Nos différences (Hekmat, 1989) [2]

by

Suite de la traduction de l’interview de Mansoor Hekmat (première partie ici, 3ème et dernière partie en préparation).

Question : Bien sûr, cette campagne théorique implique de se différencier avec de nombreux courants du soi-disant mouvement communiste existant et de résoudre les questions clefs qui s’y posent. En d’autres termes, nous devons montrer en quoi le communisme-ouvrier est une conception marxiste spécifique qui se distingue d’autres traditions qui se proclament telles. Ma question est : sur quels points essentiels penses-tu que cette lutte théorique devrait se focaliser et quelles sont ses priorités ?

Mansoor Hekmat : Laisse-moi d’abord expliquer un point. Généralement, quand une force de la gauche radicale parle de lutte théorique, elle veut d’abord dire une polémique « sur le marxisme » avec d’autres courants. Pour eux, lutte idéologique signifie controverse au sein d’une secte. Nous l’avons-nous même fait nombre de fois par le passé. Je ne peux pas entrer ici dans la question de pourquoi est-ce que lutte théorique a acquis un sens aussi limité, mais je dois dire que cela reflète, en soi, le caractère asocial, ésotérique, de la gauche radicale et soi-disant communiste. Pour nous, la lutte théorique est un aspect de la lutte de classes, et par conséquent, une bataille avec les idées qui dominent dans la société, les idées des classes contre lesquelles nous nous battons, en tant que classe dans le monde réel, dans la pratique. Une bataille contre les traditions théoriques, contre les idées bourgeoises qui sont capable de façonner l’esprit des gens par dizaines de millions. Les polémiques contre ceux qui continuent de se dire marxistes forment une partie, mais en aucun cas essentielle, de cette lutte ; ce n’est tout particulièrement pas par ce moyen-là que le profil théorique du communisme-ouvrier va surgir au devant de la scène. La campagne dont je parlais, l’offensive que le communisme-ouvrier – le marxisme comme mouvement de classe – doit lancer est dirigée contre les traditions théoriques fondamentales de la bourgeoisie, qui ne se réclament absolument pas du marxisme. Dans le champ de la bataille théorique, nous sommes confrontés au libéralisme et à la démocratie, au nationalisme, au réformisme et à la social-démocratie, à l’anarchisme et ainsi de suite. En fait, je crois que même la lutte contre ceux qui se disent marxistes n’est pas possible si on ne prend pas en compte la profonde influence que ces traditions théoriques exercent de manière sous-jacente sur la pensée des pseudo-marxistes.

Question : Peut-être pourrais-tu développer un peu ce point, puisque les polémiques internes font aussi partie intégrante de la tradition communiste – la tradition communiste-ouvrière de Marx et de Lénine. Il y a eu les polémiques marxistes contre Proudhon et Lasalle. Celles de Lénine contre les théoriciens de la Seconde Internationale ont largement permis de définir les traits politiques et théoriques du léninisme. Il y a aussi la question du révisionnisme, qui a longtemps entravé la formation de partis marxistes et la croissance du socialisme ouvrier. Quelle est la signification de cette dimension de la lutte théorique telle que tu la conçois ?

Mansoor Hekmat : En aucun cas, je ne dis qu’il faut jeter par dessus bord les polémiques au sein du marxisme. Mais regardons le contexte historique de ces polémiques – pour autant que l’un des pôles de ce débat ait réellement été le marxisme et le communisme-ouvrier – se sont déroulées, et quel rôle ces débats ont joué dans la lutte théorique du communisme-ouvrier. Ce qui fait que le marxisme est le marxisme, que le communisme est le communisme, ce n’est pas la différenciation polémique de Marx avec Proudhon ou Lasalle, c’est plutôt sa critique universelle du capitalisme et de la pensée bourgeoise dans son ensemble. Marx critique l’idéologie allemande et les pensées philosophiques antérieures. Il dresse une critique scrupuleuse des penseurs de l’économie politique, contemporains ou plus anciens. Et surtout, il critique la dynamique de la société existante et ses conséquences, de l’exploitation, la paupérisation, la colonisation, l’esclavage, la prostitution et la religion, jusqu’à la démocratie, le nationalisme et ainsi de suite. Marx part en bataille contre les classes dirigeantes et les idées dominantes. La Critique du programme de Gotha serait impossible sans le Capital et l’Idéologie allemande, et ça n’aurait pas constitué une école de pensée. Le marxisme critique une situation économique, politique et théorique dominante, et sur cette base, les critiques superficielles, non-révolutionnaires, de ce système. Tu as mentionné les critiques de Lénine contre la seconde Internationale. Ma question est, comment est-ce qu’une telle campagne aurait été possible sans la critique de l’impérialisme, du nationalisme et de la démocratie bourgeoise, comme autant d’idées qui existaient en dehors de la tradition marxiste ? C’est cette critique universelle, qui transcende le mouvement, qui a façonné le léninisme comme courant révolutionnaire contre la Seconde internationale. Je dois ajouter que Marx tout comme Lénine se sont trouvés face à de puissants courants quasi-socialistes. C’étaient des forces qui influençaient, à l’échelle sociale, l’esprit des militants ouvriers. Moi aussi, je pense que les polémiques contre d’autres forces réelles au sein du mouvement de classe, dans le sens réel du terme, sont toujours nécessaires. Mais je ne place pas ça sous l’appellation de débats doctrinaux.

