressions à leurs risques et périls.

Cette similitude fondamentale entre le rôle du marché dans le capitalisme privé et le rôle de l’État dans le capitalisme d’État a un corollaire dans la façon dont s’effectue la formation des prix dans les deux variantes de la. même économie capitaliste. Alors que dans le capitalisme privé, les prix sont fixés spontanément sur le marché, dans les pays capitalistes d’État (la Hongrie et la Yougoslavie étant des exceptions partielles) les prix sont fixés dans une large mesure dans les bureaux de plan. Mais cela ne veut pas dire que les « planificateurs » peuvent fixer les prix comme ils le veulent. Si les autorités capitalistes d’État souhaitent maximiser la plus-value ils doivent utiliser des prix qui prennent en compte la loi de la valeur. Bien entendu un nombre limité de prix peut ne pas en tenir compte sans que des problèmes majeurs surgissent, mais un excès de prix inexacts rendrait impossible l’identification précise des secteurs où il y a un taux satisfaisant de plus-value et des secteurs d’où la plus-value régresse. Si on permettait à cette situation de se prolonger, l’économie ne serait pas assez performante et finalement la position dominante de ceux qui exercent le contrôle politique serait menacée.

L’accumulation du capital

En discutant ci-dessus la nécessité pour le capital (d’État) de réaliser une plus-value suffisante et pour la production d’être réglée par rapport aux taux de plus-value, nous avons prêté peu d’attention à la nature dynamique du capitalisme. Pourtant c’est parce qu’il existe en son sein une concurrence entre capitaux rivaux que le capitalisme est un système économique dynamique. L’innovation et le développement des forces de production sont inhérents au capitalisme du fait que, pour survivre, chaque capital est obligé de chercher à prendre l’avantage sur ses rivaux, notamment en adoptant des méthodes de production plus efficaces qui permettent à ses marchandises de se vendre à des prix plus bas que ceux de ses rivaux. Autrement dit, l’avantage est gagné en accumulant du capital — en investissant dans de l’équipement nouveau capable de produire en plus ou moins de temps (c’est-à-dire, capable de réduire la quantité de travail socialement nécessaire à la production d’une marchandise et par conséquent de faire baisser sa valeur et son prix).

Aucun capital ne peut se permettre d’ignorer cette nécessité d’accumulation. Afin de simplement maintenir sa part de marché, chaque capital est constamment obligé de diriger la majeure partie de la plus-value qu’il réalise vers de nouveaux investissements. Dans un passage bien connu du Capital, Marx écrit :

« Le développement de la production capitaliste nécessite un agrandissement continu du capital placé dans une entreprise, et la concurrence impose les lois immanentes de la production capitaliste comme lois coercitives externes à chaque capitaliste individuel. Elle ne lui permet pas de conserver son capital sans l’accroître, et il ne peut continuer de l’accroître à moins d’une accumulation progressive » (Le Capital, I, chapitre XXIV, section III).

Le « capitalisme individuel » dont parle Marx a été quasiment éliminé du capitalisme privé moderne et, inutile de le dire, également du Capitalisme d’État. Mais les « lois coercitives externes » continuent d’agir même sur des multinationales géantes et sur des blocs entiers du capital d’État. Quelle que soit son importance et son étendue, chaque capital doit courir simplement pour rester sur place, et, pas plus que le capital privé, le capital d’État ne peut échapper à la contrainte de l’accumulation. Cependant, les entreprises capitalistes d’État n’ayant pas d’autonomie financière, la nécessité d’accumuler du capital agit en premier lieu sur l’État plutôt qu’au niveau de l’entreprise individuelle.

Pour certains de ceux qui reconnaissent l’existence d’une concurrence entre les pays socialistes d’État et les pays à capitalisme privé, il ne s’agit pas de la manifestation d’une rivalité économique inhérente au capitalisme en tant système mondial. Cette concurrence étant, pour eux, la confrontation entre deux systèmes sociaux opposés, l’un capitaliste, et l’autre non capitaliste. Tandis que nous mettons l’accent sur la similitude fondamentale entre ces pays et sur les racines économiques de leur rivalité, ces commentateurs insistent sur les différences et prônent que les conflits s’expliquent pour des raisons militaires et non pas économiques. Par exemple, Mandel prétend que la concurrence entre la Russie et les autres grandes puissances « prend principalement une forme militaire » et qu’elle n’est pas une « concurrence capitaliste » parce qu’elle « découle précisément du caractère socialement différent de l’URSS et du monde capitaliste qui se font face » (Mandel, 1962, p. 27). Sur cette base, non seulement il est impossible d’exprimer l’hostilité évidente entre des pays comme la Russie et la Chine, mais, selon nous, il est erroné de tenter de distinguer trop nettement entre des considérations militaires et commerciales.