La question du révisionnisme devrait être discutée plus en détail. Avec le temps, c’est un mot qui a acquis une signification de plus en plus religieuse, ésotérique. Le révisionnisme, bien sûr, ne pouvait pas être un problème à l’époque de Marx. Pour Lénine, la révision de la pensée marxiste par d’autres tendances était en relation directe avec les mouvements sociaux et les forces matérielles qui s’en servaient. C’est-à-dire que pour lui, le révisionnisme était l’expression de forces sociales et matérielles non-ouvrières. Ces forces doivent être critiquées, avant tout, sur la base de leur position politique et sociale. Lénine a défendu les véritables positions du marxisme contre les distorsions, dans le cadre du combat contre les actions politiques d’autres classes. Avant d’être un problème confiné au règne de l’idéologie et défini par le critère des principes qu’il viole, le révisionnisme apparaît comme l’expression théorique d’intérêts sociaux non-ouvriers et non-communistes. Dans son sens non-religieux, le révisionnisme signifie la montée de ces mouvements sous le nom du marxisme. Une branche du mouvement capitaliste d’État en URSS agit sous le nom du marxisme, et comme résultat, produit une interprétation particulière de cette théorie : c’est le révisionnisme. Il en va de même pour le mouvement anticolonial et nationaliste en Chine. Dans sa lutte contre le nationalisme et le capitalisme d’État en tant que tels, le communisme-ouvrier mène aussi des polémiques contre les branches pseudo-socialistes de ces mouvements. Mais en contraste avec le mouvement antirévisionniste de la gauche radicale, son identité théorique et politique n’est pas dérivée de ses démarcations avec, par exemple, le maoïsme, ou avec les résolutions du 20e ou du 22e congrès du parti soviétique, ou avec la thèse de la voie non-capitaliste au développement, et ainsi de suite. La nature totalement ésotérique de la vie intellectuelle de la gauche radicale et le fait qu’elle définisse son identité particulière sur la base de ses différences avec les camps socialistes existants prouve qu’elle se place sur les mêmes bases sociales. Les gauches radicales, tout comme les camps soi-disant socialistes qu’ils critiquent, appartiennent à la même classe sociale. Leurs différenciations avec le révisionnisme soviétique et chinois sont sectaires, quasi-religieuse, car ils ne représentent pas, par eux-mêmes, un mouvement distinct, indépendant, avec des idéaux différents. Ils ont la même critique du capitalisme et la même conception du socialisme. Leur problème est la « déviation » de ces camps par rapport à des principes, des politiques ou des tactiques. Au sens social, toutes les ramifications de la gauche radicale jusqu’à aujourd’hui, jusqu’au bordiguisme et au trotskisme, ont émergé comme critiques de ce courant principal. Personne ne peut définir le trotskisme isolément, par sa confrontation indépendante avec la société bourgeoise. C’est un produit dérivé du courant principal, une version spécifique au sein du même mouvement social.

En bref, bien que le communisme-ouvrier aura surement à mener des polémiques contre ces traditions également, son identité politique se définit par sa confrontation avec la société bourgeoise dans son ensemble et avec les courants principaux de la bourgeoisie. Tu as mentionné les polémiques passées de la tradition marxiste et communiste-ouvrière. Très bien, mais ma question est : quelles sont les polémiques théoriques qui sont cruciales aujourd’hui pour préparer la révolution : Les polémiques avec le maoïsme, le trotskisme, la Nouvelle gauche ? Ou avec le nationalisme, le syndicalisme, le libéralisme et la démocratie, le réformisme, la social-démocratie, le gorbatchévisme, le thatchérisme, et ainsi de suite ? C’est-à-dire avec les interprétations de la société actuelle qui façonnent l’esprit des travailleurs et de la société en général. Depuis l’époque de Marx, le communisme-ouvrier s’est posé par une confrontation de classe avec la société bourgeoise, et pas seulement en essayant de préserver sa pureté théorique vis-à-vis des courants les plus proches.