Si les pays rivaux au sein du capitalisme privé (ou rivaux au sein du capitalisme d’État) développent un nouveau secteur économique, par exemple l’informatique, les pays capitalistes d’État doivent en faire autant pour des raisons aussi bien militaires que commerciales. Écoutons le premier ministre adjoint hongrois, Josef Marjai, expliquer en 1983 les pressions commerciales s’exerçant sur son pays :

« Même dans l’actuel climat économique mondial, dans le déséquilibre et la croissance lente, une nouvelle révolution technique est en train de se produire. la Hongrie doit s’efforcer de suivre cette révolution afin de ne pas être laissée sur la touche. Notre priorité économique principale l’amélioration de l’équilibre économique de notre pays — suppose que nous aussi nous changions à fond la structure de notre économie. Qu’est-ce que « le changement structurel » implique dans la pratique ? Il implique que nous fabriquions des produits que le monde va acheter, qui ont un contenu intellectuel plus élevé, et qui requiert moins de matières premières et moins d’énergie pour leur production. En effectuant de tels changements structurels, nous améliorerons directement la balance externe de l’économie hongroise. » (Entrevue, Financial Times, 10.5, 1983).

Si les pays capitalistes d’État omettaient de développer les secteurs économiques nouveaux qui sont apparus ailleurs, non seulement leur système d’armements serait dépassé par ceux de leurs rivaux militaires, mais de plus leurs niveaux de productivité seraient dépassés de la même manière par leurs rivaux commerciaux. Dans la mesure où les économies capitalistes d’Etat sont intégrées dans l’économie mondiale et où elles vendent leurs produits sur les marchés du monde, elles doivent, tout comme n’importe quelle autre entreprise capitaliste, s’efforcer de produire leurs marchandises aussi bon marché que les produits rivaux. C’est pourquoi la conception de l’« efficacité économique » qui prévaut dans les pays capitalistes d’État ne peut être distinguée de celle qu’on trouve dans le capitalisme privé, et pourquoi les intérêts des travailleurs sont subordonnés à la réalisation des profits. C’est la nécessité de se concurrencer tant militairement que commercialement, et donc d’accumuler du capital, qui explique pourquoi tous les pays capitalistes avancés, qu’ils soient ouvertement capitalistes ou prétendument « socialistes », se conforment au même modèle. Les mêmes secteurs économiques sont visibles et l’organisation de la production se fait d’une façon fondamentalement similaire, où que l’on regarde.

Dans ce chapitre nous avons cherché à démontrer que la dynamique économique des pays capitalistes d’État est fournie par la recherche du profit venant du travail non payé de la classe travailleuse salariée. Le profit est recherché parce que, du fait de la concurrence inhérente au capitalisme mondial, le capital d’État est obligé d’investir la plus-value nouvellement acquise dans le but contraignant de s’accumuler et donc de s’élargir. Malgré certaines ressemblances entre notre interprétation du capitalisme d’État et la théorie de « l’économie-monde » d’Immanuel Wallerstein, nous divergeons fondamentalement avec les partisans de cette école lorsqu’ils voient dans les pays capitalistes d’État des exemples d’expériences manquées de la construction « socialiste ». Selon leur théorie, les pays capitalistes d’État auraient fait des efforts vaillants pour construire « le socialisme » mais ils ont finalement été battus et obligés de faire des compromis avec le système-monde capitaliste beaucoup trop puissant (Chase-Dunn, 1982). En revanche, nous voyons le capitalisme d’État comme une formation anti-socialiste basée sur l’exploitation des producteurs non seulement dans son état de maturité opportuniste mais même dans ses périodes « héroïques » et révolutionnaires dans diverses parties du monde. Le capitalisme est bien en effet un système mondial, mais le capitalisme d’État est aussi bien partie intégrante de ce système que le capitalisme privé.

Bibliographie

Bettelheim, Charles, Les luttes de classes en URSS (1917-1923) (Paris : Maspero-Seuil, 1970).
Chase-Dunn, Christopher K, Socialist States in the World-System (Beverly Hills: Sage, 1982).
Chavance, Bernard, Le Système économique soviétique (Paris: Le Sycomore, 1983).
Clark, Rodney, The Japanese Company (New Haven: Yale University Press, 1979) .
Cliff, Tony, Russia, A Marxist Analysis (London: International Socialism, 1970).
Hare et al, Hungary : a Decade of Economic Reform (London: George Allen and Unwin, 1981).
Kushnirsky, Fyodor I, Soviet Economic Planning, 1965-1980 (Boulder; Westview, 1982).
Mandel, Ernest, Traité d’économie marxiste, Tome IV (Paris: Union Générale d’Éditions, 1962).
Mandel, Ernest, The Inconsistencies of State Capitalism (London: International Marxist Group, 1962).
Nove, Alec, The Soviet Economic System (London: George Allen and Unwin, 1980).
Sapir, Jacques, Pays de l’Est, vers la crise généralisée? (Lyon: Fédérop, 1980).
Sapir, Jacques, Travail et travailleurs en URSS (Paris: Éditions la Découverte, 1984).
Xue, Muqao, China’s Socialist Economy (Pékin: Éditions en langues étrangères, 1981).

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