Laisse-moi ajouter quelques points. Premièrement, nous devons voir jusqu’à quel point ces gens vont adhérer à Marx dans la période dans laquelle nous entrons. Jusqu’ici, il semble qu’ils aient tous, soit rejoint le chœur de la « fin du marxisme », ou qu’ils attendent que cette vague retombe. A la fin des années 60 et au début des années 70, quand le marxisme était à la mode parmi les intellectuels, il y avait certainement un plus grand besoin de l’intervention du socialisme-ouvrier dans la lutte pour la légitimité de l’interprétation ouvrière du marxisme. Deuxième point, nous ne devons pas tomber dans le piège de la lutte doctrinale. Pour critiquer le maoïsme et le populisme, il n’y a pas besoin de se référer à ce que Marx a vraiment dit. Nous pouvons exposer directement le noyau nationaliste de ce courant et le dénoncer. Pour moi, aller trop loin dans les polémiques « intra-doctrinales » avec ces tendances ajouterait à la confusion qui entoure leur identité sociale réelle. Troisième point, comme je l’ai déjà dit, les autres versions du marxisme ne résultent pas d’incompréhensions ou de disputes académiques. Ce sont les interprétations du marxisme, comme théorie, par d’autres tendances sociales, par le nationalisme, le réformisme ou la démocratie, en tant que mouvements sociaux. Ces forces n’ont pas seulement fait main basse sur le marxisme. Par exemple, la base du nationalisme est le racisme, et il peut par ce biais donner sa propre interprétation du darwinisme. Mais polémiquer dans le champ de la biologie et de l’évolution non seulement passerait à côté du problème, mais masquerait les différences réelles. Quatrième point, la profusion de débats sur ce que « Marx a réellement dit »reflète jusqu’à un certain point l’audience que les tendances non-ouvrières ont créées pour Marx. L’intellectuel bourgeois a fait de ces polémiques une profession, et cette profession, détachée de la lutte communiste, a exercé une certaine attraction, au moins jusqu’à il y a sept ou huit ans. Je crois que lorsque le centre de la lutte communiste revient à la classe ouvrière – et que les leaders ouvriers sont le principal auditoire des polémiques théoriques – la nature doctrinale des différenciations théoriques diminue au profit de formes plus classiques, comme la confrontation entre le socialisme et le nationalisme, le socialisme et le libéralisme, etc.

Même dans cette lutte théorique contre les forces qui usent du nom du marxisme, la base principale de notre travail doit être de montrer le reflet des mouvements intellectuels bourgeois dans l’explication qu’elles donnent du marxisme et du communisme. Ce n’est que lorsque le côté répugnant du nationalisme, comme façon d’appréhender le monde, est dévoilé, que quelqu’un peut montrer le contenu non-ouvrier et non-marxiste du populisme et du maoïsme. Si la gauche – comme la gauche radicale en Iran dans les quelques décennies écoulées, ou toute la tradition maoïste et populiste – est fière d’être nationaliste, ou tout au moins, n’est pas repoussée par le nationalisme, alors toute polémique sur le marxisme avec elle est futile, sans issue. Je crois que nous devons regarder la gauche non-ouvrière comme une autre version des forces sociales bourgeoises, et c’est à cette lumière que nous devons briser sa production quasi-marxiste.

Enfin, je dois ajouter que, pendant longtemps, le marxisme comme théorie a été transformé en une science destinée à sauvegarder la cohésion interne de telle ou telle secte. Le théoricien marxiste a été réduit à celui qui peut répondre aux gens qui ont déclarés par avance qu’ils appartenaient à la même doctrine. En dehors de ce milieu, de ce « marché », notre théoricien n’est même pas un penseur ou un critique influent dans le monde contemporain. En fait, même du point de vue du calibre intellectuel et de la capacité théorique, c’est généralement un penseur de seconde zone. Marx a pris pour cible et triomphé de géants intellectuels du monde bourgeois. Il a écrasé Hegel et Feuerbach, Ricardo, Smith, Mille et Malthus sous leurs contradictions. On peut en dire de même de Lénine, de Rosa Luxembourg, de Trotski, de Boukharine, de Preobrajenski et d’un grand nombre de leaders communistes au début du XXe siècle. Aujourd’hui, le penseur de la gauche radicale a d’autant plus d’audience et de prestige qu’il polémique sur une ligne de division avec la tendance voisine. Ses pensées sont destinées à être consommées au sein de la secte et ont une signification par vertu de la secte. Mettez de côté le maoïsme, et vous n’avez plus de Bettelheim dans le royaume de la pensée critique. Selon moi, la théorie communiste, et par là-même, le théoricien, le critique communiste, doit s’affirmer comme critique des idées dominantes. Plutôt que d’agir comme un guide pour ses disciples, il doit expliquer le monde pour les masses ouvrières et jouer un rôle à façonner la conscience de classe en général. C’est ce que le communisme-ouvrier a été. Quand il a émergé, et surtout, quand Marx et le marxisme ont exprimés sa conception du monde, c’est un courant critique avec une immense portée sociale qui est entré en scène. Quand il a progressé, les concepts d’État, de religion, de justice, d’histoire, de futur de l’humanité et, en résumé, toutes les dimensions de la société humaine, ont changé de manière irréversible. C’est précisément ce dont nous avons besoin aujourd’hui. A chaque instant, les concepts essentiels de la société bourgeoise, que ce soit le caractère sacré de la propriété, le nationalisme, le réformisme, la démocratie, le libéralisme, le racisme et ainsi de suite, façonnent l’esprit de millions de gens. Qui, dans ces circonstances, pourrait accepter que le communisme et la classe ouvrière, se préoccupe de polémiques avec des tendances comme le maoïsme, le trotskisme et la Nouvelle Gauche, et puisse encore se considérer comme un courant de pensée vivant, une critique valable du monde contemporain ? Nous devons contrer les sectes qui se disent marxistes. Mais le communisme-ouvrier doit une fois encore s’affirmer comme une puissante critique sociale des idées dominantes. C’est ce que nous voulons atteindre. Le communisme-ouvrier ne va pas atteindre le pouvoir social comme vision du monde, sans prendre le pas sur la pensée bourgeoise à l’échelle sociale.

Question : Je suis totalement d’accord. Je crois que cette approche de la théorie atteste en elle-même d’une rupture intellectuelle radicale avec la gauche non-ouvrière traditionnelle. Mais certains pourraient dire que c’est vrai seulement aujourd’hui, c’est-à-dire à un moment où les diverses fractions du socialisme bourgeois ont atteint une impasse. L’« antirévisionnisme » aujourd’hui ne dit pas grand chose sur l’identité théorique du communisme révolutionnaire. Mais ça n’était pas vrai il y a 30 ou 40 ans, quand le « camp socialiste » soviétique dominait toute la mentalité et la pratique des communistes, la formation de tout courant communiste réel et le développement du communisme-ouvrier en parti ne pouvait être atteint que par la lutte antirévisionniste ? Est-ce que tu reconnais une place pour l’histoire de la tradition antirévisionniste, particulièrement dans les quatre dernières décennies, dans l’histoire du communisme-ouvrier ?

Mansoor Hekmat : Bien sûr, la compréhension de notre point de vue et sa présentation sont bien plus faciles aujourd’hui qu’il y a 30 ou 40 ans. Je n’ai aucun doute là-dessus. J’accepte même l’idée que, si le mouvement capitaliste d’Etat en Union soviétique n’avait pas déjà perdu son statut usurpé de porte-étendard du marxisme, le communisme-ouvrier aurait bien plus de tâches « antirévisionnistes ». Mais la situation qui prévalait alors ne fait pas de différence sur le point essentiel de ma discussion. Ça n’amène pas nécessairement un jugement plus favorable sur les courants qui, à ce moment là, se sont séparés du courant principal et lui ont lancé un défi. Cela ne me fait pas les considérer comme plus proches du socialisme-ouvrier, ou comme y ayant contribué de quelque manière. Au contraire, la montée de courants issus du soi-disant camp socialiste a coïncidé avec une séparation accrue entre le communisme – comme théorie et comme mouvement – et sa base sociale. Le maoïsme est une critique du socialisme soviétique, mais c’est tout autant un courant non-marxiste, non-ouvrier. Il en va de même pour la nouvelle gauche, le trotskisme, l’eurocommunisme, le courant proalbanais et le socialisme populiste. En fait, l’aliénation du socialisme radical par rapport à la classe ouvrière et au communisme-ouvrier est plus claire dans le cas de ces courants critiques, car ils n’ont pas l’héritage d’une révolution ouvrière. Ils sont surgis entièrement des secteurs non-ouvriers de la société. Ils n’ont jamais critiqué les fondements intellectuels du socialisme bourgeois soviétique, et partagent avec lui la même conception du socialisme et de la propriété commune. Vous pouvez clairement détecter dans leurs controverses leurs intérêts non-ouvriers et l’influence de tendances politiques et intellectuelles bourgeoises. La critique par l’Eurocommunisme, le maoïsme et le populisme, par rapport au courant principal, est entièrement nationaliste. La critique par le trotskisme, le libéralisme de gauche et la nouvelle gauche, est faite du point de vue de la démocratie. Du point de vue pratique et social, ces courants critiques ne représentent en aucun cas l’activité ouvrière contre le bloc officiel. Au contraire, leur radicalité politique coïncide avec leur base sociale étudiante et intellectuelle ; elle coïncide avec le basculement du centre d’intérêt pour le marxisme vers les campus et les milieux contestataires étudiants. Ils n’ont jamais représenté les protestations ouvrières et, en aucun cas, ils n’organisent la contestation ouvrière socialiste contre le socialisme bourgeois soviétique. Si bien que, quand le camp officiel a commencé à s’effondrer sous les pressions économiques objectives et l’offensive de la bourgeoisie promarché, les ouvriers ne se sont pas retrouvés derrière ces courants critiques, mais tout aussi sceptiques sur le socialisme. Si le communisme-ouvrier avait construit une base contre ces camps, nous ne serions pas aujourd’hui témoins des incursions de l’église et du néoconservatisme dans le mouvement ouvrier qui se développe dans le bloc soviétique, ni de l’abandon des protestations ouvrières en Europe occidentale à la merci de la social-démocratie et du syndicalisme.

On peut retourner 30 ou 40 ans en arrière et définir les tâches « antirévisionnistes » du communisme-ouvrier, tâches qui, avec la désintégration des partis appartenant à cette tradition, n’ont jamais été prises en charge. Mais pour moi, une telle lutte par le socialisme-ouvrier ne prendra en aucun cas les traits des critiques de la gauche radicale contre l’union soviétique. Je pense que cette gauche radicale n’a aucunement contribué à l’histoire du communisme-ouvrier. Elle a contribué à l’histoire et à la formation d’un socialisme radical et militant, mais ce n’est pas l’histoire du socialisme-ouvrier.

Question : Tu as dit que tu considérais que la lutte théorique contre les soi-disant socialistes et communistes fait partie du défi lancé aux principaux courants de pensées de la société bourgeoise. Quels sont ces courants et, selon toi, lesquels le communisme-ouvrier va-t-il affronter en premier pour progresser ?

Mansoor Hekmat : Ce sur quoi je voulais insister, en réponse à tes premières questions, c’est que le communisme-ouvrier n’est pas un mouvement théorique qui cherche sa base pratique. Au contraire, c’est un mouvement matériel, pratique, distinct. Et c’est sur cette base qu’il doit prendre part à la lutte théorique sur tous les plans. C’est seulement lorsque l’on identifie correctement sa propre position sociale, comme mouvement contre la société existante et contre tous les autres mouvements contestataires, y compris ceux qui prennent le nom de socialisme ou de communisme, que l’on peut entrer en confrontation avec tout cela.

Le communisme-ouvrier, le marxisme, est un critique sociale du système capitaliste existant. C’est une critique radicale menée par une classe qui n’a aucun intérêt à préserver les fondements du système existant. Il est totalement opposé à l’existence même du capitalisme. Mais il n’est pas la seule critique existante. Au sein de cette même société, d’autres critiques sociales ont émergées, avant même le socialisme ouvrier, qui ont polarisé la société bourgeoise. Ces tendances en ont constitué le cadre intellectuel et politique. En même temps, puisque chacune avait son propre schéma de développement capitaliste, elles ont été amenées, parfois, à critiquer celui qui était adopté dans tel pays, à telle période. Pour moi, les principales tendances qui ont marqué de leur sceau aussi bien la pensée officielle que critique de la société bourgeoise sont le nationalisme, la démocratie et le réformisme. L’histoire du communisme-ouvrier est en même temps l’histoire de la confrontation avec ces mouvements sociaux et ces convictions fermement enracinées dans la société contemporaine. Mon opinion, c’est que mis à part de courtes périodes, par exemple pendant les deux ou trois premières décennies du siècle en Russie et en Allemagne et en Union soviétique, le socialisme ouvrier a été jusqu’ici, dans son ensemble, dominé par ces tendances à l’échelle sociale.

Même du point de vue des forces concrètes au sein de la classe ouvrière, il a été largement mis à l’ombre de ces mouvements. Ces courants ne représentent pas des divisions entre classes sociales, mais des divergences objectives au sein de la bourgeoisie. Que ce soit individuellement ou se combinant les uns aux autres, ils sont à l’origine d’une série de mouvements politiques et sociaux dans l’histoire contemporaine. Chacun a ses particularités, et dans certains pays, ils ont gagné la suprématie et sont devenues la ligne dominante au sein de la bourgeoisie elle-même. Selon moi, les différentes tendances du communisme et du socialisme qui sont apparues jusqu’ici ont largement été le produit de ces puissantes tendances sociales non-ouvrières, avec un certain degré de compromis avec le socialisme ouvrier. Selon les tendances fondamentales qui ont joué le plus grand rôle pour les modeler, on se retrouve face à différents courants du communisme et du socialisme. Par exemple, l’élément nationaliste, qui est très fort dans le maoïsme, ne joue pas un grand rôle dans le trotskisme, où le réformisme et la démocratie sont des éléments prononcés. Le populisme était un mélange de nationalisme et de réformisme particulier aux pays les moins développés, où la démocratie, au moins dans les premiers stades du populisme, tient une place mineuse. La Nouvelle Gauche était essentiellement le produit d’une critique de la ligne officielle du point de vue de la démocratie. Le « communisme » soviétique, comme on l’a noté dans le bulletin de discussion sur le Marxisme et la question de l‘union soviétique, était le résultat de la victoire du nationalisme et du réformisme sur le socialisme ouvrier, et essaie maintenant de troquer son réformisme pour la démocratie. Quand on étudie l’histoire de la gauche iranienne, on voit que les mêmes traditions de critique bourgeoises ont façonné la révolution constitutionnelle, le Front national, le Tudeh, la ligne guérilla et le socialisme populiste. Aujourd’hui, quand le monde entier se tourne vers la Glasnost, les leaders de ces courants expliquent dans leurs mémoires politiques la nature de ces mouvements dans des termes qui sont exactement les mêmes tendances fondamentales de la critique bourgeoise du capital.

Ces tendances ne sont pas seulement des systèmes intellectuels, mais des mouvements massifs à l’échelle sociale. Ils font partie des idées de la classe dominante, qui ont imprégné l’esprit des millions de personnes, se sont transformées en forces matérielles et ont façonné le destin de la société contemporaine. Leur pression sur le socialisme ouvrier est réelle, immense. Nous nous dressons contre elles comme un mouvement différent. Nos différences avec les courants socialistes sont le reflet de nos différences avec ces vastes mouvements bourgeois. Nous ne reconnaissons aucune place pour eux dans le socialisme et la révolution ouvrière. Ils peuvent amener des changements sociaux qui peuvent faciliter, ou ralentir, la cause de cette révolution, mais pas comme mouvement socialiste de la classe ouvrière. Nous sommes un mouvement social indépendant en conflit avec le capital dans sa globalité et contre tous les courants critiques non-ouvriers dans cette société.

Aujourd’hui, le socialisme non-ouvrier est frappé par une crise qui touche toutes ses branches. C’est essentiellement dû au fait que la tradition sociale qui lui offrait son contenu économique a perdu toute perspective. Le résultat, c’est que d’autres tendances, la démocratie et, jusqu’à un certain point, le nationalisme, ont gagné la suprématie. A en juger par la manière dont ils procèdent, les polémiques théoriques sérieuses avec les tendances existantes la gauche non-ouvrière pourraient aussi avoir perdu de leur pertinence ; on pourrait tout simplement faire face à leur tendance mère. Au demeurant, si la polémique avec eux s’avère nécessaire pour faire lumière sur la mémoire historique de la classe ouvrière et leur façon de voir le monde contemporain, nous devrions expliquer nos différences sur la base des tendances qui les ont façonnées.

Aujourd’hui, la mode chez les pseudo-marxistes est de rechercher lequel de ces trois ingrédients est le plus utile pour fonder leur socialisme. Ils veulent rendre leur socialisme plus démocratique, faire plus de place au nationalisme, et ainsi de suite. C’est leur doctrine, ils en font ce qu’ils veulent. Pour le communisme-ouvrier, au demeurant, pas besoin de se mêler avec l’une ou l’autre de ces tendances. Bien au contraire, il est grand temps, de la même manière que le communisme-ouvrier a brisé le nationalisme durant la première guerre mondiale et répliqué à la démocratie par la révolution d’Octobre, nous devons rendre le communisme indépendant de tout résidu d’influence de ces courants à une échelle sociale.

Les courants quasi-socialistes qui se sont développés sous l’influence de ces grandes tendances bourgeoises ont inévitablement distordu le contenu du marxisme, depuis sa méthode et sa philosophie jusqu’à sa théorie politique et sa critique économique, pour la convertir en quelque chose d’autre, adapté à leurs besoins.

En introduisant la discussion sur le communisme-ouvrier dans un séminaire, voici quelques mois, j’ai essayé d’exposer brièvement ma compréhension des fondements de la théorie de Marx dans ses principaux champs. C’est ce que ferait n’importe qui se référant aux écrits de Marx du point de vue du militant ouvrier. Selon moi, nos différences avec les conceptions erronées qui prévalent sur la théorie de Marx portent sur ses fondements même, et pas sur les questions plus concrètes qui se posent au cours du développement concret du mouvement communiste.

Notre première différence théorique concerne notre approche de l’histoire du mouvement ; c’est-à-dire, comment le communisme comprend et présente son propre passé. La façon dont le communisme existant trace sa propre histoire, montre à quelle partie de la société il appartient réellement. Je ne comprend pas pourquoi on devrait considérer que font partie de l’histoire du communisme tous ceux qui, sous le drapeau du marteau et de la faucille, veulent planifier l’économie nationale et organiser le travail salarié dans leur pays , veulent retrouver leurs droits nationaux , consommer le pain et le beurre produits sur la terre sacrée de leur patrie , avoir la démocratie, ou qui se sentent « aliénés » dans la « société postindustrielle »; mais qu’il faudrait classer sous l’étiquette de syndicalisme la grève des mineurs britanniques qui se sont battus un an durant contre la bourgeoisie toute entière, depuis sa police jusqu’à ses plumitifs, ou rejeter le mouvement des conseils ouvriers dans tel ou tel pays dans l’histoire de l’anarchisme ou de l’anarcho-syndicalisme. Donc, notre première distinction avec le socialisme existant dans son ensemble porte sur l’histoire du communisme lui-même ; pas seulement sur l’histoire passée, mais plutôt, l’histoire vivante, celle qui se déroule tous les jours sous nos yeux. Pour nous, l’histoire du communisme n’est pas celle d’une idéologie, mais celle d’une contestation de classe. Une fois qu’on regarde sous cet angle, on commence à réaliser ce que ces gens ont fait à l’idéologie elle-même, et comment, aujourd’hui, quand leur propre mouvement touche à sa fin, ils se mettent à annoncer celle du marxisme, c’est-à-dire de la critique ouvrière du capitalisme. Ces différentes façons de voir l’histoire du communisme, non seulement nous autorisent à rejeter les problématiques existantes, mais aussi nous amènent à nous confronter à une vaste série de problèmes théoriques et pratiques très différents de ceux auxquels s’adresse le communisme existant. Quelques-unes de nos différences avec ces courants trouvent leur expression dans ce qu’ils ne disent pas ou ne comprennent pas.

Une autre différence, c’est le socialisme lui-même. La réponse est liée à ce que chacun identifie comme problème principal dans la société. Marx, d’un point de vue clairement ouvrier, considérait que ce problème était le système salarial et la propriété bourgeoise des moyens de production. C’est pourquoi il a défini le socialisme comme l’achèvement de cette situation, l’abolition de l’esclavage salarié et la création d’une société fondée sur la propriété commune. Marx était ainsi en mesure de critiquer et d’analyser toutes les souffrances humaines, du manque de droits à l’insécurité économique, jusqu’à l’asservissement de l’homme dans des relations sociales et des superstitions apparemment incompréhensibles. Le socialisme est la libération totale de l’humanité de toute forme de privation et de liens, et la maîtrise de sa propre destinée économique et sociale. Mais cela n’est possible qu’en mettant à bas le capital comme force placée hors du contrôle du producteur immédiat, et en confrontation avec lui. Les autres tendances, au demeurant, n’ont pas ce problème. Pour la majorité d’entre elles, le socialisme est la solution à « l’anarchie de la production » du système capitaliste, ou une stratégie particulière pour le développement des forces productives. Ils comprennent traditionnellement le socialisme comme l’étatisation et la planification. Leur socialisme est, du même coup, le manifeste d’un autre mouvement dans la société capitaliste qui ne puise pas sa critique dans la relation capital-travail, ou dans le salariat, mais dans les critiques des crises de la production et de la distribution dans un capitalisme non-contrôlé. Notre distinction avec ce communisme non-ouvrier est, dans ce cas, en essence la même que celle que Marx esquisse dans le Manifeste communiste par sa critique du socialisme bourgeois. Le fait que ce mouvement socialiste bourgeois aie adopté la bannière de Marx et du marxisme, c’est, bien sûr, le reflet de la puissance du marxisme comme idéologie et de la vigueur du communisme-ouvrier comme mouvement social. Mais ça n’altère pas son caractère social de socialisme bourgeois. Ils abandonnent le marxisme aujourd’hui car leur mouvement pour réformer le capitalisme dans le sens qu’ils désiraient à échoué. Mais les rigueurs du système capitaliste demeurent, de même que sa critique ouvrière, en termes pratiques aussi bien que théoriques. Ce qui fonde notre critique du système existant, dont le socialisme est la négation, forme une différence centrale entre le communisme-ouvrier et les variantes contemporaines du socialisme et du communisme. Cette différence sur les critiques de la société actuelle et sur le socialisme sont la source d’une série de divergences programmatiques fondamentales entre eux et nous. Cela se voit dans notre programme, dans notre analyse des tâches de la révolution ouvrière et dans classification théorique et sociale de la gauche. On peux voir un exemple de cette différence de point de vue dans les bulletins de débats sur l’expérience soviétique. La même chose s’applique aux analyses sur l’histoire de la gauche iranienne et sur notre conception des bases du programme du parti communiste. Dans la période qui arrive, on va pousser plus loin la discussion sur la plupart de ces différences.

L’autre différence avec les tendances soi-disant socialistes et communistes, ou en d’autres termes, un trait distinctif du communisme-ouvrier, c’est la question de l’attitude vis-à-vis des réformes sociales et des luttes économiques de la classe ouvrière. Je considère cette question comme l’une des bases fondamentales de la séparation entre le communisme existant et la classe ouvrière. Pour nous, les luttes économiques constantes de la classe ouvrière pour améliorer leurs conditions de travail pour forcer la bourgeoisie à des réformes économiques et politiques est une part inséparable de la lutte de classe, dont elle constitue l’une des prémisses fondamentales. La question de la relation entre révolution ouvrière, d’un côté, et réformes et luttes économiques, de l’autre, est cruciale dans l’activité communiste. Le socialisme et le communisme ont jusqu’ici succombé face à cette question. Les courants qui ont en apparence accordé une signification aux luttes économiques et aux combats pour les réformes – ce qui est très caractéristiques des tendances officielles du communisme avant les années 60 – ont essentiellement agi comme des forces réformistes. Leur tendance à prendre part au combat pour les réformes est le résultat du retrait de la révolution ouvrière de leur programme. L’aile gauche de la bourgeoisie a toujours été active dans le champ de la lutte pour les réformes, et ces tendances représentent cette tradition politique. Au contraire, la gauche radicale qui a émergé à travers les critiques de la ligne officielle, que ce soit sous la forme du maoïsme, ou jusqu’à un certain point, du trotskisme, a d’abord rompu avec les luttes économiques de la classe, faisant des intellectuels le centre de leur activité, et ensuite ont abandonné les réformes. L’affirmation « le capitalisme ne peut pas être réformé » est devenue la base de leur crédo révolutionnaire. Tout leur révolutionnarisme n’était rien d’autre que le souhait d’imposer des réformes économiques, administratives et culturelles à la bourgeoisie, alors même qu’au niveau théorique et dans leur activité pratique, la lutte pour les réformes est devenue une hérésie dans leur vocabulaire politique. Le communisme-ouvrier est un mouvement pour la classe ouvrière et la révolution communiste. Nous considérons cette révolution comme possible et dès maintenant au programme. Mais, en tant que classe sous pression, nous nous battons résolument pour toute amélioration sociale qui renforce le pouvoir économique et politique de la classe ouvrière et qui promeut sa dignité humaine. Nous nous battons aussi pour toute ouverture politique et culturelle qui puisse faciliter notre lutte. Être dans la lutte pour améliorer les conditions est le stade initial du communisme-ouvrier ; ce n’est pas quelque-chose qui doit être mis au programme en votant des résolutions. Nous voulons à la fois l’État ouvrier et l’augmentation du salaire minimum. Nous voulons transformer les moyens de production en propriété commune et nous voulons baisser l’âge de la retraite. Nous voulons l’insurrection contre les États bourgeois, et aussi l’allocation chômage. Pour nous, l’égalité légale entre hommes et femmes est importante ; la séparation de la religion et de l’État, l’alphabétisation, la santé, la liberté d’expression, et les droits individuels, puisque nous n’avons pas déduit leur nécessité dans les livres, mais nous la ressentons dans notre vie quotidienne comme classe. C’est un aspect du marxisme que la gauche non-ouvrière n’a aucun intérêt à comprendre. Selon les mots de Marx, un trait distinctif du communisme-ouvrier, c’est qu’il cherche à « faire avancer le mouvement de classe dans son ensemble » à tous moments.

Nous avons aussi des différences fondamentales avec les tendances variées du socialisme dans le champ de la théorie de l’organisation, de la relation entre classe et parti, des traits du parti de classe, les bases générales de la tactique, la conception de l’internationalisme, et ainsi de suite. Quand on met tout ça ensemble, on voit que pour le communisme-ouvrier, ce serait une erreur que de chercher quelque espèce de parenté avec cette gauche radicale. Ce qui est le plus important, aujourd’hui, c’est qu’avec l’érosion du socialisme bourgeois, des conditions favorables se sont crées pour une présentation directe et positive du marxisme. Je crois que cela va largement faciliter notre travail de « redéfinir » positivement le marxisme en se référant au corps même de la théorie.

[à suivre]

Publicités

2 Réponses to “Nos différences (Hekmat, 1989) [2]”

  1. Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Says:

    […] Bataille socialiste Nos différences (Hekmat, 1989) [2]Malalai Joya interdite aux USASolidarité avec les travailleurs arabesCollection de brochures […]

    J'aime

  2. Nos différences (Hekmat, 1989) [3] « La Bataille socialiste Says:

    […] Nos différences (Hekmat, 1989) [3] Par lucien Traduction inédite de la dernière partie d’un interview de Mansoor Hekmat, largement consacré aux divergences au sein du Parti communiste d’Iran qu’il quittera bientôt pour fonder le Parti communiste-ouvrier d’Iran. Les précédentes parties sont disponibles ici: [1] + [2]. […]

    J'aime

Commentaires fermés


%d blogueurs aiment cette page :